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TURQUIE

Diplomatie

et géopolitique

du déséquilibre (2ème partie)

Cet article fait suite à celui qui est paru dans CA n°304 (novembre 2020), intitulé « Démocratie et diplomatie : la valse autoritaire d’Erdogan ». L’article montrait comment « les élites politiques (avaient) largement recours au populisme et à la violence en l’absence d’institutions démocratiques ».

Voir : http://oclibertaire.lautre.net/spip…

La victoire de l’Alliance Populaire réunissant l’AKP (1), le MHP (2) et le BBP (3) aux élections anticipées de juin 2018 permet à Recep Tayyip Erdoğan de renforcer son pouvoir et de diriger d’une main de fer la République de Turquie. Intimement liés à la mouvance des Loups Gris, dont le réseau s’étend jusqu’en Europe, ces deux partis d’extrême droite constituent pour ces élections l’élément clé de la politique électorale de l’AKP. La Turquie traverse une grave crise monétaire et économique : l’inflation atteint plus de 20% et le taux de chômage grimpe à plus de 17 % de la population active. La popularité de l’AKP, entre autre bâtie sur la croissance économique la plus élevée des pays du G20, ne peut dès lors plus reposer uniquement sur le miracle économique anatolien tant vanté par le Reïs (chef ottoman). En constante dépréciation depuis le putsch manqué de 2016, la livre turque a perdu près de 43% de sa valeur face au dollar et, malgré les injonctions des institutions internationales et des entreprises turques à abaisser les taux d’intérêts, Ankara poursuit sa course effrénée vers la croissance. « Certains disent que trop de croissance nuit. Ils disent cela parce qu’ils sont jaloux, rien d’autre » annonce Erdogan au lendemain des élections. Si l’économie turque tend vers une forme de gestion libérale institutionnalisée, sa politique intérieure tend, elle, vers une forme d’autoritarisme où les pleins pouvoirs sont détenus par une alliance politique de circonstance, aux tendances islamo-nationalistes. Le résultat des élections est donc à lire à la lumière de la situation socio-économique fébrile du pays : sur les cinq partis représentés au Parlement turc, deux sont issus de la droite nationaliste qui ne cesse de nier l’existence d’un « problème kurde » en Turquie, mais vante l’attitude va-t-en guerre d’un gouvernement obnubilé par la conservation du pouvoir.

Plus de 600 personnes sont interpellées en février 2018 pour avoir critiqué l’opération militaire « Rameau d’olivier » (4) sur les réseaux sociaux. Des journalistes, des députés du HDP (Parti démocratique des peuples), des syndicalistes sont perquisitionnés et de nombreuses enquêtes ouvertes pour avoir appelé à manifester contre l’offensive en Syrie. « Quiconque se risque à manifester devra être prêt à payer un prix très élevé » annonce Erdogan, profitant de l’état d’urgence imposé suite à la tentative de coup d’état de 2016 pour faire taire toute forme d’opposition intérieure. La levée de ce dernier, le 18 juillet 2018, ne changera rien à cet état de fait : l’alliance politique au pouvoir contrôle la justice, la presse, l’armée et toute forme d’expression politique, publique ou privée. Cette période d’exception a permis d’asseoir un mode de gouvernance totale, où le Président et son clan se sont imposés comme les grands architectes d’une société sous constante surveillance. Ayant la main mise sur les médias, verrouillant les réseaux sociaux et la justice, le pouvoir turc se dote de tous les outils des formes contemporaines de contrôle panoptique de la société. Fonctionnant sur une symétrie inversée et complémentaire au modèle panoptique totalitaire, cette forme de contrôle se caractérise par une surveillance de tous par tous, amplifiée par l’utilisation des médias sociaux numériques. Fortement affaibli, le gouvernement d’Erdogan considère ainsi ses citoyens comme des risques potentiels pour la stabilité de la structure étatique, amplifiés par l’affaiblissement des structures démocratiques et un important rejet de la politique menée par l’AKP.

Vers le shift oriental

Cette volonté de contrôle total de sa population traduit l’ampleur de la crise que traverse la Turquie depuis plusieurs années : une érosion dramatique de l’Etat de droit, accompagnée d’un repli sur les valeurs islamo-nationalistes et d’une profonde défiance envers la démocratie libérale occidentale. Entre mars et juillet 2018, on estime ainsi chaque mois à plus de 1 500 le nombre d’internautes inquiétés, bien souvent arrêtés, et accusés de « propagande pour une organisation illégale » ou « insulte au président ». La majorité de ces arrestations se fait sur simple dénonciation aux autorités. Par souci de transparence, chaque mois, le ministre de l’Intérieur publie le nombre d’enquêtes ouvertes contre les internautes « séditieux ». Les élus du HDP et les militants kurdes restent les principales cibles de cette machine répressive qui perçoit la dimension hautement stratégique que ce parti constitue en terme électoral et sur la scène internationale. La répression qui s’abat à l’Est de la Turquie est donc à mettre en parallèle avec les opérations militaires menées en Syrie et en Irak. L’ennemi combattu reste le même pour Ankara : le PKK (5) dans son incarnation politique turque à travers le HDP ; et dans son habit militaire avec les HPG (6) en Turquie et les YPG/YPJ (7) en Syrie. La crainte de voir des entités politiques et géographiques kurdes encercler le pays à l’Est et au Sud guide donc de manière irrationnelle une part importante de la politique extérieure et intérieure turque. Si le traumatisme du Traité de Sèvres (8) peut en partie expliquer cette obsession, les relations qu’entretient l’Etat turc avec ses minorités et son opposition constituent également d’importants indicateurs de l’orientation de sa politique internationale.

La volatilité des relations diplomatiques entre l’Union Européenne et la Turquie au cours des vingt dernières années n’est pas sans conséquences sur les orientations politiques actuelles d’Ankara. L’opération « Rameau d’Olivier » et les opérations militaires menées à l’Est de la Turquie de 2015 à 2017 doivent également être analysées au prisme d’une réorientation des alliances géopolitiques turques. Les multiples violations des droits de l’homme dans les prisons ; la détention de 167 journalistes faisant de la Turquie « l’une des plus grandes prisons au monde pour journalistes » ; la détention du co-président du HDP, Selahattin Demirtas, malgré les appels de la CEDH (Commission européenne des droits de l’homme) à son immédiate libération, la détention d’Osman Kavala… Loin de n’être qu’une simple juxtaposition d’évènements, ces signaux ancrent un glissement idéologique et politique conséquent, un « shift » qualifié d’oriental mais principalement tourné vers Moscou. L’achat des S-400, système de défense anti-aérien russe, alors que la Turquie est intégrée au système aérien de défense de l’OTAN, est à interpréter à l’aune de ce nouvel équilibre géopolitique qui redistribue les cartes au Moyen-Orient. L’enjeu pour Ankara est double : imposer de nouvelles règles à l’Union Européenne en faisant planer le risque d’un affaiblissement de la structure de défense du Pacte de l’Alliance Atlantique (9), et définir de nouveaux rapports de forces avec les Américains, dont le soutien aux forces arabo-kurdes syriennes dans leur combat contre DAESH éveille l’ire des forces nationalistes. Ce rapprochement fébrile avec la Russie est une des conséquences du conflit syrien qui déstabilise la région depuis plus de 10 ans. Mais l’incompréhension de ses alliés occidentaux sur la délicate question kurde, amplifiée par le manque de soutien international au lendemain de la tentative du coup d’état, nourrit un sentiment de trahison sur lequel Erdogan va construire sa nouvelle « vision nationale ». L’éviction d’Ahmet Davutoglu (10) en mai 2016, est l’un des premiers symptômes de ce revirement d’alliance géostratégique qui voit alors émerger la doctrine « Mavi Vatan ».

« Mavi vatan »,

une nouvelle vision nationale

Lorsqu’en en décembre 2006, Cem Gürdeniz, ancien amiral de l’armée turque, lance l’opération « bouclier méditerranéen » pour défendre les intérêts turcs en Méditerranée face à la flotte chypriote, il conçoit un terme permettant de désigner la zone d’influence maritime de la Turquie : Mavi Vatan -La Patrie Bleue-. Arrêtés en 2012 et détenus pendant trois ans et demi, les amiraux et les officiers de marines turcs à l’origine de cette doctrine sont alors perçus comme dangereux par Ankara : anti-européens mais défendant l’idée d’une forte présence turque en Méditerranée et en mer Egée, afin de freiner le développement des acteurs euro-atlantiques. Cette doctrine prétend donc défendre la Turquie face aux puissances occidentales dont les Gülenistes seraient les relais au Moyen-Orient. Le retrait des troupes turques de Chypre du Nord, l’expulsion de la flotte turque de la mer Egée et de la Méditerranée et la création d’un Etat fantoche du Kurdistan ayant accès à la mer constitueraient ainsi leurs objectifs principaux. Cette doctrine ne prend cependant une ampleur considérable qu’à partir de 2016, lorsque la Turquie décide d’acheter des navires de forage. Les tensions avec la Grèce, conséquences de l’afflux de réfugiés venant de Syrie, avec l’Union Européen et avec Chypre vont peu à peu modifier sa teneur idéologique en doublant l’anti-impérialisme paranoïaque d’un nationalisme exacerbé voyant dans chaque minorité l’incarnation d’un acteur de déstabilisation interne. Avec l’éviction de Davutoglu, on glisse donc d’une diplomatie multilatérale « zéro problème avec les voisins » vers une diplomatie nationaliste eurasiste adoptant une position radicale et privilégiant des moyens durs pour imposer sa vision politique : le hard power devient alors le pilier de la politique étrangère turque. Pilier consolidé par un soutien populaire au néo-ottomanisme et à l’islamo-nationalisme incarné par l’Alliance politique au pouvoir depuis 2018.

Mais les élections municipales d’avril 2019 illustrent les limites de cette stratégie politique. Cette nouvelle orientation stratégique, jouant sur les plaies toujours à vif d’une société turque plus que jamais divisée, ravive les souvenirs des périodes sombres dont l’histoire de la Turquie contemporaine est émaillée. Au sein même de l’AKP, de nombreux partisans de la première heure se disent prêts à quitter le navire, tant la sensation de voir un nouvel « Etat profond » prendre les rênes de la structure étatique est prégnante. La campagne électorale de l’Alliance Populaire affiche pleinement cette volonté de réappropriation culturelle, éveillant le spectre de tensions civilisationnelles. C’est ainsi que, dès mars 2019, Erdogan annonce sa volonté de redonner à Sainte-Sophie son statut de lieu de culte. Initialement transformée en musée par Atatürk pour laisser cohabiter l’héritage chrétien et musulman du monument, l’ancienne basilique est perçue comme un symbole d’ouverture et illustre la laïcité dans sa définition nationale. Le message alors envoyé par Erdogan à l’Occident est d’autant plus fort qu’il se concrétise le 24 juillet 2020, date anniversaire de la signature du traité de Lausanne officialisant la création de la République de Turquie dans ses frontières actuelles, et la défaite des troupes italiennes et britanniques. Mais malgré une campagne parfaitement inéquitable, où l’AKP et le MHP ont à nouveau monopolisé les médias et interdit de nombreux meetings de l’opposition, les résultats sont perçus comme un important revers pour le parti au pouvoir. Si globalement l’Alliance Populaire domine en obtenant 51.6% des voix, elle perd les villes d’Istanbul, d’Ankara, d’Antalya et Adana. Les villes symboles du pouvoir politique, culturel et économique (11) tombent ainsi dans les mains du CHP (12) qui remporte de nombreuses municipalités à l’Ouest du pays alors que HDP en remporte 75, toutes situées à l’Est. Ces élections font ainsi apparaître une Turquie divisée en trois :

  • l’Ouest tourné vers des partis républicains pro-européens proche du CHP (en rouge clair sur la carte)
  • l’Est se tournant massivement vers le HDP et sa politique progressiste, multiculturelle et multiethnique (en violet sur la carte)
  • Le Centre ayant massivement voté pour les partis de l’Alliance Populaire (le jaune correspond à l’AKP et le rouge foncé au MHP).


Cette défaite dans les grandes métropoles est perçue comme un réel affront pour l’Alliance qui, bien que bénéficiant d’un fort soutien populaire, va poursuivre la dynamique de conquête en multipliant les lignes de front et les zones de tensions grâce au soutien organisationnel et logistique de la société de sécurité privée SADAT, fervent défenseur du parti d’Erdogan et de la doctrine de la Patrie Bleue.

Tony Rublon, 25/01

1- AKP : Le Parti de la justice et du développement présidé par Recep Tayyip Erdoğan

2 -MHP : Parti d’action nationaliste fondé par Alparslan Türkeş en 1958.

3- BBP : Parti de la grande unité, issu d’une scission du MHP.

4- Nom donné à l’invasion militaire du canton d’Afrin en Janvier 2018.

5- PKK : Parti des travailleurs du Kurdistan, un parti qui milite pour l’autonomie d u Kurdistan en Turquie

6- HPG : Forces de défense du peuple kurde, constituent la branche armée du Parti des travailleurs du Kurdistan

7- YPG/YPJ : Unités de défense ou de protection de la femme = une organisation militaire kurde composée exclusivement de femmes. Les YPJ ont été mises en place en 2013 à titre de brigades féminines des milices des YPG (Unités de protection du peuple) et sont devenues indépendantes en 2016. Les YPJ et YPG sont l’aile armée d’une coalition kurde qui a pris le contrôle de facto sur l’essentiel du Nord de la Syrie à prédominance kurde dénommé Rojava.

8- Traité conclu le 10 aout 1920 après la défaite de l’Empire Ottoman face aux Alliés. Il réduit considérablement le territoire turc et prévoit la création d’une grande Arménie indépendante et d’une province kurde autonome. C’est contre ce traité que Mustafa Kemal Atatürk va mener la guerre d’indépendance.

9- L’OTAN

10- Ancien président général de l’AKP et premier ministre d’Erdogan de 2014 à 2016, il défend une politique étrangère d’ouverture vers le Moyen-Orient, l’Europe et le monde russe. Fervent défenseur de l’adhésion de la Turquie à l’UE, il défend l’idée d’un nécessaire renversement de Bachar Al-Assad en Syrie.

11- Istanbul représente 1/3 du PIB turc

12- CHP : Parti Républicain du Peuple. Parti laïc social-démocrate kémaliste, niant l’existence des minorités ethniques en Turquie.




Source: Oclibertaire.lautre.net