Mars 28, 2022
Par À Contretemps
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J’ai deux amis. Le premier s’appelle Petro. Sans crier gare, il a quittĂ© Paris et son travail d’ouvrier du bĂątiment pour rejoindre son Ukraine natale. C’était quelques jours avant l’ « opĂ©ration spĂ©ciale Â» de Poutine. Comme ça. Pour ĂȘtre auprĂšs des siens, au cas oĂč ils auraient besoin de lui. Le second s’appelle Oleg. Étudiant tardif Ă  ses heures libres, il gagne sa vie comme serveur dans un restaurant russe parisien. C’est par lui que j’ai su pour Petro. Inquiet, il voulait savoir si j’avais de ses nouvelles. Je n’en avais pas.

J’avais mis Oleg et Petro en contact, il y a de cela quelques annĂ©es. Oleg travaillait Ă  une thĂšse sur Nestor Makhno et l’armĂ©e rĂ©volutionnaire insurrectionnelle d’Ukraine et Petro avait de lointaines origines dans la rĂ©gion de Zaporijjia oĂč quelques-uns de ses ancĂȘtres avaient rejoint les rangs de la Makhnovtchina. J’avais prĂ©sentĂ© Petro Ă  Oleg Ă  l’occasion d’une rencontre – en 2018, je crois – autour du film d’HĂ©lĂšne ChĂątelain, Makhno, paysan d’Ukraine. La fraternisation avait Ă©tĂ© immĂ©diate. Le Russe et l’Ukrainien s’étaient apprĂ©ciĂ©s jusqu’à devenir amis.


Sur fond de temps d’incertitude et accablĂ© par les nouvelles du jour, la visite d’Oleg m’a laissĂ© un goĂ»t amer. Nous avons parlĂ© de choses et d’autres, des nouvelles qu’il recevait de Moscou, de sa thĂšse qu’il comptait abandonner, de cette xĂ©nophobie antirusse qu’il sentait monter – le restaurant oĂč il travaille, plutĂŽt dĂ©sert en ces heures troublĂ©es, venait d’ĂȘtre taguĂ© d’un rageur et stupide « Complices de Poutine ! Â». J’ai cherchĂ© Ă  savoir s’il avait vu Petro avant son dĂ©part. J’ai appris qu’il avait reçu un message tĂ©lĂ©phonĂ© : « Quand l’idĂ©e de libertĂ© passe pour anecdotique, c’est le plus souvent qu’on l’a perdue par distraction. Je ne peux ĂȘtre qu’auprĂšs des miens et de mon peuple. Â» J’ai appris que leurs relations s’étaient dĂ©gradĂ©es au fil de l’avancĂ©e des pĂ©rils et qu’à leur derniĂšre rencontre – furtive – ils avaient campĂ© l’un et l’autre sur des positions que, pour ce qui concerne Oleg du moins, puisqu’il me l’a dit, il n’aurait jamais pensĂ© pouvoir dĂ©fendre un jour. En clair, le venin Ă©tait dĂ©jĂ  dans la plaie. C’est au moment de nous quitter, sur le pas de ma porte que j’ai eu cette phrase : « Il ne faut jamais parler la langue du pouvoir Â». Oleg m’a regardĂ© en haussant les Ă©paules comme si j’étais hors-jeu. La guerre avait dĂ©jĂ  gagnĂ© les consciences, mĂȘme celles qu’on pouvait penser vaccinĂ©es contre les ravages de la pensĂ©e militarisĂ©e.


Ce qui fait le plus souvent histoire, c’est ce qu’on n’attendait pas. LĂ , ce n’est pas exactement le cas. La logique de Poutine Ă©tant ce qu’elle est, l’inattendu fait toujours partie des hypothĂšses. Ce qui fait histoire, pour l’occasion, c’est que la maniĂšre dont Poutine a dĂ©cidĂ© sans faillir d’envahir l’Ukraine en y mettant les moyens – massifs, mais foireux au vu du rĂ©sultat immĂ©diatement constatable, Ă  savoir que la population ukrainienne rĂ©siste Ă  l’agression – a plongĂ© le monde, et plus encore l’Europe, dans une crise majeure dont personne ne mesure encore les effets. Si l’opĂ©ration rĂ©ussit, le tsar risque de pousser le bouchon plus loin. Si elle foire, comme c’est plus probable Ă  moyen terme, mĂȘme en cas de victoire militaire, l’homme du bunker, blessĂ© dans son orgueil de malfaisant, risque pour le coup de se montrer, comme c’est logique, vraiment inattendu. Qu’il soit devenu dingue ou pas importe peu, d’ailleurs. Il est aux manettes d’un pays qui s’effondre et oĂč il joue peut-ĂȘtre sa derniĂšre partie.

C’est en gros ce que, quelques jours plus tard, j’ai dit Ă  Oleg, qui m’écouta sans vraiment rĂ©agir. Je le sentais comme perdu Ă  cette terrasse de cafĂ© oĂč il m’avait fixĂ© rendez-vous. Je l’interrogeai. Il hĂ©sita. Je l’incitai Ă  me dire ce qu’il pensait, sans filtre, sincĂšrement. Il hĂ©sita encore : « Ă€ vrai dire, rien. Rien qui ne soit capable de faire idĂ©e, ligne explicative. L’émotion est sans doute trop grande pour penser. En vrai, je dĂ©teste autant Poutine que Zelensky, autant un nationaliste pro-russe qu’un nationaliste pro-ukrainien. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui je suis de nulle part. Et c’est bien inconfortable. Â»

Au fond, je comprends Oleg. J’ai appris qu’ici ou lĂ  quelques anarchistes ukrainiens s’enrĂŽlaient, en tant que volontaires, dans des unitĂ©s patriotiques combattantes, apparemment autonomes mais toutes placĂ©es sous l’égide de l’armĂ©e ukrainienne, alors que d’autres, pacifistes, semblent plutĂŽt portĂ©s Ă  favoriser des convergences de solidaritĂ© entre les oppositions sociales – russe et ukrainienne – Ă  la guerre.
– Tu t’es dĂ©jĂ  demandĂ©, ai-je dit Ă  Oleg, ce qu’aurait bien pu faire Makhno dans une situation pareille ?
– Ce qu’il a fait, m’a-t-il rĂ©pondu tout de go, quand il a compris qu’il lui fallait, le 28 aoĂ»t 1921, Ă©chapper Ă  la fatalitĂ© historique en se rĂ©fugiant dans l’anonymat parisien pour y mourir de tristesse.


Et puis les jours ont filĂ© sans que l’ami Oleg me rappelle. Un soir, je suis passĂ© au restaurant oĂč il travaille pour constater qu’il Ă©tait « fermĂ© pour travaux Â» sans date de rĂ©ouverture. Dans la mĂȘme semaine, par une connaissance, j’ai appris qu’une chanteuse de ses amies – et activiste anti-Poutine rĂ©fugiĂ©e en France – avait vu tous ses concerts annulĂ©s parce qu’elle avait le mauvais goĂ»t de chanter
 en russe en des temps oĂč il fallait choisir entre le Bien et le Mal. C’est sĂ»r : il faudrait organiser des exercices de pratique de la dialectique pour en finir avec le dĂ©gueulis de bons sentiments qui nous accablent. Marre !

Au soir d’une journĂ©e de fin d’hiver, l’idĂ©e m’est venue de revoir ce film d’HĂ©lĂšne ChĂątelain sur le paysan de lĂ©gende. Il Ă©tait lĂ , le film d’HĂ©lĂšne, sur une de mes Ă©tagĂšres, et comme m’attendant. Je savais ce qu’il avait Ă  me dire, mais je voulais en ĂȘtre sĂ»r, histoire de me laver l’esprit des lassitudes de ce prĂ©sent viral et militarisĂ©. Qu’est-ce qui fait que, dans le chaos d’une actualitĂ© qui s’emballe et nous avale, l’attention portĂ©e au passĂ© des anciens combats pour l’émancipation humaine rĂ©active toujours le principe-espĂ©rance ? C’est prĂ©cisĂ©ment que ce passĂ© n’est jamais tout Ă  fait passĂ©, qu’il est lĂ , vaincu, Ă©crasĂ©, inabouti, mais toujours prĂȘt Ă  servir, si l’on s’en ressaisit, pour nourrir nos imaginaires de rĂ©sistance aux impĂ©rialismes de toutes sortes et aux poussĂ©es nationalistes qu’ils suscitent invariablement en retour. L’histoire de la « Makhnovtchina Â» nous prouve que, si des alliances peuvent ĂȘtre nĂ©cessaires pour vaincre l’ennemi principal du moment – les « blancs Â», Denikine, Wrangel and Co., pour le cas –, c’est toujours, Ă  la fin, le plus cynique des alliĂ©s qui gagne. En cela, les makhnovistes ne pouvaient pas refuser l’alliance avec les bolcheviks, mais on peine Ă  croire qu’ils aient pu penser un seul instant remporter la mise en faisant triompher leur propre idĂ©e de la rĂ©volution, si diffĂ©rente de celle de l’ArmĂ©e rouge. Ils se sont alliĂ©s aux bolcheviks par nĂ©cessitĂ©, mais sans ignorer que les circonstances leur Ă©taient contraires. Jusqu’à la dĂ©faite finale, la leur.


En ce sens, Oleg a sans doute raison de refuser le campisme, de se vouloir de nulle part. Je le connais assez pour ne pas douter de la dĂ©testation qu’il voue Ă  Poutine et Ă  sa clique et pour ĂȘtre sĂ»r qu’il se situe rĂ©solument dans le camp de leurs opposants les plus convaincus. Je sais aussi qu’il porte en lui quelque chose du poids de ce malheur russe qui fait que, quoi qu’il arrive, l’hypothĂšse du pire est toujours la plus probable. On dira que cette prĂ©gnance du malheur relĂšve d’une disposition de l’ñme slave, de la mĂ©lancolie active qu’elle sĂ©crĂšte, mais je me mĂ©fie de ce genre de gĂ©nĂ©ralitĂ© obscurcissante. Dans le cas de mon ami Oleg, l’illusion n’a pas plus d’avenir que l’enthousiasme qui la gĂ©nĂšre. À quarante ans, tout penchant de ce genre semble lui ĂȘtre interdit, mĂȘme provisoirement. En d’autres temps, son grand-pĂšre, jugĂ© « ennemi du peuple Â», puis son pĂšre, dĂ©clarĂ© « agent de l’étranger Â», furent encabanĂ©s. Lui, il est Ă  la fois porteur de cette histoire intime – dont il tire fiertĂ© – et de l’autre histoire, la grande, infiniment broyeuse en cette terre – « maudite Â», dit-il –, qui, des premiers soviets libres de Petrograd Ă  la rĂ©volte de Cronstadt et Ă  l’Ukraine de Makhno, a noyĂ© dans le sang et les larmes des pauvres tous leurs rĂȘves d’égalitĂ© et de libertĂ© en dĂ©truisant pour longtemps l’idĂ©e mĂȘme de communisme.

Bien sĂ»r, il sait, Oleg, que la guerre qu’a dĂ©clarĂ©e Poutine est une guerre de pure agression, mais il sait aussi – parce qu’il n’aime pas les demi-vĂ©ritĂ©s – que le « serviteur du peuple Â» ukrainien, ce « prĂ©sident Zelensky Â» qui chavire l’Occident, serait prĂȘt, avec les subsides de l’Union europĂ©enne et sous la protection de l’Otan, Ă  livrer l’Ukraine au camp du Bien, celui du nĂ©o-libĂ©ralisme dĂ©vastateur qui est le nĂŽtre et que nous combattons chaque jour comme nous le pouvons. Comme il sait qu’il y a autant d’ultra-nationalistes, de fascistes, de nĂ©o-nazis, de rouges-bruns dans les deux camps. Libre Ă  chacun de contester cette logique de l’équivalence, mais Ă  condition de le faire Ă  partir de bons arguments et non sur la seule base des propagandes de guerre Ă©manant des deux camps. Je comprends, oui, qu’Oleg ait choisi la sĂ©cession, l’écart, pour n’écouter que sa seule conscience. J’y vois un choix honorable.


Raconter une vie, c’est, Ă  partir d’impressions sensibles fragmentaires et isolĂ©es, lui dĂ©couvrir ou lui donner une unitĂ©. Une unitĂ© intĂ©rieure, j’entends, qui peut ĂȘtre une unitĂ© de contraires. Une vie, c’est comme une ville d’avant la destruction, un territoire qui s’adapte par force aux accidents de terrain, aux dĂ©nivelĂ©s, aux contingences. Les hauts et les bas y sont intimement mĂȘlĂ©s, les uns n’existant que par rapport aux autres, en regard, le plus souvent confusĂ©ment, dans une sorte de tension permanente entre flux et reflux. La vitalitĂ© naĂźt de ce cheminement. On ne peut dĂ©finir un ĂȘtre humain que par rapport Ă  ce qu’il aime. Il faut donc l’avoir frĂ©quentĂ© de prĂšs, mais aussi accĂ©dĂ© Ă  certains de ses secrets et percĂ© quelques-uns de ses mystĂšres.

Au vingtiĂšme jour de cette sale guerre, Oleg m’a appelĂ© de Barcelone oĂč il a, semble-t-il, dĂ©cidĂ© de faire retrait et de poser son errance. Sa voix Ă©tait blanche. Il venait d’apprendre, par la compagne de Petro sa mort dans des circonstances confuses. Il aurait perdu la vie sur le coup, dans une banlieue de Kiev, en faisant des courses. D’une balle perdue, mais pas pour tout le monde. TerrassĂ© par le chagrin, Oleg m’a demandĂ© ce qu’il pouvait faire. Je n’avais pas de rĂ©ponse. Je n’ai su que lui dire de rester en contact avec sa compagne, ce qu’il comptait bien faire. J’ai posĂ© une derniĂšre question Ă  Oleg : « Sais-tu s’il Ă©tait combattant ? Â» Sa rĂ©ponse fusa : « Combattant de la vie. Il voulait sortir les siens de cet enfer, pas davantage. Â»

De Petro il me reste une impression et un souvenir. L’impression, d’abord : celle d’avoir frĂ©quentĂ© un ĂȘtre qui tournait davantage son regard vers le dedans que vers le dehors. Par convenance personnelle, mais aussi parce qu’il savait que le prĂ©sent ne lui apprendrait rien. Au contraire du passĂ©, son arriĂšre-passĂ© plutĂŽt
 Le souvenir, maintenant : cette longue Ă©treinte qui l’avait uni Ă  HĂ©lĂšne ChĂątelain aprĂšs la projection, dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e, de son film sur Makhno et, la voix brisĂ©e, ce commentaire qu’il lui fit : « Merci pour eux, merci pour nous. Eux, les makhnovistes ; nous, leurs hĂ©ritiers. Â» « De rien, de rien, vous le mĂ©ritez Â», lui rĂ©pondit HĂ©lĂšne en ukrainien, la langue de sa mĂšre.


En ce triste soir, c’est Ă  Petro, si prĂ©sent dans ma mĂ©moire, et Ă  Oleg, si seul dans son malheur, que je pense et Ă  qui je dĂ©die cet extrait du testament que la Makhnovtchina laissa aux travailleurs du monde et que Voline publia dans La RĂ©volution inconnue : « ProlĂ©taires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vĂ©ritĂ©, crĂ©ez-la vous-mĂȘmes ! Vous ne la trouverez nulle part ailleurs. Â»

Que maudite soit la guerre !

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org