DĂ©cembre 27, 2021
Par À Contretemps
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À vrai dire, les amis, rien ne laissait prĂ©voir que, deux ans aprĂšs l’apparition de Korona, ce virus radicalement perturbateur de nos vies, nous en serions au point de perplexitĂ© oĂč nous en sommes. Enfin, vous, je ne sais pas, mais moi c’est sĂ»r. La perplexitĂ©, c’est cet Ă©tat Ă©trange oĂč, dotĂ© de raison, un individu apparemment libre et conscient accepte de laisser parler cette part de doute qui l’habite. En sachant qu’il ne sait rien puisque les multiples donnĂ©es dont il dispose sur l’actuelle situation sanitaire sont pour le moins contradictoires. Prenons-les dans l’ordre : cinq millions de dĂ©cĂšs dus Ă  cette saloperie de virus trĂšs mutant officiellement rĂ©pertoriĂ©s dans le monde (plus probablement deux Ă  trois fois plus, convient l’OMS) – on pourrait se gausser de la « grippette Â» d’Agamben si le temps Ă©tait Ă  rire ; des vaccins pondus Ă  la pelle et en un temps record dont l’efficacitĂ© – autre que financiĂšre – semble diminuer Ă  une vitesse telle devant l’offensive des variants que l’hypothĂšse d’un rappel tous les trois mois est dĂ©sormais quasiment certaine ; une polarisation radicale entre deux populations aussi peu sĂ»res l’une que l’autre de leurs arguments – les « vaccinĂ©s Â» et les « non-vaccinĂ©s Â» –, mais se dĂ©chirant au nom de thĂ©ories fumeuses ou approximatives ; des pouvoirs qui les dressent l’une contre l’autre au nom d’un intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral qu’ils sont bien les derniers Ă  incarner. Bingo, donc, et sur toute la ligne !




Chez nous aussi, les amis, les mĂȘmes causes produisant les mĂȘmes effets, il n’est pas rare, de moins en moins rare, de voir naĂźtre des antagonismes Ă©tranges, fondĂ©s sur des vĂ©ritĂ©s bricolĂ©es – scientistes ou antiscientistes – qui, objectivement, nous situent dans le camp de l’union sacrĂ©e vaccinale ou dans celui de la plus irrĂ©ductible opposition Ă  la piqĂ»re. Avec, pour effets induits, dans un cas, de dĂ©serter le juste combat contre un passe sanitaire, bientĂŽt passe vaccinal, qui n’a d’autre effet que de favoriser une expĂ©rience de contrĂŽle gĂ©nĂ©ralisĂ© des populations et, dans l’autre, de sombrer dans un complotisme bas de plafond que ne parvient Ă  contrarier aucun argument de simple raison. La logique des blocs au sens le plus basique qui soit. Qui n’est pas avec moi est contre moi. Lamentable.

Je rĂ©sume : le SARS-CoV-2 ouvrit la marche ; son variant « Alpha Â», dit « anglais Â», nous gĂącha la vie Ă  l’hiver 2021 ; le « Delta indien Â» le bouta, au printemps 2021, hors du champ de nos peurs, en ravivant cela dit nos angoisses au vu de sa contagiositĂ© ; dĂ©sormais, c’est le « sud-africain Omicron Â» – superbalaise entre tous, nous dit-on – dont la contagiositĂ© sur-augmentĂ©e nous remet le trouillomĂštre Ă  zĂ©ro, mĂȘme si on le subodore moins dangereux. Pour le reste on ne sait pas : on entend et on lit tout et son contraire. Sauf que, une fois encore, l’arrivĂ©e d’ « Omicron Â» n’est pas tout Ă  fait Ă©trangĂšre Ă  l’arrogance des touristes ou businessmen survaccinĂ©s qui, incapables de rester chez eux, s’imaginent, une fois « protĂ©gĂ©s Â», qu’ils peuvent aller partout, et notamment dans les pays sous-vaccinĂ©s, sans ĂȘtre pour rien dans l’incessante reproduction de la pandĂ©mie. Pour ceux qui n’auraient pas compris ce qu’est la mondialisation des Ă©changes inĂ©gaux – en vaccins, notamment –, il pourrait y avoir lĂ  matiĂšre Ă  les illustrer. Comme sur l’empreinte carbone et tout le reste. Encore faudrait-il qu’on leur dise que les friquĂ©s sont des salauds. Et que l’OMS et l’ONU cessent de nous bassiner sur le fait qu’il serait « injuste, punitif et inefficace Â» d’entraver, mĂȘme pour un temps, la circulation internationale pour les vaccinĂ©s de la Sainte Cause du tourisme et du commerce.




Donc, on reprend tout et on recommence. TroisiĂšme dose, bientĂŽt quatriĂšme and so on. Au pays des LumiĂšres, comme dirait celui qui chaque jour les tamise un peu plus, le caporalisme autoritaire a vaccinĂ© par wagons des rĂ©calcitrants de moins en moins nombreux. Et pourtant, rien ne va, tout craque Ă  nouveau : affaiblis par des dĂ©missions d’agents hospitaliers Ă©puisĂ©s, mal-payĂ©s et mĂ©prisĂ©s ou par d’absurdes mises Ă  l’écart de soignants non-vaccinĂ©s, nos services d’urgence en bonne voie de dĂ©labrement commencent Ă  craquer sĂ©rieux et les appels Ă  la mobilisation gĂ©nĂ©rale se multiplient contre ces abrutis de non-vaccinĂ©s, responsables de rien sauf de leur refus de se laisser piquer.

Ne sentez-vous pas lĂ  comme une contrariante Ă©trangetĂ© ? Car l’évidence voudrait que, pour peu qu’on ait choisi la vaccination – par conviction, lassitude ou besoin de circuler –, la non-vaccination d’un gros dixiĂšme de la population (15% au 1er dĂ©cembre) ne fasse problĂšme que pour ceux qui refusent le vaccin. Ben, non
 Non, car ces vaccins qu’on nous a refilĂ©s comme miraculeusement efficaces ne le sont pas au point de nous protĂ©ger Ă  90%, ni mĂȘme Ă  70%, mais tout juste Ă  45% (et plus sĂ»rement moins) contre une nouvelle offensive virale, et ce trois mois seulement aprĂšs la derniĂšre piquouze. D’oĂč notre statut de vaccinĂ© Ă  perpĂ©tuitĂ© : on y retourne tous les trois mois et les royalties tombent dans la besace de Big Pharma. Hosanna Pfizer & Co. !




La perplexitĂ© naĂźt d’un sentiment de rĂ©alitĂ© Ă  la fois dĂ©rĂ©alisĂ©e et constamment augmentĂ©e. Souvenez-vous : le vaccin, c’était la garantie d’un retour Ă  la « vie normale Â» et, dans nos tĂȘtes, ça le fut. Binettes dĂ©masquĂ©es aux premiers jours du printemps dernier, nous flĂąnĂąmes sur les marchĂ©s avec cet Ă©trange sentiment de redĂ©couvrir des visages, nous frĂ©quentĂąmes les terrasses avec au cƓur une sensation de douceur retrouvĂ©e ; Ă  l’étĂ©, nous manifestĂąmes, vaccinĂ©s et non-vaccinĂ©s, en se chahutant un peu mais bras dessus bras dessous, contre cette saloperie de passe. Et la peur, cette toujours mauvaise conseillĂšre, cĂ©da du terrain, y compris chez certains bistrotiers – pas tous, oh ! non
 loin de lĂ  –, qui s’arrangĂšrent pour contrĂŽler le moins possible le quidam qui voulait boire un canon. En clair, on s’imagina sortir du trou, sans prĂ©voir un seul instant qu’il pouvait ĂȘtre sans fin.

Car c’était oublier que la peur sert le pouvoir. Toujours. Ça lui laisse les coudĂ©es franches. Il n’invente pas les variations virales, bien sĂ»r, qui ont toujours un coup d’avance sur lui, mais il s’en sert pour maintenir la pression, rebattre les cartes, expĂ©rimenter de nouvelles formes de contrainte, s’arroger encore et toujours plus de moyens de maintenir des sujets dĂ©moralisĂ©s sous sa coupe en les tĂ©tanisant d’angoisse et en leur refilant en pĂąture les non-vaccinĂ©s de moins en moins nombreux qui seraient la cause de nos malheurs. Et quand il n’y en aura plus, il trouvera d’autres boucs Ă©missaires en puisant, s’il le faut, au puant fonds de commerce d’un quelconque Zemmour, son bien utile frĂšre ennemi.




Qu’est-ce qui se joue, au fond, Ă  partir de cette rĂ©currence sĂ©rielle – au sens de sĂ©rie tĂ©lĂ© – de Korona et ses variants, dans la caboche de l’expertise qui nous gouverne ? On ne sait pas au juste, mais on subodore. Et on l’avance cette hypothĂšse : une aubaine ouvrant sur la perspective d’une nouvelle modalitĂ© de gestion de nos affects et de nos subjectivitĂ©s, sur la mise au pas circonstancielle – et bientĂŽt dĂ©finitive – de nos libertĂ©s les plus acquises de choisir ou pas de se faire vacciner, de circuler sans QR code, de faire communautĂ© humaine, de nous parler sans Ă©cran, de vivre nos intimitĂ©s dans l’intime de nos dĂ©cisions, de nous dĂ©fier de nos maĂźtres, de faire science de nos malheurs, d’inventer des mondes vivables, de rĂȘver autre chose que le cauchemar qu’on nous prĂ©pare, de respirer autre chose que du monoxyde de carbone. Rien de moins.

Il exagĂšre, diront les gens d’ordre, toujours prĂȘts Ă  se plier Ă  la dĂ©raison d’État pour autant que leur confort bien ordonnĂ© y gagne en quiĂ©tude. Non pas, leur rĂ©pondrai-je. En Autriche, pays d’ordre s’il en est, nazi hier et ultralibĂ©ral aujourd’hui, l’expertise, aprĂšs avoir tentĂ© d’imposer, en novembre, un confinement aux seuls non-vaccinĂ©s, envisage, pour fĂ©vrier prochain, la vaccination obligatoire pour tout le monde alors que les autorisations de mise sur le marchĂ© des vaccins Pfizer et Moderna ont Ă©tĂ© octroyĂ©es, pour le premier, du 21 dĂ©cembre 2020 jusqu’en dĂ©cembre 2022 et, pour le second, du 6 janvier 2021 jusqu’en janvier 2023, avec, pour les deux, « rapport final de l’étude critique Â» en dĂ©cembre 2023. Le fait qu’il s’agisse lĂ  d’une vaccination grandeur nature en phase expĂ©rimentale ne fait, par consĂ©quent, aucun doute, et moins encore qu’elle nĂ©cessite, pour activer la seringue, le « libre consentement individuel Â» du vaccinĂ© volontaire. En Allemagne, pointe avancĂ©e de la dĂ©mocratie libĂ©rale, des experts en « Ă©thique mĂ©dicale Â» sont allĂ©s jusqu’à considĂ©rer que, en cas de dĂ©bordement des urgences, il serait peut-ĂȘtre nĂ©cessaire de rĂ©server les « soins intensifs Â» Ă  ceux pouvant attester que leur statut vaccinal est « Ă  jour Â». Quand refusera-t-on les soins aux fumeurs qui auront choppĂ© un cancer du poumon ou la greffe du foie Ă  des alcooliques ? Une horreur !




Il y a plus que du pitoyable dans tout cela ; il y a des preuves rĂ©itĂ©rantes de la vraie nature, mortifĂšre, du capitalisme total qui ravage nos vies en profitant de la pĂ©riode de crise sanitaire qui nous accable pour expĂ©rimenter l’acceptabilitĂ© de ce qui, demain, pourrait faire paradigme d’inhumanitĂ© consentie. Il n’y a pas lĂ  un plan concertĂ© par je ne sais qui – ça c’est purement « conspi Â», et ce d’autant que le susurreur connaĂźt d’avance la cible qu’il vise –, mais saisie d’une grandiose opportunitĂ© pour pousser aussi loin que possible la logique qui fonde le capitalisme total de notre temps et implique que nous nous rangions, par consentement ou par force, Ă  son projet de civilisation diminuĂ©e, dĂ©shumanisĂ©e, marchandisĂ©e oĂč toute aspiration Ă  la dĂ©cence commune serait non plus seulement considĂ©rĂ©e comme une vieillerie, mais comme une dissidence devant ĂȘtre amendĂ©e, corrigĂ©e ou rĂ©primĂ©e. La maniĂšre, c’est de jouer sur la force symbolique d’un rĂ©el pandĂ©mique toujours recommencĂ© et dont il est dĂ©sormais raisonnable de penser qu’il durera tant que nĂ©cessaire. Qui peut, en effet, sĂ©rieusement imaginer qu’aprĂšs avoir mĂ©thodiquement dĂ©construit le systĂšme public hospitalier, l’expertise, frappĂ©e de grĂące, puisse admettre un seul instant que l’idĂ©e Ă©tait dĂ©cidĂ©ment absurde ? Qui peut, encore, croire que le tĂ©lĂ©travail, enfin rendu dĂ©sirable par la trouille de sortir de chez soi, disparaĂźtra dans un avenir postpandĂ©mique ? Ou que les mesures de contrĂŽle expĂ©rimentĂ©es Ă  grande Ă©chelle en pĂ©riode d’exception ne finiront pas par revenir Ă  la moindre occasion, climatique par exemple, comme ce fut le cas rĂ©cemment Ă  New Dehli ?




VoilĂ . Nous vivons un temps d’invariance oĂč, les variants se ressemblant, les mĂȘmes causes produisent les mĂȘmes effets. Entre rĂ©pit et reprise de la vague plus syndĂ©mique que pandĂ©mique, c’est-Ă -dire liĂ©e Ă  l’apparition d’une maladie virale provoquĂ©e par une crise Ă©cologique globale et de criantes inĂ©galitĂ©s sociales, nous attendons, en spectateurs accablĂ©s, le prochain acte de la sĂ©rie. Ce qui rĂ©sonne, au fond des consciences, c’est un Ă©cho de dĂ©saffection nĂ©e d’une colĂšre lasse. C’est lĂ  un point de rĂ©sistance qu’il faut entretenir. Contre les ignobles stigmatisations dont on veut nous rendre complices. Contre cette sociĂ©tĂ© de contrĂŽle gĂ©nĂ©ralisĂ© qui est dĂ©jĂ  lĂ . Contre la stupide arrogance de ceux qui s’imaginent nous gouverner. Contre le scientisme Ă  idĂ©es courtes et l’antiscientisme de bĂȘtes Ă  cornes. En cultivant la conviction que rien de ce monde ne mĂ©rite d’ĂȘtre sauvĂ©, hors ce monde lui-mĂȘme, mais Ă©mancipĂ© de la tutelle du capital qui le transforme en cloaque oĂč prolifĂšrent les bĂȘtes Ă  picots mutantes et en casino oĂč les vaccins rapportent 1000 dollars par seconde aux trusts qui les vendent Ă  ceux qui peuvent payer, et Ă  eux seuls.

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org