Janvier 5, 2020
Par Non Fides
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Ces exigences ne nous ont pas surpris. On sait, en effet, que le cubage des « certitudes Â» qui se dĂ©bitent dans un local donnĂ© est proportionnel Ă  sa capacitĂ© sonore. Albert Camus tient trop Ă  cet ensemble de doutes tranchants qui constituent ses convictions personnelles pour les prĂ©senter costumĂ©es en affirmations de meeting. Rien de moins tonitruant d’ailleurs que ses livres, oĂč le pessimisme tragique est tout au fond sous une eau claire ; que ses piĂšces aussi, oĂč l’idĂ©e, prĂ©sente, jamais ne se donne en spectacle impudent.

Tel que nous l’imaginions par l’écrivain et le dramaturge – voire plus proche encore – nous avons rencontrĂ© le causeur et l’homme ; nous avons plus encore aimĂ© sa ponctualitĂ©, sa simplicitĂ©, son sens intime de la libertĂ©, et – j’insiste encore – sa modestie intellectuelle. Et le contact direct s’étant Ă©tabli, nous avons Ă©coutĂ©, questionnĂ©, interrompu, rĂ©pliquĂ©, proposĂ©, sans nul sentiment conventionnel des « distances Â», voyant un copain dont les problĂšmes Ă©taient les nĂŽtres, et que nous avions peine Ă  quitter.

Nulle confusion, d’ailleurs. Camus, sympathisant libertaire, et qui connaĂźt fort bien la pensĂ©e anarchiste, se proclama en souriant « un radical-socialiste Â» : traduisons un « humaniste libĂ©ral Â». Il se refuse de quitter cette position moyenne qui consiste Ă  conserver, dans l’ordre de la raison pratique, une partie de ce qui lui fut impĂ©rativement niĂ© dans celui de la raison pure. L’intransigeance du jugement mĂ©taphysique s’accompagne ici d’un « rĂ©alisme Â» qu’on a pris soin d’accentuer pour nous, chevaucheurs de chimĂšres et fanatiques de la libertĂ©. Mais si Camus marque ce refus de renoncer Ă  la « dualitĂ© des choses humaines Â», c’est moins devant les dangers pratiques de l’engagement que devant la sĂ©curitĂ© excessive des positions extrĂȘmes.

Cette attitude a sa beautĂ©, mais socialement nous la jugeons intenable. Passe encore que notre interlocuteur pose Ă  la fois l’usage de la violence et du meurtre (quelles qu’en soient les fins rĂ©volutionnaires) comme pleinement injustifiables, et la non-violence tolstoĂŻenne, la recherche de l’entiĂšre innocence en face du meurtre social, comme pleinement inapplicable. Nous sommes, en gĂ©nĂ©ral, d’accord avec cette thĂšse. Mais le dualisme pascalien de Camus le conduit, d’une part, Ă  jeter bas, dans l’absolu, tout l’édifice des morales rĂ©pressives, avec leurs sanctions pĂ©nales – et, de l’autre, pratiquement, Ă  accepter un minimum de lĂ©galitĂ© sanctionnĂ© par la force, consacrĂ© par l’État, appliquĂ© par la police et les tribunaux – afin d’opposer un « moindre mal Â» aux vendettas, fureurs et lynchages de la sociĂ©tĂ© anarchique, aux attaques des sadiques et des fous, etc. Il ne semble pas voir que l’État, absolutiste par dĂ©finition, ne se laisse jamais rĂ©duire au rĂŽle modestement technique de bon gendarme et de juge de paix. Que lui refuser de justifier totalement ses violences au nom de l’absolu qu’il incarne, c’est le nier totalement. Qu’il est aussi des formes de sĂ©curitĂ© sociale fondĂ©es sur la conscience autonome et le pacte librement dĂ©battu et qu’entre ces formes et leur anĂ©antissement complet par l’État totalitaire, chacun est mis, de nos jours, en demeure de choisir.

L’autoritĂ©, pour Albert Camus, peut ĂȘtre relativement bonne. Nous n’avons pas tous, je l’avoue, cette largeur d’acceptation, et nos adversaires ne l’ont pas. L’idĂ©e mĂȘme d’autoritĂ© se confond pour moi, sous tous les aspects possibles, avec le « pouvoir de punir Â» – pouvoir qui, non seulement est moralement injustifiable dans ses attentats contre la vie ou la libertĂ© des individus, mais qui l’est encore scientifiquement ou techniquement en tant que moyen de thĂ©rapeutique sociale.

« L’homme est la seule espĂšce qui batte son petit lorsqu’il tombe Â», a dit Montherlant, sans paraĂźtre d’ailleurs mesurer toute la monstruositĂ© morale et intellectuelle qu’il y a dans l’idĂ©e religieuse de rachat, rĂ©demption, progrĂšs, rĂ©habilitation, compensation, amĂ©lioration, redressement, amendement, rĂ©tribution, souffrance bienfaisante, salut Ă©ternel, etc., procurĂ©s par les plus forts aux plus faibles sous la forme de coups redoublant ceux du « destin Â». Notre refus total de l’autoritĂ© signifie que nous sommes prĂȘts, pour notre part, Ă  admettre toute l’insĂ©curitĂ© personnelle d’une « jungle sociale Â» (oĂč l’homme serait du moins responsable et libre, donc susceptible de croissance Ă©thique), plutĂŽt que la plus sage et la plus honnĂȘte des violences « confortables Â», pesant au trĂ©buchet les dĂ©lits et les peines, dans la plus rigoureuse asepsie mĂ©dico-lĂ©gale. Si la violence nous paraĂźt ĂȘtre exclusivement le droit de l’opprimĂ© et cela dans le moment mĂȘme de sa rĂ©sistance Ă  l’oppression, si nous voulons rouvrir, en abattant les prisons, notre univers concentrationnaire ; si le meurtre nous semble trop repoussant en lui-mĂȘme pour ĂȘtre l’objet d’une consĂ©cration rituelle quelconque ; si l’État moderne nous est odieux (comme Ă  Camus, comme Ă  Nietzsche) parce qu’il est « le plus froid des monstres froids Â», ce n’est pas pour nous faire admettre, en quelques mesures pratiques que ce soit, les coups donnĂ©s par l’homme Ă  son petit quand il tombe ; coups dont la seule excuse pourrait ĂȘtre la colĂšre, et qui seraient mille fois plus lĂąches s’ils Ă©taient mesurĂ©s de sang-froid.

Nous ne sommes pas les aides bourreaux de l’histoire, de la sociĂ©tĂ©, du destin ou de la Providence. Nous sommes de l’autre cĂŽtĂ©. Le sens mĂȘme de l’existence tragique, ainsi conçue, nous impose cette rĂšgle : nous pouvons bien ĂȘtre forcĂ©s de tuer qui nous empĂȘche de vivre, de dĂ©truire ce qui nous fait assassins, mais nous ne consentirons jamais Ă  punir.

AndrĂ© Prunier [pseudonyme d’AndrĂ© Prudhommeaux].

In Le Libertaire, 18 juin 1948.




Source: Non-fides.fr