Août 8, 2022
Par À Contretemps
158 visites


Texte en PDF

J’ai connu des errants qui m’ont fait voyager plus que personne dans l’espace illimitĂ© de leur mĂ©moire connivente. Souvent, il s’agissait d’exilĂ©s, des humains venus d’ailleurs que la roue de l’histoire avait chassĂ©s de chez eux Ă  la faveur d’un impondĂ©rable aux allures de dĂ©faite. Parmi eux, beaucoup d’Espagnols – une histoire de famille
 –, mais d’autres aussi, beaucoup d’autres venant de terres plus lointaines que leurs pas avaient conduit, au hasard des routes, Ă  chercher rĂ©sidence provisoire au pays supposĂ© des droits de l’homme.

Au hasard des routes d’un Ă©tĂ© chaud, trop chaud, oĂč tout semble attester que la grande mutation climatique a bien commencĂ© et qu’elle provoquera bientĂŽt de nouveaux exils de masse, c’est, dans ma mĂ©moire, cette figure de l’exilĂ© politique de l’ancien temps qui refait surface, et avec elle des visages bien prĂ©cis. À vrai dire, toujours je me suis senti attachĂ© aux ĂȘtres qui Ă©taient porteurs d’un malheur historique et de son infinie rĂ©miniscence. Ma jeunesse fut bercĂ©e des lĂ©gendes mouvementĂ©es des vieux compagnons anarchistes d’Espagne, infiniment colorĂ©es de rouge et de noir. Elles tissaient une tapisserie baroque dont je ne me lassais jamais. En clair, il fallait recommencer la guerre d’Espagne. Et j’étais d’accord.


Pablo avait le sourire mĂ©taphysique. Il habitait du cĂŽtĂ© d’Elne, dans les PyrĂ©nĂ©es-Orientales d’avant le frontisme national devenu « rassembleur Â». À vrai dire, bien avant les « On est chez nous Â», Pablo se souvenait des offenses que lui avaient infligĂ©es quelques autochtones roussillonnais lors de son installation en ces terres pourtant si proches du pays natal. Oh ! des petites offenses, bien sĂ»r, que l’accent du cru rendait presque chantantes, des riens, mais des riens qui en disaient beaucoup sur cette funeste et persistante prĂ©disposition Ă  ne percevoir l’exilĂ© que comme un danger potentiel. Ce Pablo que je visitais rĂ©guliĂšrement dans les annĂ©es 1970 travaillait dans le bĂątiment. Le pire, disait-il, c’était de constater comment, pour certains exilĂ©s d’ancienne extraction, l’immigrĂ© de la derniĂšre averse, et plus encore quand il venait de plus loin qu’eux, faisait figure de nouveau paria. Comme si, par une sorte de passage de relais, l’offensĂ© de jadis se lavait de l’offense en se faisant offenseur. À petite Ă©chelle, pour sĂ»r, et sans grande mĂ©chancetĂ©. Juste en gardant la distance. Dans l’échelle mobile de la misĂšre, le dernier arrivĂ© rĂ©Ă©quilibre le systĂšme gĂ©nĂ©ral de l’exploitation sociale en permettant aux prĂ©cĂ©dents de grimper un peu. Ce dont il est possible que, comme Pablo, ils Ă©prouvent, au nom d’une ancienne conscience de classe et d’une mĂ©moire douloureuse, quelque honte.

Pablo est mort en exil d’une sale maladie du travail. Au creux d’une vie qui l’avait endurci, mais sans le priver de certains rĂȘves de jeunesse nĂ©s au cƓur d’une rĂ©volution trahie. Lors d’une de mes visites Ă  Prades, oĂč il s’était finalement installĂ© pour y passer sa retraite, ce peu qui lui restait Ă  vivre, je l’interrogeai, en 1974, sur l’aprĂšs-franquisme et la perspective de retour qu’il ouvrait, peut-ĂȘtre, pour lui. « Aucune, me dit-il, c’est trop tard. Et aprĂšs tout, je m’en fous. L’exil, c’est l’absence de lieu et le lieu d’une prĂ©sence. Il faut dĂ©centrer le regard pour voir plus loin. Pour le reste, on n’en sort pas. On est de nulle part, et ça me va. Qu’est-ce que j’en ai Ă  foutre de cette Espagne qui s’est couchĂ©e devant ses maĂźtres comme le chien devant sa niche. La mienne est passĂ©e Ă  la trappe de l’histoire. Et moi avec. L’aprĂšs-franquisme est une abstraction et je suis un homme du concret. Ma seule espĂ©rance, c’est de mourir aprĂšs Franco, mĂȘme tout juste aprĂšs. Â» L’anarchiste mĂ©taphysique tint son pari. Il s’éteignit deux mois aprĂšs le Caudillo. En contemplant le Canigou, sa montagne d’exil.


Originaire d’Eleusis, mon ami Theos, recherchĂ© pour « acte de terrorisme Â», avait dĂ» fuir d’urgence, en 1969, la dictature des colonels grecs. ArrivĂ© en France, il obtint le statut de rĂ©fugiĂ© politique, s’installa Ă  Marseille dans le populaire quartier du Panier et entreprit des Ă©tudes de thĂ©Ăątre. « S’il existe un espace entre deux langues, c’est bien celui de l’exil, disait-il, et c’est cet espace qui m’intĂ©resse, celui d’un non-lieu dĂ©finitif. Â» Theos, que j’avais connu en 1971 Ă  Milan Ă  l’occasion d’une rencontre internationale du thĂ©Ăątre d’intervention politique, parlait un français dĂ©liĂ©, mais peinait Ă  l’écrire comme il l’aurait souhaitĂ©, en artiste. « Il le faudrait, pourtant, prĂ©cisait-il, mĂȘme si je ne crois pas Ă  la grande mutation linguistique de l’exil. Et, en fait qu’importe : quand l’écrivain de quelque part Ă©crit pour le tiroir, l’écrivain de l’exil Ă©crit pour la valise, en espĂ©rant qu’un jour ça pourra servir. En revanche, les exilĂ©s sont les derniers puristes d’une langue disparue, la leur, celle que personne ne comprend plus dĂ©sormais dans le pays perdu. L’exil conserve ce que le temps dĂ©grade. On naĂźt dans une langue plus que dans une patrie. Â» Et c’est vrai que, sans y ĂȘtre exilĂ©, j’ai Ă©prouvĂ© moi-mĂȘme ce sentiment, en Espagne, dans les annĂ©es postfranquistes alors que j’envisageais d’y vivre, au moins un temps, et que je me croyais bilingue. C’était une illusion : ma langue me manquait. Sans doute alors que le poids de l’exil se mesure d’abord au fait de devoir vivre dans une autre langue que la sienne – et plus encore de devoir l’écrire. Il faut croire, avec Theos, qu’on est bien de sa langue, et intimement.

À la chute des colonels, Ă  l’étĂ© 1974, l’ami se vit confrontĂ© Ă  un dilemme : le « crime de terrorisme Â» pour lequel il avait dĂ» quitter son pays n’étant pas amnistiable, il risquait de perdre son statut de rĂ©fugiĂ© politique et de se voir extradĂ©. DĂšs lors, il dĂ©cida de faire le grand saut pour s’installer en Argentine oĂč il avait des contacts et oĂč la paperasserie Ă©tait moins pesante. Je le retrouverai, Ă  l’étĂ© 1977, Ă  Barcelone, dans une ville rouge et noire oĂč se dĂ©roulait une Semaine libertaire de belle intensitĂ©. À Buenos Aires, il Ă©tait tombĂ© amoureux d’une Andalouse de passage qui l’avait ramenĂ© dans ses bagages aprĂšs la mort de Franco et finalement Ă©pousĂ©, lui permettant ainsi d’obtenir la nationalitĂ© espagnole. Au petit jour d’une longue nuit passĂ©e au parc GĂŒell dans un climat de festivitĂ© exacerbĂ©e, nous reprĂźmes notre dialogue.
– Te voilĂ  exilĂ© dĂ©finitif, dĂ©sormais ?
– Oui, mais officiellement « espagnolisĂ© Â», grĂące Ă  Dolores. L’exilĂ©, c’est l’ĂȘtre privĂ© du droit au sĂ©jour sur une terre qui est Ă  la sienne et qui, pour rĂ©sider, dans celle qu’il a cru d’accueil doit se battre pour avoir des papiers le lui permettant toujours provisoirement. DĂ©sormais, j’ai rĂ©glĂ© la question du provisoire. Je suis d’ici en papiers et d’ailleurs en esprit. De nulle part, en somme, mais tranquille. Jusqu’au prochain coup d’État militaire, en tout cas. Et ça me va. J’ai toujours pensĂ© que l’exilĂ© ne s’enracine nulle part. C’est un ĂȘtre plus historique que gĂ©ographique. Sa lĂ©gende lui suffit Ă  faire espace. Je cultive la mienne avant de vieillir.
– Et la GrĂšce ?
– J’y finirai ma vie en prĂ©servant les souvenirs de mes errances, quitte Ă  les rĂ©inventer.

C’est dans cette Barcelone en fĂȘte que j’ai perdu sa trace pour toujours.


Simon, ouvrier tailleur et ancien militant bundiste, avait survĂ©cu Ă  tout. Et d’abord au dĂ©goĂ»t de la vie qui, comme une vague ravageuse, l’avait terrassĂ© au retour des camps. Paris, sa ville d’adoption n’avait plus cette lumiĂšre d’avant-guerre et sa famille, ses proches, ses amis n’étaient pas revenus du grand brasier nazi. Simon, que j’ai connu par Mariano, un anarcho-syndicaliste espagnol, fut un de mes plus grands maĂźtres en philosophie. Il Ă©tait la philosophie mĂȘme, et Ă  chaque phrase qu’il prononçait. Deux de ses aphorismes m’avaient particuliĂšrement marquĂ© lors de nos premiĂšres rencontres : « Ce que je dĂ©sire le plus, c’est m’oublier dans l’oubli des autres Â», et encore : « Je ne suis qu’une hypothĂšse, et pas des plus sĂ»res. Â»

Mariano m’avait prĂ©venu : « C’est le meilleur des hommes, le plus attentif que je connaisse, mais il n’est pas commode. Â» Son atelier Ă©tait rue Vieille-du-Temple – au 22, je crois –, dans un coin du Paris populaire que, en ce temps – la dĂ©cennie 1970 – la gentrification n’avait pas encore transformĂ© en rĂ©serve Ă  friquĂ©s. L’immeuble Ă©tait biscornu. L’atelier de Simon se situait au deuxiĂšme Ă©tage. Au vu de la rĂ©putation du bonhomme, j’avais la boule au ventre. Le dĂ©senchantement vint tout de suite. DĂšs que je sortis mon magnĂ©tophone Ă  cassettes, aprĂšs les salutations d’usage, la sentence tomba comme un couperet, nette : « Je ne parle pas Ă  une machine et comme, du reste, je parle peu, tu pourras prendre des notes. Â» C’est alors que je compris. Mon objectif Ă©tait inatteignable : il s’agissait de lui faire raconter sa vie de militant bundiste et, plus singuliĂšrement, cet Ă©pisode oĂč, parti en Espagne en aoĂ»t 1936 pour combattre le coup d’État fasciste, il s’était, par erreur ou par distraction, affiliĂ© Ă  une colonne anarchiste – la colonne Ascaso, je crois, dont Mariano me disait qu’il avait « une vision Ă©blouie, mais critique Â». Ma chance fut de surmonter ma dĂ©faite en abandonnant mon projet pour me faire confident d’un homme qui, le temps venant, deviendrait une sorte de maĂźtre en doutes et en incertitude.

Nos rencontres furent frĂ©quentes. Elles suivaient un rythme non codifiĂ©. Il Ă©tait toujours dans son atelier et j’avais du temps libre. Il suffisait que l’envie me prĂźt de passer le voir pour que mes pas me conduisent rue Vieille-du-Temple. Un jour, Simon Ă©coutait des vieilles chansons en yiddish. Avant de m’ouvrir, il prit soin d’arrĂȘter la musique.
– Tu te caches ?, ai-je dit.
– Ils pourraient revenir


J’appris, ce jour-lĂ , que Simon se parlait Ă  lui-mĂȘme en yiddish devant sa glace. « Mon yiddish, comme mon miroir, est brisĂ©, me dit-il, et j’en suis assez fier. L’idĂ©e de brisure me va bien. À cette langue aussi, d’ailleurs, qu’on a jetĂ© dans le brasier de l’histoire des hommes. Sale histoire ! Â» Toujours la cĂ©rĂ©monie du thĂ©, invariablement servi dans des glezeles, ouvrait le temps Ă  quelques confidences vite Ă©noncĂ©es, comme celle-ci, qui m’avait marquĂ© : « La doublure chez un homme, c’est le plus important ; c’est comme dans un costume : il faut qu’elle tienne. Â» La doublure, pour Simon, c’était l’autre peau, celle qui protĂšge du souvenir du malheur et de son insistance.

À un autre moment, tardif, de notre relation, l’imaginant enfin dĂ©lestĂ©e des pesanteurs du dĂ©but, je l’invitai, une fin d’aprĂšs-midi d’étĂ©, Ă  fermer son atelier pour venir boire un verre Ă  une terrasse de bistrot. À ma grande surprise, il accepta, sans oublier de se munir de tous ses papiers d’identitĂ© – « on ne sait jamais quelle mouche va piquer la police ! Â» Je fus Ă©tonnĂ© de constater que personne ne semblait le connaĂźtre dans son quartier. « C’est que je suis d’un exil intĂ©rieur trĂšs profond. Plus d’ici, en tout cas, de partout et de nulle part et dotĂ© d’un seul souhait : qu’on m’oublie ! Â» Le sentant peu dĂ©sireux de s’attabler dans sa rue, nous redescendĂźmes vers Rivoli. Devant son thĂ© Ă  la menthe, il fut plus loquace que d’habitude : « Les anarchistes sont des exilĂ©s de partout. C’est leur belle folie qui leur sert de terre, mais ils ont surtout ce suprĂȘme avantage, Ă  l’heure de l’échĂ©ance, de toujours prĂ©fĂ©rer une dĂ©faite victorieuse Ă  une victoire dĂ©sastreuse. C’est pourquoi toutes les rĂ©volutions leur Ă©chappent sans que l’idĂ©e qu’ils s’en font n’en pĂątisse. Et c’est vrai que, pour gagner, il est toujours prĂ©fĂ©rable de perdre. Vaincre ne prouve rien. Perdre, c’est maintenir le fil rouge de l’histoire en dehors du monde des vainqueurs, et pour le coup intacte de toute salissure du pouvoir. Souviens-toi : “La victoire est toujours dĂ©tournement de valeur”, disait Blanqui, le grand perdant. Â»

J’ai beaucoup aimĂ© Simon, l’exilĂ© majuscule. On n’a jamais rien su de ce qu’il Ă©tait devenu. Un jour, personne ne rĂ©pondit au 22 – je crois – de la rue Vieille-du-Temple. C’est vrai que cet homme Ă©tait la discrĂ©tion mĂȘme.

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org