Septembre 20, 2021
Par À Contretemps
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L’étĂ© est passĂ© comme un charme, mais sans que l’on Ă©prouve vraiment cette douce sensation d’insouciance que la trĂȘve saisonniĂšre gĂ©nĂ©ralement favorise. Le Covid ne nous a pas lĂąchĂ© les espadrilles et l’affaire du « passe sanitaire Â» a jetĂ© dans les rues des foules si massives qu’aucun Ă©tĂ© n’en avait connu de telles de mĂ©moire statistique.

Les mĂȘmes rĂ©flexes produisant les mĂȘmes effets, comme pour les Gilets jaunes, la conscience critique de la « gauche Â» vaccinĂ©e s’est polarisĂ©e, elle, Ă  quelques exceptions prĂšs, sur l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des colĂšres pour passer son tour. PrĂ©fĂ©rant abandonner la rue aux Mariannes patriotes de Philippot (de chambre) au prĂ©texte que les « antivax Â» allumĂ©s du bulbe y Ă©taient nombreux, elle a confirmĂ© l’adage : sa dialectique ne casse pas des briques. Car, pour le cas, le contrĂŽle social que ce « passe sanitaire Â» induisait de fait en opĂ©rant le tri des populations, aurait dĂ» lui titiller le systĂšme neuronal. À croire que le sien s’est dĂ©finitivement fait la malle.

Du cĂŽtĂ© de l’extrĂȘme (« gauche Â», je veux dire), Ă  quelques exceptions prĂšs encore, on a Ă©galement pris son temps pour passer des tongues de plage aux baskets de manif. Le temps qu’il fallait, sans doute, Ă  sa grille de lecture marxiste dĂ©construite façon postmo pour comprendre qu’il y avait bien concomitance d’intentions, et plutĂŽt nette, le 12 juillet, quand Sa MajestĂ© de BrĂ©gançon, annonça, dans un mĂȘme mouvement, la mise en place d’un passe sanitaire obligatoire pour les « lieux de vie Â», la dĂ©cision de suspendre sans traitement les soignants non vaccinĂ©s Ă  partir du 15 septembre, l’entrĂ©e en vigueur le 1er octobre de la crapuleuse rĂ©forme de l’assurance-chĂŽmage et la retraite Ă  64 ans pour trĂšs bientĂŽt – en attendant mieux. Bref, de l’ultra-libĂ©ralisme autoritaire pur jus.


C’est donc encore une fois sans la « gauche Â» que l’étĂ© a jetĂ© sur le pavĂ© des villes des foules de manifestants tĂȘtues et bigarrĂ©es. Pour qui savait voir, Ă  Paris du moins et dans les cortĂšges organisĂ©s par les Gilets jaunes et serrĂ©s de prĂšs par la flicaille, les vaccinĂ©s « anti-passe Â» y Ă©taient plutĂŽt plus nombreux que lesdits « antivax Â». Encore fallait-il vouloir voir ce qui y faisait rĂ©ellement sens pour les manifestants : non pas le dĂ©lire avĂ©rĂ© de complotistes aux petits pieds, mais cet aller sans retour dans la mise en fiche grandeur nature des populations organisĂ©e par des complotistes aux grands pieds. Curieux, d’ailleurs, cette maniĂšre d’imaginer que les fakes news ne viendraient que des cons d’en bas. Comme si le sommet de la pyramide, supposĂ©ment chargĂ© de les traquer, n’avait rien Ă  voir dans leur production, alors qu’il en fut, dans cette crise sanitaire, l’un des principaux Ă©metteurs.

Le combat, pour le coup, semblait plus clair que l’eau du Gardon, mais la maniĂšre dont le mouvement des Gilets jaunes fut apprĂ©hendĂ© par la petite-bourgeoisie progressiste et culturelle qui fait le terreau du progressisme de « gauche Â», aurait dĂ» nous mettre en garde contre cette facultĂ© qu’elle a de disqualifier par avance toute protestation qui la gĂȘne parce qu’elle ne serait « pas exempte de confusion Â». Si l’histoire bĂ©gaie, comme disait l’autre, la « gauche Â» persiste Ă  rater ses trains.

À vrai dire, et au vu de ce qu’elle reprĂ©sente, la chose importe peu. Avec elle, sans elle ou contre elle, on sent bien que ça branle dans le manche et qu’infinies sont les mains calleuses prĂȘtes Ă  se saisir de la cognĂ©e. Alors, que la « gauche Â» dĂ©serte une nouvelle fois le terrain de la rue pour se rĂ©fugier dans ses rituels n’a rien de gĂȘnant, d’autant que lĂ -mĂȘme, la FĂȘte de L’Huma en est le dernier exemple, rien ne garantit plus dĂ©sormais que tout soit sous contrĂŽle. À preuve, cette foule, galvanisĂ©e par Soso Maness, un rappeur marseillais, qui, le 11 septembre, y communia dans le dĂ©sormais mondialement cĂ©lĂšbre slogan : « Tout le monde dĂ©teste la police Â», avec l’admirable effet d’obliger Cadet Roussel Ă  – si l’on ose dire – corriger le tir, en se fendant d’une piteuse dĂ©claration d’allĂ©geance Ă  cette dĂ©testable police Ă  laquelle Macron a tout cĂ©dĂ© pour ne pas devoir cĂ©der, lui, Ă  la menace des foules peu amĂšnes qui rĂȘvent de venir le chercher en son palais. On notera, d’un mĂȘme coup, une certaine cohĂ©rence au candidat du parti de la classe ouvriĂšre policĂ©e puisque, le 20 mai dernier dĂ©jĂ , et sans que personne ne lui demandĂąt rien, il s’était cru bien inspirĂ© – avec Jadot (d’ñne) et Faure (en rien) – d’honorer de sa prĂ©sence une manif corpo de syndicats de flics dont personne n’ignore la nature mafieuse.


Il nous faut bien convenir, cependant, que, si cet Ă©tĂ© de dĂ©filĂ©s rĂ©pĂ©tĂ©s et souvent tendus contre le « passe sanitaire Â» aura une fois de plus dĂ©montrĂ© que toute dĂ©cision de ce pouvoir aussi menteur qu’éborgneur suscite, ipso facto, une immĂ©diate et parfois violente rĂ©action de rejet dans une large partie de la population, il n’accoucha d’aucun rĂ©el mouvement de rĂ©sistance pratique Ă  l’autoritarisme macronard. En clair : le « passe Â» est bien passĂ© et la courbe des vaccinations a bondi sans autre raison « citoyenne Â» que de l’obtenir pour ne pas perdre son taf, accĂ©der aux terrasses ou pouvoir prendre le train sans avoir Ă  se tester. Sur ce plan, il est indĂ©niable que le petit roi a marquĂ© un point.

Bien sĂ»r, l’expĂ©rimentation Ă  grande Ă©chelle de ce contrĂŽle social d’un nouveau genre a connu, du moins dans un premier temps, quelques ratĂ©s : mauvaise volontĂ© manifeste – et parfois davantage – des cafetiers, pseudo-vĂ©rifications conniventes avec clins d’Ɠil appuyĂ©s, refus trĂšs majoritaire des contrĂŽleurs de train Ă  se transformer en supplĂ©tifs de police, tentatives d’organiser des contre-terrasses. Mais on constata, en revanche, sans leur jeter la pierre, que l’expression de doutes existentiels sur un tel flicage gĂ©nĂ©ral des populations fut finalement peu palpable, du cĂŽtĂ© des festifs citoyens consommateurs vaccinĂ©s. PlutĂŽt le contraire : la mĂ©canique de la servitude volontaire reprit vite le dessus au point de les incliner, au contraire et spontanĂ©ment, Ă  devancer souvent l’appel au contrĂŽle en prĂ©sentant ce « passe Â» devenu sĂ©same avant mĂȘme qu’on le leur demande. La nature humaine est faible. AbandonnĂ©e Ă  elle-mĂȘme – l’histoire l’a prouvĂ© en des moments plus graves de tri –, sa pente naturelle est de collaborer. D’oĂč l’importance des refus collectifs qu’exprimĂšrent spontanĂ©ment les rendez-vous de ces samedis d’étĂ© qui demeureront, que ça plaise ou non, la seule expression forte du refus d’obtempĂ©rer.


Pourtant, du cĂŽtĂ© de certains amis supposĂ©ment affinitaires, apparut une nouvelle fois la mĂȘme prĂ©disposition Ă  l’enflure critique qui les avait crĂąnement dĂ©marquĂ©s des impurs Gilets jaunes. C’était peut-ĂȘtre moins net, mais tout aussi contrariant. Pour des raisons qu’il m’est difficile de saisir de la part de libertaires pour qui la libertĂ© de rĂ©sister collectivement Ă  des mesures de contrĂŽle par QR code – et donc de possibles traçages massifs de nos donnĂ©es privĂ©s – devrait ĂȘtre une cause, sinon sacrĂ©e, du moins non discutable, il me fallut bien constater, une fois encore et Ă  regret, que, sur ce terrain-lĂ  non plus, aucune Ă©vidence n’était dĂ©sormais recevable comme Ă©vidente. Ainsi, ai-je pu entendre, dubitatif, tel analyste anarchiste, expliquer que la « libertĂ© Â» qu’exigeaient les manifestants aurait eu moins Ă  voir avec celle qui devrait guider le peuple (soit, le peuple qu’il n’avait pas su voir Ă  l’Ɠuvre quand il Ă©tait en jaune) qu’avec celle de l’individu atomisĂ© qui ne pense qu’à sa gueule. Ou encore, consternĂ©, cet autre pĂ©rorer sur la nature « antisociale Â» d’un « non-mouvement Â» qui serait incapable d’assumer le « pour l’honneur des travailleurs Â» des mĂȘmes Gilets jaunes qu’il avait accablĂ©s de son mĂ©pris et qui fut le chant le plus repris des manifs de cet Ă©tĂ©. Et toujours en assimilant les protestataires, comme le font la presse et les tĂ©lĂ©s aux ordres, Ă  des demeurĂ©s trop cons pour comprendre que le vaccin protĂšge et qu’il n’existerait pas de diffĂ©rence de nature entre prĂ©senter son permis de conduire Ă  un contrĂŽle routier et son « passe sanitaire Â» pour aller boire un coup. Quand chacun sait ou devrait savoir qu’on peut ĂȘtre vaccinĂ© et transmettre le virus Ă  un non-vaccinĂ© qui, sur prĂ©sentation d’un test, peut boire peinardos sa biĂšre au rade du coin, il n’y a plus qu’à fermer le ban pour ne pas se laisser accabler par l’arrogance pseudo-scientiste de la noosphĂšre hypercritique.


Tout ce qui s’expĂ©rimente en pĂ©riode de crise – « terroriste Â», « Ă©cologique Â» ou « sanitaire Â» – alimente, en temps rĂ©el et sur une vaste Ă©chelle, la « machinerie gĂ©nĂ©rale Â» du despotisme techno-capitaliste toujours avide de perfectionner ses procĂ©dures de contrĂŽle gĂ©nĂ©ralisĂ© des dĂ©viances pour soumettre l’humanitĂ© entiĂšre Ă  ses algorithmes de merde. Pour qui en douterait encore, un rapport intitulĂ© « Sur les crises sanitaires et outils numĂ©riques Â» – dĂ©posĂ© le 3 juin 2021 au SĂ©nat et dont des extraits ont Ă©tĂ© diffusĂ©s sur le site anti-industriel « PiĂšces et main-d’Ɠuvre Â» – est on ne plus rĂ©vĂ©lateur de ce qui nous attend. On y lit : « Les perspectives ouvertes par le recours aux technologies numĂ©riques sont immenses, et la crise du Covid-19 n’a donnĂ© qu’un avant-goĂ»t des multiples cas d’usage possibles, Ă  court, moyen ou long terme […]. MĂȘme s’ils sont rarement prĂ©sentĂ©s comme tels, des dispositifs tels que le passe sanitaire ou le passeport sanitaire relĂšvent bien de la catĂ©gorie des outils contraignants, car ils conditionnent, de facto ou de jure selon les cas, l’accĂšs Ă  certains lieux et Ă  certaines activitĂ©s. […] Dans les situations de crise les plus extrĂȘmes, les outils numĂ©riques pourraient permettre d’exercer un contrĂŽle effectif, exhaustif et en temps rĂ©el du respect des restrictions par la population, assorti le cas Ă©chĂ©ant de sanctions dissuasives, et fondĂ© sur une exploitation des donnĂ©es personnelles encore plus dĂ©rogatoire. [
] Le prĂ©sent rapport propose donc non pas de collecter une multitude de donnĂ©es sensibles Ă  l’utilitĂ© hypothĂ©tique, mais tout simplement de nous mettre en capacitĂ© de le faire, pour ainsi dire en appuyant sur un bouton, si jamais les circonstances devaient l’exiger. Â»

Il faut toujours Ă©couter la voix des maĂźtres, surtout quand elle chuchote. Elle en dit beaucoup de ce qui nous attend. Les « anti-passe Â» l’ont compris : c’est notre futur proche.


« Si jamais les circonstances devaient l’exiger
 Â» Cette phrase, sibylline mais menaçante d’un rapport commandĂ© par le SĂ©nat, en dit beaucoup du temps qu’il fait et des menaces qui pĂšsent. Que les cons Ă  bermudas d’un Ă©tĂ© sous tension n’aient rien voulu voir des rĂ©sistances Ă©voquĂ©es, n’atteste rien d’autre que l’infinie servitude Ă  laquelle ils se sont vouĂ©s. Que la « gauche Â» ait encore perdu une occasion de dĂ©tester la police, prouve qu’elle a choisi son camp, celui du tenir bon dans l’aveuglement jusqu’à la noyade. Que des hypercritiques du monde tel qu’il va aient encore choisi de ne pas se mĂȘler au commun d’une dĂ©nonciation publique massive, confirme l’hypothĂšse que leur dialectique finira par les leur faire applaudir, au nom de la distinction sans doute, ceux qui nous passent les menottes.

À part ça, tout va bien : j’ai passĂ© un bel Ă©tĂ©.

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org