DĂ©cembre 15, 2021
Par À Contretemps
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À une jeune correspondante qui se revendiquait de l’activisme Ă©cologiste et disait m’en vouloir d’avoir Ă©crit, Ă  l’occasion d’une recension d’un livre de Renaud Garcia, que les « effondristes Â» manifestaient « une curieuse incapacitĂ© historique (ou plus simplement une gĂȘne) Ă  penser le monde techno-capitaliste dans ses contradictions internes Â» [1], je rĂ©pondis, il y a de cela un an que ce qui s’était dĂ©jĂ  effondrĂ©, et durablement, c’était une certaine aptitude au sens commun, un partage de repĂšres identifiables, un rapport critique Ă  l’histoire et la nĂ©cessitĂ© de n’en pas perdre le fil, d’en connaĂźtre les ruses, d’en dĂ©jouer les piĂšges. Ou au moins de ne pas renoncer Ă  avoir les moyens de le tenter. Car il n’est pire dĂ©faite, ajoutai-je, que celle que, par vanitĂ©, inconsistance ou manque de discernement sur la vraie nature du rĂ©el de l’oppression, on n’a pas vu venir.

Cet effondrement est dĂ©jĂ  acquis. Si la gauche n’a jamais Ă©tĂ© aussi bĂȘte qu’elle l’est aujourd’hui et l’extrĂȘme gauche aussi gauchement extrĂȘme dans les ardeurs qui l’animent et les postulats sociĂ©taux qui les fondent, c’est qu’à force de se dĂ©tourner du passĂ© pour ĂȘtre de son perpĂ©tuel prĂ©sent, elle compense son vide d’histoire par l’idĂ©e absurde qu’il faut ĂȘtre de son temps et s’adapter Ă  ses flux.




L’étrange, et c’est rĂ©confortant, c’est que ma rĂ©ponse Ă  cette ardente, mais critique adhĂ©rente d’Extinction Rebellion (XR) – que nous appellerons Minerve – n’eut pas pour effet de nous fĂącher, mais de tisser une relation Ă©pistolaire au long cours faite de questionnements partagĂ©s sur le monde tel qu’il doit s’effondrer ou tel qu’il pourrait renaĂźtre. Bien sĂ»r, Minerve a un grand avantage, celui de disposer de cette part de solitude nĂ©cessaire qui, malgrĂ© son activisme, lui permet de rĂ©sister Ă  l’accaparement militant, soit Ă  ce temps sous contrĂŽle collectif et affectif oĂč rien d’autre ne compte que le fait de faire groupe et d’atteindre l’objectif qu’on s’est fixĂ©. Elle ne conçoit pas de rĂ©sistance au processus gĂ©nĂ©ral de destruction du vivant sans procĂ©der aux nĂ©cessaires sĂ©cessions, bifurcations, retraits et ressourcements que l’imaginaire rĂ©clame. Elle n’accepte pas d’avantage d’étancher sa soif aux seuls best-sellers de Latour et Servigne. Elle dit enfin que, dans ce combat qui sera peut-ĂȘtre le dernier, il ne faudra jamais oublier de convoquer le panthĂ©on invisible de l’histoire sociale. Telle est cette Minerve Ă  qui, on l’aura compris, cette digression sur l’effondrement doit beaucoup.




Dans ce monde qui, lentement mais sĂ»rement, se dĂ©fait, le « malheur impersonnel Â» qui nous saisit – pour reprendre et dĂ©tourner une expression de Blanchot – naĂźt de l’hypothĂšse que la destruction mĂ©thodique et Ă  marche forcĂ©e du monde humanisĂ© Ă  laquelle nous assistons depuis un bon demi-siĂšcle doit nous conduire – par Ă©tapes, mais tout aussi mĂ©thodiquement – aux grands ravages d’un effondrement final sur lesquels chauffent, au risque de l’emballer, les ordinateurs surpuissants de l’Économie-Monde. Ce malheur naĂźt de l’impuissance oĂč nous sommes plongĂ©s, mais aussi de la vaine croyance en une rĂ©gulation possible de la folle machine en Ă©bullition. C’est un peu comme si l’ampleur du dĂ©sastre Ă  venir atrophiait nos imaginaires. Et c’en est Ă  un point tel que, quand l’ennemi – le systĂšme capitaliste d’accumulation et de marchandisation illimitĂ©e des ressources et des ĂȘtres humains – est identifiĂ© comme responsable du dĂ©sastre en cours, les formes de lutte qu’on lui oppose demeurent trĂšs en deçà de l’urgence du moment. « Car prĂ©tendre lasser les prĂ©dateurs par des attitudes dĂ©fensives et purement passives, Ă©crit Minerve, c’est Ă  coup sĂ»r attendre la mort par persuasion. Â» Ce en quoi, elle a raison.

Il n’empĂȘche que ce qui semble se dessiner, comme rĂ©ponse Ă  l’hypothĂšse de l’effondrement, surtout dans les milieux qu’on suppose les plus conscients de son apparente inĂ©luctabilitĂ©, ce n’est pas de l’éviter, mais de l’attendre. En s’y prĂ©parant, bien sĂ»r, en construisant des bases de repli et en dĂ©veloppant une sorte de pĂ©dagogie de la catastrophe. D’oĂč le retour Ă  une certaine forme de millĂ©narisme fondĂ© sur une vague datation des effets du grand choc et la possible perspective d’une renaissance pour
 dans longtemps.




« Le problĂšme de beaucoup de ces effondristes, dit cette Minerve qui les connaĂźt bien, c’est que, tout acquis Ă  l’idĂ©e de savoir “oĂč atterrir”, pour parler comme Latour, le capitalisme les intĂ©resse d’autant moins que, pour parler comme Servigne, il va, comme le reste, s’effondrer de lui-mĂȘme. Â» Et c’est bien lĂ  le problĂšme : Ă  la diffĂ©rence des zadistes qui s’inscrivent dans une alternative de rĂ©sistance concrĂšte aux dĂ©sastres du monde et d’invention de contre-modĂšles de communautĂ©s humaines, nombre d’effondristes, sans autre perspective que de vouloir survivre aprĂšs avoir mal vĂ©cu, sont le syndrome d’un impensĂ© radicalement dĂ©faitiste fondĂ© sur l’archipellisation des mĂ©tamorphoses Ă  venir dans le monde d’aprĂšs la catastrophe, la loi de la jungle qu’elle va instaurer et l’hypothĂ©tique renaissance d’une supposĂ©e forme d’entraide. En attendant, la rĂ©silience, cette superstition contagieuse censĂ©e guĂ©rir du malheur, fera l’affaire, une affaire de patience quand on a choisi la voie du consentement Ă  l’indicible pour n’avoir pas su distinguer une destruction dĂ©libĂ©rĂ©e du vivant, nĂ©e d’une folle logique liĂ©e Ă  un mode de production lui-mĂȘme devenu fou, d’un effondrement.

Car rien n’est plus adaptĂ© en effet que la rĂ©silience, ce « vaccin anti-malheur Â» selon l’expression de Thierry Ribaut [2], pour Ă©viter d’avoir Ă  se poser la question de la rĂ©sistance – et donc des visĂ©es, des tactiques et des confluences que devrait promouvoir une lutte essentielle qui ne concerne pas, loin de lĂ  et heureusement, les seuls « effondristes Â».




L’un des phĂ©nomĂšnes les plus remarquables de l’insurrection jaune tient sans doute Ă  la cĂ©lĂ©ritĂ© avec laquelle les supposĂ©s adeptes du gazole qui occupaient les ronds-points offrirent Ă  l’écologie politique son meilleur cri de ralliement : « Fin du monde, fin du mois, mĂȘme combat Â». C’est alors que des radicaux de l’écologie populaire et sociale Ă  sablier stylisĂ© et cerclĂ© apparurent, parfois gilets-jaunĂ©s, dans les manifs des samedis. Et, pour nombreux, y tissĂšrent des liens improbables, mais performatifs, comme on dit chez eux. À vrai dire, tout n’alla pas toujours pour le meilleur, comme le pointe Minerve, « car XR, comme n’importe quelle autre entitĂ© activiste, a sa logique et ses mĂ©thodes propres qu’elle n’aime pas soumettre Ă  discussion, comme cela s’est passĂ©, le 5 octobre 2019, lors de l’occupation-blocage du centre commercial parisien Italie-2, et plus encore le 25 octobre de la mĂȘme annĂ©e lors de l’occupation de la place du ChĂątelet, opĂ©ration strictement – et parfois policiĂšrement – contrĂŽlĂ©e par XR pour Ă©viter tout dĂ©bordement Â».

S’il est toujours bon, en effet et par principe, d’éclairer les figures de la rĂ©sistance en approfondissant ses ombres, ce qui compte ici, c’est de comprendre en quoi et pourquoi le soulĂšvement des Gilets jaunes fut capable, aprĂšs moultes hĂ©sitations, d’intĂ©grer Ă  l’espace social ouvert qu’il avait crĂ©Ă© une constellation de colĂšres parcellaires, mais conjugables, sur la base de l’émancipation du genre humain. Et de cĂ©lĂ©brer ce qu’il reprĂ©senta de nouveau sans mĂȘme en ĂȘtre conscient, Ă  savoir une fin de cycle par retour d’histoire.

Car refaire histoire commune, c’est se donner les moyens de s’inscrire collectivement et activement dans un processus d’interruption de son cours dĂ©sastreux. Contre la folie destructrice des maĂźtres du monde et le millĂ©narisme attentiste des religieux de GaĂŻa.




Au fond, et pour en revenir au dĂ©but, il est possible que Minerve se soit sentie par trop visĂ©e, en tant qu’activiste d’une honorable cause Ă  laquelle elle consacre du temps et de l’énergie, par mon affirmation un peu provocante sur cet effondrement de la pensĂ©e critique qui aurait dĂ©jĂ  eu lieu par renoncement Ă  l’anticapitalisme et Ă  une Ă©cologie sociale et libertaire fondĂ©e sur une approche rĂ©volutionnaire. À vrai dire, j’ai des raisons d’y croire et les moyens de le dĂ©montrer : l’enseignement de l’ignorance y est pour beaucoup, mais pas seulement. Ce qui aggrave le tout, c’est que rien ne la comble dĂ©sormais, cette ignorance, que tout l’exacerbe au contraire : le triomphe indiscutable de la postmodernitĂ©, cette pensĂ©e uniforme de la nĂ©antisation du sujet, en phase avec le culte du narcissisme de ce temps, qui a ramenĂ© la thĂ©orie critique a son Ă©tiage le plus bas depuis des dĂ©cennies ; le mensonge Ă  jet continu d’un spectacle politico-mĂ©diatique accablant de bĂȘtise satisfaite ; la prolifĂ©rante « contre-information Â» des rĂ©seaux dits sociaux oĂč, recyclĂ©e Ă  leurs poubelles, l’ignorance enseignĂ©e devient, par la grĂące de petits Ă©crans transportables, contre-ignorance substitutive.

Face Ă  cela, les Ă©clats de conscience qui font galaxie commune dans la perspective de se prĂ©parer au grand effondrement que provoquerait l’épuisement de la nature – dont le plus obtus d’entre nous perçoit les signes – fondent le plus souvent des dĂ©marches relevant d’une illusoire autosuffisance assise sur la fausse croyance que, face Ă  l’énormitĂ© des obstacles, seule une stratĂ©gie de la fuite serait dĂ©sormais envisageable. Or, mĂȘme considĂ©rĂ©e de maniĂšre bienveillante, c’est-Ă -dire sans la juger Ă  la façon nĂ©o-lĂ©niniste d’un Lordon, cet « escapisme Â» ne tient pas, et pour une raison simple : le retrait est dĂ©sormais impossible, car si l’effondrement survient, et tout laisse Ă  penser qu’il surviendra si le frein de la locomotive de l’Histoire n’est pas tirĂ© Ă  temps, personne n’y Ă©chappera.




Qu’est-ce qui fait une Ă©poque ? Je ne parle pas de pĂ©riode, ce trou de temps historique que dĂ©limitent deux dates qui font son dĂ©but et sa fin, mais d’époque, soit d’un temps vide et ouvert qui se cherche, balbutie et, pour le meilleur et le pire, structure le moment prĂ©sent, ce rĂ©el irrĂ©el que nous traversons. S’il fallait la caractĂ©riser, cette Ă©poque, dans son paradigme longtemps dominant mais en voie d’effritement, je dirais qu’elle est, d’une part, celle du triomphe du narcissisme, du moi hypertrophiĂ©, un moi dĂ©pourvu de substance, flexible, relativiste, sans autre histoire que la sienne propre, et, de l’autre, celle de la rĂ©Ă©mergence inattendue et pleine d’espoir d’une rupture de consensus qui tend Ă  Ă©roder les bases mĂȘmes du systĂšme d’exploitation capitaliste et de domination gĂ©nĂ©rale qui nous conduit au dĂ©sastre. Pour qui sait voir, tout est mouvant, si mouvant qu’il est dĂ©sormais pensable d’imaginer, Ă  divers signes majeurs, que cette Ă©poque est en train de devenir pĂ©riode, c’est-Ă -dire de se clore. C’est dans la perspective de cette nouvelle Ă©poque qu’il nous faut penser la rĂ©sistance Ă  l’effondrement comme raison vitale de conjuguer nos convergences pour faire cause commune vers la construction d’un autre monde, dĂ©capitalisĂ©, dĂ©marchandisĂ© et dĂ©sirable.

Au point oĂč nous en sommes, l’alternative est claire : saboter, par tous les moyens possibles, le mouvement mortifĂšre du capital ou nous effondrer avec lui, en sachant que, lui, survivra peut-ĂȘtre Ă  la catastrophe qu’il aura produite.

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org