Avril 22, 2022
Par À Contretemps
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« C’est chaud ! Â», qu’on nous dit
 Les castors s’agitent de partout pour faire barrage. Castors mĂ©diatiques attitrĂ©s, castors du showbiz, castors de l’antifascisme, castors des banlieues, castors de Mediapart, castors de la gauche associative, castors de la gauche institutionnelle – la mĂȘme qui a plombĂ© le seul rempart dĂ©gagiste du premier tour –, castors de partout et de nulle part occupĂ©s Ă  apporter leur brindille Ă  la cause commune : tout sauf la Blondasse et ses chats sauvages ! Et « tout Â», donc, c’est Macron, puisqu’il ne reste plus que lui. Oui, « c’est chaud Â» ! Si chaud que le rouge devrait finir par leur monter au front !


Alors, tu te vois vraiment, Castor, mettre un bulletin dans l’urne pour l’Éborgneur en chef ! Tu te vois au lever matin du 24 avril te laver ta conscience d’opposant dĂ©mocrate, te shooter Ă  l’oubli des coups et des insultes pour faire ton devoir de barragiste. Tu te vois, au soir de ce jour de renoncement, constater que le tour Ă©tait jouĂ© d’avance et qu’il aurait sĂ»rement pu l’ĂȘtre sans toi, sans ta complicitĂ© active. Tu te vois pleurer, trop tard, de rage contre toi-mĂȘme en constatant in petto que Macron t’a dĂ©jĂ  annexĂ© Ă  sa cause et qu’il va t’en mettre plein la gueule pendant cinq ans de plus. Tu te vois twitter quand mĂȘme Ă  tes potes qu’on a gagnĂ©. GagnĂ© quoi, pauvre type ? La dĂ©faite de la Blondasse ? Ça suffit Ă  ton bonheur d’opposant dĂ©mocrate ?

Ok, je te situe, je connais tes soubassements, je sais d’oĂč tu viens, de ce nĂ©ant politique qui ne conçoit sa pratique que comme piĂšce rapportĂ©e : Macron contre Le Pen, ce mĂȘme Macron qui a tout fait pour que la Blondasse soit Ă  l’étiage oĂč elle est en sachant pouvoir compter sur ton rĂ©flexe d’opposant dĂ©mocrate de second tour. Tu es algorithmĂ© pour ça, programmĂ© comme surnumĂ©raire de la derniĂšre heure, et ce depuis longtemps.


Car ça marche, et plutĂŽt bien, depuis que Mitterrand, ce grand stratĂšge des causes indignes, a dĂ©cidĂ© de sortir le scrogneugneu paternel de sa boĂźte Ă  merde dans le seul but de jouer Ă  sa guise la partition du front dit rĂ©publicain. Bonne idĂ©e manipulatrice qu’on continue de payer cher, mĂȘme sans front rĂ©publicain ! Je me souviens de potes gĂ©nĂ©ralement abstentionnistes actifs et dĂ©terminĂ©s – conscients, en somme – qui, pris de panique, avaient votĂ© Chirac en 2002 pour faire barrage au Borgne de Saint-Cloud. DĂ©jĂ , le sermonneur Edwy Plenel Ă©tait Ă  la manƓuvre, au Monde alors, oĂč il faisait la pluie et le beau temps. « S’abstenir, c’est faire le jeu du fascisme Â», disait-il. Eh oui ! L’erreur a la vie longue, mais elle fait les bons tirages – oĂč les bons scores, comme aujourd’hui sur « Mediapart Â», oĂč la rengaine est la mĂȘme : contre le fascisme, Macron malgrĂ© tout. Pourtant, en 2002, tous les sondages, mĂȘme les plus secrets, qui arrivaient Ă  la rĂ©daction du Monde, attestaient arithmĂ©tiquement de l’impossibilitĂ© d’une victoire du Gueulard Ă  flamme tricolore. ImpossibilitĂ© arithmĂ©tique, je rĂ©pĂšte. J’avais eu beau expliquer aux copains que, travaillant comme correcteur au « journal de rĂ©fĂ©rence Â», je le savais et qu’ils pouvaient s’éviter en toute tranquillitĂ© d’esprit de sombrer dans le grotesque en votant Chirac. Sans effet : la peur Ă©tait rĂ©elle. Peur non fondĂ©e, mais historique. Un peu hystĂ©rique aussi.

Peut-ĂȘtre penseras-tu, Castor, que je m’égare avec « mes rĂ©fĂ©rences Â» ? Tu aurais tort. J’accepte, comme toi, l’hypothĂšse de l’incertitude, mais elle ne m’empĂȘche pas de raisonner. Il est possible, en effet, que cette fois-ci l’extrĂȘme droite soit en situation de gagner l’élection. Possible, mais peu probable, au vu des rĂ©itĂ©rants appels au barrage que subit de tous cĂŽtĂ©s l’électeur et de la prĂ©fĂ©rence indubitable que patronat, mĂ©diacrates et influenceurs de divers types manifestent pour ce Macron qu’ils ont adoubĂ© en 2017. Souviens-toi des louanges qu’ils lui ont dressĂ©es. Reste la part de l’inconnu, donc, cette donnĂ©e non maĂźtrisable qui fait Ă  mes yeux – pourquoi le taire ? – le seul charme de ce si sombre dimanche Ă  venir. Et c’est prĂ©cisĂ©ment pour cela que je t’en veux, Castor, de te rallier objectivement au camp dominant, celui de l’Éborgneur, ce qui va mĂ©caniquement avoir pour effet de conforter son score et relĂšve pour moi d’une immoralitĂ© majeure.


Je vais m’expliquer, mais je prĂ©cise d’abord : quand je parle de « charme Â», c’est surtout, je sais que tu es Ă  cran en ce moment, pour te faire bisquer, t’énerver, te permettre de me traiter de dandy, d’esthĂšte, d’irresponsable ou de n’importe quoi. J’ai l’habitude depuis le temps. Ce genre de qualifications aurait mĂȘme tendance Ă  me faire marrer. Elles sont si Ă©culĂ©es qu’il ne reste plus que quelques militants obtus – formule souvent plĂ©onastique, j’admets – et des activistes de terrasse gagnĂ©s Ă  l’idĂ©e de l’urgence Ă©lectorale antifasciste pour en faire leurs cacahouĂštes. Pour le reste, j’attends de les voir, surtout les seconds, organiser – si la Blondasse passait – des cordons sanitaires de protection de celles et ceux qu’elle a mis dans son viseur, les Ă©migrĂ©s non blancs de partout qui feraient tache dans sa France rancisĂ©e. Car il ne suffit pas d’ĂȘtre un activiste d’isoloir pour ĂȘtre antifasciste consĂ©quent.

Ce pays est aujourd’hui assez Ă©galement rĂ©parti en trois blocs Ă©lectoraux dĂ©passant ou frisant les 30% : la droite ultra-libĂ©rale autoritaire qui va de Macron – qu’on a vu Ă  la manƓuvre – Ă  PĂ©cresse – qu’on ne verra pas de sitĂŽt ; la droite extrĂȘme identitariste qui va de Le Pen Ă  Dupont-Aignan en passant par le morpion de CNews ; la gauche nouvelle donne, enfin, en voie de remodĂ©lisation populisto-Ă©colo-radicale autour de l’Union populaire, dont la position dominante lui permet d’envisager, Ă  l’occasion des prochaines lĂ©gislatives, une refondation Ă©lectorale plus large avec ce qu’il reste du PC, d’EELV, du NPA et, peut-ĂȘtre, si l’espĂšce survit, des sociaux-dĂ©mocrates qui n’auront pas rejoint Macron-LBD.

Mais il convient de se mĂ©fier des visions strictement arithmĂ©tiques car si ces trois blocs sont bien rĂ©els Ă©lectoralement parlant, le pays, lui, semble irrĂ©mĂ©diablement divisĂ© en deux camps antagonistes : les gagnants – ou ceux qui se vivent comme tels – et qui votent pour le premier bloc, surtout dans sa variante macronarde, et les perdants, dont les votes sont flottants et peuvent varier d’une Ă©lection Ă  l’autre de maniĂšre parfois inattendue. Les pauvres sont comme ça, contradictoires. Ils ne font masse consciente, comme l’ont prouvĂ© les Gilets jaunes que quand ils se mettent en mouvement. Pour une raison simple et qui pourrait s’énoncer ainsi : le propre d’un mouvement, c’est d’élargir la perspective et d’ouvrir l’imaginaire quand le propre de l’isoloir, c’est d’isoler celui qui vote, de la ramener Ă  sa condition de monade atomisĂ©e. S’il est con, il le demeure. A votĂ© !


Partant de lĂ , l’Éborgneur tient la corde et la Blondasse est Ă  la peine. Autrement dit, le « fascisateur Â», pour parler comme Lordon, Ă  toutes les chances de rempiler pour cinq ans de destruction sociale sans retour. Ce sera sa maniĂšre de signer ses basses Ɠuvres en chargeant l’histoire d’une nouvelle leçon : quand on veut tout casser, on peut. Autrement dit : deux fois je vous ai fait le coup et deux fois vous m’avez adoubĂ©, bande de cons !

Donc, il faut voter Macron contre Le Pen, Castor, comme chante le chƓur outragĂ© des Ă©ditorialistes, commentateurs, ratiocineurs, ergoteurs de l’antifascisme Ă©lectoraliste. Je sais que tu te plieras Ă  la consigne et que le soir de ce dimanche maudit, tu t’en voudras. Mais tu es comme ça, con, mais du genre antifasciste, c’est-Ă -dire dotĂ© d’un affect particulier : celui qui acquiesce toujours Ă  la politique du barrage, du « moindre mal Â».


« Politiquement, Ă©crivit Hannah Arendt – que tu dois connaĂźtre au moins de nom –, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours Ă©tĂ© que ceux qui choisissent le moindre mal oublient trĂšs vite qu’ils ont choisi le mal. Â» Et, dans cette conjoncture oĂč nous nous trouvons, c’est bien lĂ  qu’est le problĂšme. Car le « moindre mal Â» reste le mal. Et plus encore le mal qu’on lĂ©gitime, qu’on appelle de ses vƓux, qu’on sollicite et qui, invariablement, nous cloue au sol de l’indignitĂ© et de la honte. Pour moi, Macron rĂ©Ă©lu Ă  55% avec une abstention Ă  20%, ce n’est pas Macron rĂ©Ă©lu Ă  50,2% avec une abstention Ă  40%. Je ne doute pas que, quel que soit le score, Macron, du moment qu’il est Ă©lu, nous fera, par ailleurs, Ă  tous, abstentionnistes compris, son Ă©ternelle roulade jupitĂ©rienne, son doigt d’honneur Ă  lui. Allez vous faire foutre ! C’est un type dĂ©pourvu de toute morale. Il se croit programmĂ© pour gagner. Il gagne et point final. Le reste, c’est son job, celui pour lequel le bloc bourgeois – le vrai, pas celui des petits rentiers du troisiĂšme Ăąge conservateur – le soutient Ă  donf. Parce qu’il dĂ©truit mĂ©thodiquement tout ce qui les emmerde : les conquis sociaux, les services publics, la SĂ©cu, l’hĂŽpital, la protection sociale en somme. Parce qu’il n’a aucun scrupule Ă  mater sauvagement la rĂ©volte sociale quand elle se lĂšve. Parce qu’il est l’homme du mensonge permanent, de la dissimulation systĂ©matique, du tout et de son contraire. Parce qu’il n’a de lui que l’idĂ©e de son excellence en toutes matiĂšres.

Oui, mais le fascisme, c’est autre chose, me diras-tu ? Je rĂ©ponds en laissant la parole Ă  Max Horkheimer – que, pour le coup, tu ne dois mĂȘme pas connaĂźtre : « Celui qui ne veut pas parler du capitalisme doit se taire Ă  propos du fascisme. Â» Mais, pauvre pomme lavĂ©e Ă  l’humanisme bon teint d’un monde dĂ©shumanisĂ© Ă  l’extrĂȘme, comment peux-tu imaginer un seul instant que celui pour lequel, par barrage et sens des responsabilitĂ©s, tu vas voter ce dimanche n’est pour rien dans le retour du fascisme. Tu crois vraiment ça, Castor sagace. Tu penses que c’est en votant Macron que tu vas faire reculer le fascisme. Il est lĂ  le fascisme, dans les plis du capitalisme, bien lovĂ© pour servir en cas de nĂ©cessitĂ©. Lis les classiques, bordel ! Tu t’imagines une seconde Schiappa et Darmanin prendre le maquis ? Non, Castor, tu n’imagines pas. D’ailleurs tu n’imagines rien. Tu votes, et c’est bon.


La dĂ©mocratie, c’est la capacitĂ© d’agir ; l’élection, c’est exactement le contraire, sauf Ă  considĂ©rer que la dĂ©lĂ©gation de sa voix Ă  qui en fait ce qu’il veut pendant cinq ans est une capacitĂ© d’agir. L’abstention n’a pas plus de valeur en soi que le vote. Son seul intĂ©rĂȘt, c’est l’affirmation d’un refus : celui d’ĂȘtre sur la photo. Ce dimanche, elle aura une autre valeur, l’abstention : celle de refuser une compromission morale. Voter pour Macron pour faire barrage Ă  Le Pen est moralement inacceptable, j’insiste. Au nom de toutes celles et ceux qu’il a Ă©borgnĂ©s, matraquĂ©s, insultĂ©s, mĂ©prisĂ©s, calomniĂ©s, humiliĂ©s, emprisonnĂ©s parce qu’ils rĂ©clamaient justice. Au nom de Zineb Redouane qui, Ă  quatre-vingt ans, ne demandait rien d’autre que de vieillir tranquille, fenĂȘtres ouvertes ou fermĂ©es. Au nom de tous ceux, Castor, qui ont maintenu la flamme de la rĂ©volte sociale en attendant qu’un jour tu les rejoignes. Il faut croire que tu n’avais ni le temps ni l’envie. Tant pis pour toi. Tu trouveras le temps de voter, ce dimanche, pour nous Ă©viter le fascisme. Grand bien te fasse, mais tu ne t’en tireras pas comme ça. Pas seulement, du moins. Il te faudra bien comprendre, un jour, que le pragmatisme Ă©lectoral n’est jamais qu’une solution de petit bricoleur quand la monnaie du Mal est aussi clairement dĂ©testable Ă  pile qu’à face. La cohĂ©rence morale est Ă  ce prix.

Je te salue, Castor.

Ni Le Pen ni Macron !

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org