Décembre 18, 2020
Par Dijoncter
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Vous ne les voyez pas mais ils sont là, les droits communs, les étrangers interlopes sans-papiers, les black blocs sous leurs parapluies, ninjas nihilistes et sans cervelle. Heureusement, la police veille, tel un tigre vigilant, sur la sécurité publique (d’où le tableau du tigre). Et vendredi 11 décembre, elle entrait en action, à la gare de Dijon…

Il est un métier que certains pratiquent avec un art consommé de la litote et de la sobriété. Le métier de journaliste. Déployer son talent d’observateur et d’analyste dans un quotidien ou un hebdomadaire requiert des qualités rares. On vous laisse juges au travers de ces quelques phrases glanées dans l’édition du « Bien Public », rubrique « Faits Divers » du vendredi 11 décembre. Le fait divers, c’est quand la grand-mère bouffe le loup et s’envoie un coup de rouge pour faire passer la carne. En gros, le truc qui n’arrive jamais, qui présente un caractère « extraordinaire » et qui réjouit l’imagination du lecteur faussement horrifiée.

Donc, à la lecture de ces quelques lignes, on devra s’interroger : qui est la grand-mère ? Comment finit le loup et le pinard est-il élevé en biodynamie ?

Quelques phrases donc extraites d’un article consacré à une « Opération de contrôle en gare de Dijon ».

La première, façon « La chèvre de Monsieur Seguin », use d’une métaphore audacieuse « Vendredi, de 15 à 17 heures, il fallait montrer patte blanche pour rentrer en gare de Dijon ». Patte blanche ? On ne croit pas si bien dire car il semblerait que les pattes noires aient été recherchées avec un zèle particulier. Outre le fait que l’on entre « en »gare comme « en » religion, on sent que le « fait divers » rapporté sera d’envergure. La suite le confirme bientôt : « Afin de lutter contre toute forme de délinquance, d’identifier les étrangers en situations irrégulières et de vérifier le respect des règles liées au confinement (…) » Là on rentre dans la cour des grands et l’on se dit que l’article aurait mérité un autre écrin que celui des chiens écrasés.

On apprend que « Danyl Afsoud, directeur de cabinet du préfet de Côte d’Or » et « Pierre Bordereau (ça ne s’invente pas !) directeur zonal de la police aux frontières » sont présents. On est impressionnés car en temps normal, pour rencontrer un « directeur de cabinet » de la préfecture, il faut organiser dix manifestations et solliciter trente rendez-vous. Et là, paf (comme « police aux frontières »), pour le délinquant, l’étranger clandestin et le contrevenant, il est présent, le directeur-de-cabinet-du-préfet, en chair et en os, content de se balader lui qui ne quitte guère son bureau vu la pile d’OQTF (obligation de quitter le territoire français, pour les heureux qui l’ignoreraient encore) en retard qu’il doit signer.

De mieux en mieux, quelques lignes plus loin, surgit un personnage romanesque en diable « l’analyste en fraude documentaire » qui, d’un seul coup d’œil, est capable de détecter le faux tampon sur un passeport ou une photographie truquée. Il est aux côtés de la police, nationale et municipale de la SUG (sic), de la PAF (sic bis), du directeur de cabinet et surveille les trains en provenance de Suisse. Vous avez bien lu, de Suisse, cette plaque tournante de l’argent sale blanchi grâce au talent de lavandière de banquiers dénoncés en leur temps par Jean Ziegler. Va-t-on arrêter des délinquants en cols blancs à la gare de Dijon ? En fait non. Eux ont des papiers, ils en ont même beaucoup, et ils sont attendus à l’Hôtel de la Cloche pour rencontrer d’importants clients. La journaliste a dû confondre l’Helvétie et l’Érythrée, cela arrive quand on est surmené.

Le bilan de cette vaste opération de police qui voit collaborer toutes les forces de l’ordre disponibles (un goût de loi de sécurité globale en avant-première), du pandore de base au revizor de la préfecture, en passant par les agents de la sécurité ferroviaire, est à la hauteur du dispositif déployé.

9 interpellations, 7 étrangers en situation irrégulière, 12 procès verbaux pour défaut d’attestations de déplacement, 4 pour non-port du masque.

Vous avez bien lu. Un faux permis de conduire (merci et chapeau monsieur l’analyste en fraude documentaire), une matraque télescopique (sûrement dérobée à un des policiers présents), un couteau (suisse ?). Une journée bien remplie. Sur 3000 personnes contrôlées, un couteau, une matraque et des étrangers à faux passeports, voilà qui en dit long sur les dangers qui guettent Dijon. D’ailleurs, Danyl Afsoud (voir ci-dessus pour celles et ceux qui auraient oublié qui est cet intriguant personnage) est capable d’avoir des accents paternels quand il évoque les dijonnais « Le but est aussi de rassurer la population ». On respire mieux quand on sait que chaque propriétaire d’Opinel pourra faire l’objet de poursuites. On suggère des descentes dans les EHPAD car certaines poches de nos vieux (pardon, de nos aînés), recèlent des trésors, euh non, des « armes blanches » à destination terroriste.

Accablés.

Nous le sommes par tant de démonstrations de force inutiles, par cette bonne conscience affichée par la préfecture qui pendant qu’elle joue à Batman défend Gotham City, persécute des familles contraintes de fuir leurs pays pour des raisons politiques, économiques, sanitaires, des gueux (l’image que la préfecture s’en fait) aux noms trop compliqués pour être prononcés sans les écorcher. Des jeunes, souvent élèves dans des établissements scolaires de Côte d’Or ou de départements voisins qui, du jour au lendemain, parce qu’ils fêtent leur dix huitième anniversaire sont séparés de leurs familles et envoyés en centre de rétention. Le pire est d’apprendre que des « opérations de ce genre » couronnées de succès comme on a pu le constater à la lecture de l’article sont « prévues prochainement ». On peut faire mieux, 15, 20 interpellations ? Arrêtés en pleine rue de la Liberté pour détention de tire-bouchon, arme de poing redoutable pour peu que l’on sache viser entre les deux yeux.

Ce qui pourrait « rassurer » les dijonnais c’est que cette lente et inexorable transformation d’une ville moyenne française en vitrine d’exposition cesse au plus vite. On ne peut s’empêcher de penser à Mirapolis et à ce qu’en dit ce vieux schnock (parfois bien avisé) de Houellebecq « Mirapolis avait été inauguré sur la commune de Courdimanche en 1987 (…) Il s’agissait d’ouvrir le premier parc d’attraction français qui livrerait une interprétation ludique et immersive des légendes et grands romans de France ». Exactement ce que devient Dijon, pour l’éternité touristique, la capitale des ducs de Bourgogne, de la gastronomie en sauce et du vin de père en fils. Une ville où la mairie peut, sans rire, inaugurer l’acte 2 de la « tranquillité publique », où le culte des « braves gens sans histoires » tient lieu de politique et de cap. Quant au « Bien public » dont la seule ligne éditoriale est la complaisance et la recopie des communiqués de presse de la préfecture et de la mairie, on souhaiterait qu’il change de propriétaires et aussi, par la même occasion, de journalistes.

Cela aurait de la gueule non d’annoncer dans ces colonnes qu’au terme d’une lutte acharnée, le « Bien public » est tombé aux mains des rebelles de Dijoncter et que la rédaction, dans son ensemble, s’est rendue. Bons princes, on pourrait la gracier et l’expédier aux îles Caïman.

Mot de la fin.

Au lieu de contrôler les va-nus-pieds, intéressez-vous aux notables par exemple. Comme dans un film de Jean-Pierre Mocky, on découvrirait à quel point la respectabilité éclaboussante cache parfois de noirs desseins et d’ignobles turpitudes (j’adore ce mot complètement désuet, « turpitudes »). Une idée de reconversion pour les journalistes les plus audacieux du Bien Public : faire leur métier, donner à penser et surtout épargner aux lecteurs des articles du type de celui du vendredi 11 décembre sur une « opération » qui ne doit rien à la sécurité mais tout à la propagande et à la « com » la plus écœurante.

 

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Danyl Afsoud, directeur de cabinet du préfet de la région BFC

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Pierre Bordereau, commissaire divisionnaire, directeur zonal de la police aux frontières de la zone Est




Source: Dijoncter.info