Mai 31, 2021
Par À Contretemps
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Tout est venu d’un long Ă©change tĂ©lĂ©pistolaire avec un lecteur assidu de ces « digressions Â» Ă  propos du dernier livre de FrĂ©dĂ©ric Lordon, Figures du communisme, paru Ă  La Fabrique. Celui que, par malice, nous appellerons Arobase Gram, y dĂ©fendait – avec talent – la thĂšse que Lordon avait « Ă©videmment Â» raison de reprendre, comme base de « son hypothĂšse communiste Â», le concept de « crise organique Â» tel que dĂ©fini par Antonio Gramsci. « Ce retour d’histoire, m’écrivait le malicieux Arobase en claire allusion Ă  l’un de mes opus, prouve aprĂšs tout que son dĂ©faut n’est pas rĂ©dhibitoire. Â»

À vrai dire, j’aime bien Lordon, ce qui, dans les milieux que je frĂ©quente, n’est gĂ©nĂ©ralement pas bien vu. Il est vrai que son cĂŽtĂ© post-lĂ©niniste peut agacer. Mais, bon, il a tout de mĂȘme l’avantage d’agiter, Lordon, d’agiter les concepts, les habitudes, les certitudes et les consciences, ce qui, entre nous soit dit, dans l’extrĂȘme mĂ©lasse de cette Ă©poque de crise organique de l’intelligentsia et de confusion de l’activisme new school a forcĂ©ment du bon. Et puis le bonhomme manie avec plaisir et aisance la polĂ©mique, cet art qui s’est noyĂ© dans les eaux glacĂ©es du Spectacle qui surjoue de faux dĂ©bat en faux dĂ©bat l’affrontement du mĂȘme. Oui, j’aime bien Lordon, mĂȘme quand il dĂ©lire, dans Vivre sans ?, sur la « RC Â» – pour « rĂ©volution culturelle Â» chinoise – ou quand il accorde Ă  Badiou – « le pire des dĂ©chets critiques de l’époque actuelle Â», disait Debord – l’insigne avantage d’avoir maintenu la flamme du dĂ©sir communiste. LĂ , il me fait rire, Lordon, et d’autant qu’il m’est difficile d’imaginer que, hormis le goĂ»t d’en rajouter dans la provocation Ă  usage interne, il soit soudain lui-mĂȘme devenu assez confus pour vanter le pire – la « RC Â» et Badiou –, tout en affirmant, dans Figures du communisme, que la chose n’a jamais existĂ© ni en Union soviĂ©tique ni en Chine, variantes de capitalismes d’État, et que, parmi d’autres sĂ»rement, les exemples qu’il retient, quant Ă  lui, d’ « authentiques expĂ©riences dĂ©mocratiques Â» sont le Chiapas, le Rojava et la Catalogne de 1936. Oui, ça carbure, chez Lordon, ça vibrionne, ça se contredit, ça titille jusqu’à exaspĂ©rer les derniers reprĂ©sentants de l’orthodoxie marxienne Ă©sotĂ©rique de la critique de la valeur, experte en dĂ©livrance de brevets de puretĂ©, qui ne voit en lui qu’une figure de « l’anticapitalisme tronquĂ© Â». Il est vrai que la mĂȘme critique-critique de la valeur n’ayant rien vu d’intĂ©ressant ou de mĂ©morable dans le mouvement des Gilets jaunes, on peut raisonnablement douter de ses dons de voyance.




Revenons-en Ă  Arobase Gram et Ă  la crise organique
 Celle-ci, c’est, pour Gramsci, je cite Arobase, « ce moment de l’histoire oĂč l’on assiste Ă  une confluence de crises et oĂč leur enchaĂźnement logique menace les fondements mĂȘmes de la stabilitĂ© capitaliste en fissurant l’édifice du pouvoir bourgeois, et d’abord son bloc hĂ©gĂ©monique Â». AppliquĂ© Ă  la France d’aujourd’hui, le concept fonctionne parfaitement, poursuit Arobase : « C’est une sourde colĂšre qui fait bruit de fond dans cette sociĂ©tĂ© en crise profonde et qui, tĂŽt ou tard, accouchera de soulĂšvements de haute intensitĂ©. À terme plus ou moins long et probablement sous les formes les plus inattendues. Â»

S’il est toujours bon de puiser aux classiques pour tenter d’expliquer ce qui se trame dans le prĂ©sent, il n’est pourtant pas sĂ»r que le concept gramscien de crise organique nous soit d’une quelconque utilitĂ© pour comprendre ce temps Ă  venir de l’aprĂšs-pandĂ©mie. Chez Gramsci, la crise organique se distingue radicalement des crises conjoncturelles internes Ă  la sociĂ©tĂ© capitaliste – comme celle, par exemple, qui nous a vus passer, avec les ravages humains qu’on sait, d’une Ă©conomie capitaliste de type fordiste Ă  une Ă©conomie capitaliste de type nĂ©olibĂ©ral. Gramsci la dĂ©finit comme crise structurelle fondamentale de l’ordre social ouvrant sur un inconnu majeur. Une des formes que pouvait prendre sa rĂ©solution relevait, premiĂšre issue possible, de ce que Gramsci appelait le transformisme, Ă  savoir un changement de paradigme par recomposition politique, par coalition de type centriste entre forces de gauche et de droite, processus s’accompagnant du ralliement progressif de l’intelligentsia au nouvel ordre politico-social reconstruit. La deuxiĂšme issue, c’était le cĂ©sarisme, impliquant une reprise en main plus ou moins militarisĂ©e – fasciste ou institutionnelle – du pouvoir. La troisiĂšme, c’était l’hypothĂšse du basculement dans le monde nouveau accouchĂ© par un prolĂ©tariat Ă©videmment placĂ© sous la direction serrĂ©e du Parti communiste. Si la crise organique relevait d’un point ultime, Gramsci n’excluait pas que, dans des contextes de crises conjoncturelles Ă  rĂ©pĂ©tition pouvaient aussi apparaĂźtre des phĂ©nomĂšnes de crise d’autoritĂ©, d’effritement du bloc hĂ©gĂ©monique, de recomposition ou de cĂ©sarisme.

DĂšs lors, il importe finalement peu de savoir quelles causes provoqueront quels effets, mais de tenter de comprendre, avec Lordon, Arobase et d’autres, ce qui pourrait se jouer, organiquement ou conjoncturellement, en ce moment oĂč, de maniĂšre chronique et par vagues successives, montent et se conjuguent des mĂ©contentements qui s’ajoutent les uns aux autres, oĂč aucune accommodation ne paraĂźt plus possible entre la sociĂ©tĂ© et l’État, oĂč aucune mĂ©diation ne fonctionne plus entre le haut et le bas.




Constatons d’abord que l’hypothĂšse transformiste fut constitutive de la prise de pouvoir du petit roi, sa marque de fabrique : faire imploser le puzzle gauche-droite et en ramasser les plus grosses miettes pour faire majoritĂ© parlementaire. Avec le soutien massif du lobby mĂ©diatique sous contrĂŽle des argentiers du capital et, moins massif mais bien rĂ©el, de l’ « intelligentsia Â» en place dont le spectre assez large va du petit prof postmodernisĂ© Ă  l’invitĂ© permanent et colloquial de France Culture et de Sciences-po. Organique ou pas, la crise politique de reprĂ©sentation qui permit cette prise de pouvoir ouvrit l’espace Ă  l’extrĂȘme centre, ce nĂ©ant de droite qui finira par accoucher, Ă  l’occasion du mouvement des Gilets jaunes, d’une politique de l’extrĂȘme rĂ©pression que la droite extrĂȘme n’aurait sans doute pas osĂ©e. Le nĂ©ant, disait Hegel, c’est « la simple Ă©galitĂ© avec soi-mĂȘme, le vide parfait Â». Macron en est la quintessence. Vide de tout mais surtout de connexion au rĂ©el, il est le signe le plus Ă©vident de ce que peut produire la crise du politique. Tout chez lui est dĂ©sarticulĂ© : ses mots, ses actes, ses affirmations, ses dĂ©nĂ©gations. C’est le mensonge fait homme. Qu’un type pareil, Ă  la psychĂ© d’évidence dĂ©rĂ©glĂ©e, puisse ĂȘtre Ă  ce point soutenu par un systĂšme mĂ©diatique sous contrĂŽle capitalistique des mĂȘmes argentiers qui ont choisi Macron, ne peut s’expliquer que par l’extension illimitĂ©e du domaine du nĂ©ant qui fait Ă©poque. Quand les psychĂ©s de la caste dominantes sont elles-mĂȘmes dĂ©rĂ©glĂ©es Ă  ce point, et dĂ©rĂ©glĂ©es parce que dĂ©construites, dĂ©pourvues de toute dĂ©cence, privĂ©es de toutes facultĂ©s de discernement, absentes au monde rĂ©el tel qu’il peut exploser, l’hypothĂšse de la « crise organique Â» prend de la consistance. Elle serait donc cet instant prĂ©cis de l’histoire oĂč rien ne tient plus de ce qui faisait consensus, oĂč la forme-État devient un thĂ©Ăątre d’ombres infichu de cacher ses bassesses et ses turpitudes, oĂč tout est si attendu de ses menteries et de ses coups tordus que tout est immĂ©diatement dĂ©tectable, dĂ©celable, compris, oĂč la parole publique devient d’autant plus grotesque que ce grotesque se voit comme le nez au milieu de la figure d’un petit roi.




Il est difficilement contestable que l’appareil d’État soit devenu, Ă  l’occasion de la trĂšs calamiteuse gestion de la pandĂ©mie qui nous accable une machine Ă  faire rire qui, chaque jour, donne matiĂšre Ă  rire : sur les masques, sur les statistiques, sur les ordres et les contre-ordres, sur les vaccins, sur tout. Rire jaune, peut-ĂȘtre, mais rire. C’est lĂ  l’une des deux caractĂ©ristiques de la Macronie Ă  son Ă©tat actuel de putrĂ©faction. L’autre, c’est le cĂ©sarisme par dĂ©lĂ©gation, Ă  savoir le plein usage de la force dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  qui de droit, de Macron Ă  Darmanin et de Darmanin Ă  Lallement et autres gestionnaires de l’ordre. En bout de chaĂźne, une police en roue libre faisant force de coercition gĂ©nĂ©ralisĂ©e et pare-feu Ă  l’effondrement constatable du consensus social, que la Macronie a accĂ©lĂ©rĂ©. SupplĂ©tive, la police, c’est sĂ»r, n’est pas lĂ  pour contribuer Ă  le rĂ©tablir, mais pour faire rempart au pouvoir. À un point tel que c’est devenu l’ennemi par excellence de tous les traquĂ©s de l’ordre bourgeois, et ils sont nombreux par les temps qui courent. C’est con pour elle, mais c’est le prix Ă  payer pour n’avoir pas su garder la mesure plutĂŽt que de sombrer dans la surenchĂšre de Lallement-Galliffet. DĂ©sormais, c’est trop tard : elle ne mettra crosse en l’air, la police, que quand elle chiera dans son froc, quand viendra, si vient, l’aggravation post-pandĂ©mique des tensions sociales et les dĂ©bordements qu’elle ne manquerait pas de susciter.

Jusque-lĂ , cette police cĂ©sarienne pourra encercler pĂ©pouze l’Agora de l’OdĂ©on occupĂ© sans qu’aucun mĂ©dia n’ait l’idĂ©e de publier la photo de cet acte pesant pourtant si lourd son poids de symbolique. Jusque-lĂ , elle jouera son rĂŽle, sans conscience de ses propres intĂ©rĂȘts et contente de pouvoir bĂ©nĂ©ficier de la gratuitĂ© des transports pour partir en vacances. Elle continuera, certes, de vaincre les vellĂ©itĂ©s de sĂ©cession, mais ne parviendra pas Ă  faire en sorte que le pays se tienne dĂ©finitivement sage. Car c’est lĂ  une autre leçon de l’histoire. Plus la police, aux ordres d’un rĂ©gime, se fait dissuasive, plus le rĂ©gime Ă©largit la faille qui s’est instaurĂ©e entre elle et la population et plus il perd lui-mĂȘme en adhĂ©sion. C’est en quelque sorte le cercle vicieux dans toute sa quadrature. Devenue majeure, la crise d’autoritĂ© amplifie le phĂ©nomĂšne puisqu’elle ouvre, dans le temps linĂ©aire de l’histoire, la possibilitĂ© que, s’amplifiant, cette faille finisse par faire brĂšche dans le bloc dominant par lequel, jusqu’alors, tout tenait, et qui dĂ©sormais se dĂ©lite.




Partant de lĂ , de ce qui est constatable, il importe peu, sauf pour les maniaques de la caractĂ©risation, de savoir de quel type serait cette crise que la catastrophique gestion conjoncturelle de la pandĂ©mie a rendue visible Ă  tous ceux qui voulaient voir de quoi la Macronie Ă©tait structurellement le nom. La rĂ©ponse est simple : de ce nĂ©ant dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© que la normalitĂ© pouvait encore cacher, mais que la crise sanitaire rĂ©vĂšle dans toute son extension, effondrant par lĂ -mĂȘme ce qu’on nous avait vendu comme indĂ©passable et finalement dĂ©sirable parce qu’efficace, Ă  savoir le modĂšle d’organisation et de gestion capitaliste du monde. Au vu du bordel qu’il a lui-mĂȘme engendrĂ© et dont il tire profit pour rĂ©initialiser son logiciel d’exploitation et creuser toujours davantage les inĂ©galitĂ©s qui le fondent, il ne faut pas ĂȘtre grand clerc pour affirmer que sa supposĂ©e supĂ©rioritĂ© intrinsĂšque – efficace et dĂ©sirable – en a pris, sauf sur BFM et consorts, un sacrĂ© coup sur la tronche.

Il est un autre concept chez Gramsci – celui de « sens commun Â» – qui, curieusement, agite moins les consciences subversives que celui, finalement vague, de « crise organique Â». InspirĂ© des idĂ©es du jeune Marx des Manuscrits de 1844, le sens commun a trait, pour Gramsci, Ă  l’expĂ©rience quotidienne de la communautĂ© humaine, Ă  ce qui fait perception commune et rĂ©pandue sur l’état de la sociĂ©tĂ©, de son environnement, du mal de vivre qu’elle gĂ©nĂšre, de la crainte qu’elle inspire, du dĂ©sir sourd de la transformer qui habite le commun mais dont il peine Ă  trouver le chemin. Ce sens commun, qui fut le fondement du mouvement des Gilets jaunes, c’est comme une activitĂ© critico-pratique de la quotidiennetĂ© commune, l’expression mĂȘme d’une pensĂ©e du politique qui ne procĂšde pas du haut, de l’État, du parti, de l’avant-garde. Le sens commun, selon Gramsci, c’est ce qui va de soi en somme, ce qui fait dĂ©cence ordinaire au sens orwellien du terme, ce qui fonde l’humanitĂ© de tout engagement dans le projet d’émancipation. Et c’est bien de cela dont il s’agit : de le refonder pour ne pas pĂ©rir.

Freddy GOMEZ

PS : Et merci au camarade Arobase Gram d’avoir titillĂ© la bĂȘte !




Source: Acontretemps.org