Mars 15, 2021
Par À Contretemps
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« Il y a des masques qui sont plus vrais que les visages qui les portent
 Â»

Je me souviens que cette remarque m’avait troublĂ©. Elle ponctuait une diatribe assez confuse oĂč, mĂ©taphorique, le propos de Rita avait, une fois encore, empruntĂ© les voies d’une dialectique labyrinthique. C’était Ă  l’heure d’un petit matin du cĂŽtĂ© de la parisienne rue Xavier-Privas. Nous venions de quitter le rade de Mehdi, et ça tanguait dans nos rĂȘves embrumĂ©s.

Rita, je l’avais connue Ă  la frontiĂšre de deux Ă©poques, au mitan des annĂ©es 1970, entre capharnaĂŒm et reprise en main. C’était une inconditionnelle de la marge. Cette marge, c’était, pour elle, une maniĂšre d’ĂȘtre sur le bord du dedans. Jamais dedans et jamais complĂštement dehors. Le dehors ne lui convenait pas davantage que le dedans. Rien de ce qui faisait consensus ne pouvait recevoir son accord. Jamais. Ni dedans ni dehors. Elle Ă©tait d’un ailleurs, d’une libertĂ© sans rivages. IrrĂ©ductible.

Ce temps fut celui de nos dĂ©faites. AprĂšs la grande marĂ©e, nos illusions se brisĂšrent une Ă  une sur la grĂšve du rĂ©el. Nous Ă©tions assez jeunes pour nous refaire, et les renĂ©gats ne manquĂšrent pas dans notre gĂ©nĂ©ration. Rita, elle, sortit du jeu. En se foutant en l’air comme beaucoup d’autres, les oubliĂ©s d’un temps de l’aprĂšs qui fut surtout, pour eux, pour elle, celui du dĂ©sespoir.




Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui cette sentence de Rita prenne tout son sens, pour moi, Ă  cette heure incertaine d’un jour un peu vain oĂč je me suis mis en tĂȘte de parler des riens d’un temps privĂ© de tout ? C’est sans doute l’idĂ©e que ce temps, qui nous aura masquĂ©s durablement, masque aussi le vrai visage d’un pouvoir qui, pariant autant sur notre lassitude que sur notre dĂ©sir de respirer, dĂ©samorce jour aprĂšs jour notre capacitĂ© de perception de ce qui, dans les plis de ce prĂ©sent atomisĂ©, prĂ©lude sans doute Ă  ce qui vient : un retour Ă  l’avant-Covid, mais normalisĂ©, technologisĂ©, surcontrĂŽlĂ©, nettoyĂ© de ses marges et plus que jamais livrĂ© Ă  l’Économie et Ă  la Police.

J’ai reçu il y a peu d’un ami du Sud, Jean-Luc Debry, un clin-d’Ɠil sensible en forme de poĂšme. Il y Ă©crit :

Être ensemble.
Dire deux ou trois banalités sans conséquences,
Échanger deux lieux communs fatiguĂ©s par l’usage,
Parler chaque jour du temps qu’il a fait, qu’il fait et qu’il fera,
Se dire bonjour avec plaisir,
Donner des nouvelles, en rendre,
Offrir un café de bonne grùce,
Le boire sans culpabilité,
Taquiner, pester
DĂ©noncer, critiquer, raconter,
DĂ©livrer un secret
 qui sait ?
Devant « l’Olivette, l’épicerie Â»â€Š et ailleurs.
Parce que l’on est en vie
Et qu’elle est encore petitement possible
 ensemble.

Il y a de cela, en effet, dans ce sentiment de manque qui nous étreint, et sans doute une survalorisation des petits riens qui faisaient la traversée de nos jours. Une nostalgie, en somme, dont le risque est, le temps venu et par fatigue, de nous rallier à toute forme de normalité retrouvée.

S’il faut admettre que ce temps du danger sanitaire toujours prĂ©sent nous a modifiĂ©s durablement dans la perception de notre rapport Ă  l’espace, aux autres, aux choses de la vie, Ă  cet ĂȘtre-ensemble dont nous sommes privĂ©s et qui fondait nos maniĂšres de vivre et notre rapport au monde, il a aussi dĂ©sarmĂ© nos colĂšres. Par force, nous les avons confinĂ©es dans l’attente de jours meilleurs. Le pouvoir – qui n’est maĂźtre de pas grand-chose, sa gestion de la crise en atteste – a au moins compris cela : l’ « union nationale Â» Ă©tait bien impossible, mais la reprise des hostilitĂ©s l’était tout autant. Tant qu’il serait en position de vider les rues et de dĂ©courager policiĂšrement les potentielles vellĂ©itĂ©s de confrontation manifestante. C’est comme ça. AprĂšs, on ne sait pas. Personne ne sait.

Quand la vie prend cette couleur Ă©trange de l’attente infinie, chacun s’arrange avec ses mĂ©taphores et ses dĂ©sirs contrariĂ©s. Nos compas intĂ©rieurs ont plus ou moins d’amplitude, mais ils ne mesurent aujourd’hui que la largeur de nos manques. Du petit noir au bistrot du coin, des premiers rayons sur un visage dĂ©masquĂ©, du bonheur d’une accolade, d’une caresse sur une joue, d’une rencontre dans une nuit sans couvre-feu. La « vie Â» est faite de ces choses, j’en conviens, que l’on n’apprĂ©cie vraiment que lorsqu’on nous en prive. Reste Ă  ne pas oublier que, si la premiĂšre gorgĂ©e de biĂšre Ă  la terrasse de nos habitudes retrouvĂ©es nous fera Ă©videmment plaisir, elle aura le goĂ»t amer de nos dĂ©faites annoncĂ©es si, par aventure, nous nous en tenions Ă  la jouissance du retour Ă  l’anormal.




Le vrai visage du pouvoir, en Macronie, c’est bien son masque, celui qui dissimule Ă  peine – derriĂšre la respectabilitĂ© gouvernante que lui confĂšre le suffrage universel (deux mensonges en deux mots) – les manƓuvres qui pourraient lui permettre de rempiler. C’est Ă©videmment dans ce cadre interprĂ©tatif qu’il faut comprendre les derniers petits riens qui fondent sa stratĂ©gie de reconquĂȘte de l’opinion de droite. Si l’on savait l’UniversitĂ© globalement rĂ©duite Ă  n’ĂȘtre plus qu’un champ de ruines labourĂ© depuis plusieurs dĂ©cennies par la postmodernitĂ© triomphante – celle-lĂ  mĂȘme qui, en 2017, vota gĂ©nĂ©reusement pour le trĂšs dĂ©construit Macron, relativiste du « en mĂȘme temps Â» –, on ignorait qu’elle fĂ»t devenue, de but en blanc, ce repĂšre compulsif d’ « islamo-gauchistes Â» vouĂ©s aux gĂ©monies par le pouvoir et mĂ©ritant d’ĂȘtre remis au pas. Comme si le GĂ©nĂ©ral de Colombey s’était, en son temps, prĂ©occupĂ© une seule seconde de purger l’Alma Mater des Althusser (Ă  rien), plutĂŽt actifs en gavage, au prĂ©texte qu’ils marxisaient sĂ©vĂšre le Temple du Savoir rĂ©publicain. ReliĂ©e aux affects lĂ©gislatifs de la Macronie en matiĂšre « anti-sĂ©paratiste Â» ou de « sĂ©curitĂ© globale Â», cette derniĂšre foireuse croisade s’inscrit Ă©videmment dans une stratĂ©gie de ratissage : Ă  nous les Ă©lecteurs de l’Ordre ! Et dire que les brillants commentateurs de France Culture s’étonnent que, d’aprĂšs LibĂ©ration, porte-voix du macronisme antifasciste de second tour en 2017, le front rĂ©publicain fasse de moins en moins recette Ă  gauche du nĂ©ant.

S’« il faut avancer hardiment dans la nuit de l’incertitude Â», comme disait Clausewitz, on peut douter que les temps – mĂȘme d’aprĂšs-crise sanitaire – qui viennent nous ouvrent un boulevard. PlutĂŽt le contraire : au vrai, ça sent l’impasse et le coupe-gorge. Car, comme chacun sait ou devrait savoir, les saisons Ă©lectorales n’ont pas pour principal effet de revaloriser le politique, mais de rentabiliser la politique. Sur la question tout est dit d’ailleurs, mais chaque fois ça recommence. La musique s’adapte, mais les flonflons sont les mĂȘmes. Il n’y a pas de raison que ça change, et pas davantage que ça mobilise. Les Ă©lections sont faites pour disperser, pas pour rĂ©unir. La RĂ©publique nous appelle
 Ă  lui dĂ©lĂ©guer nos voix en tant qu’individus-monades, en sachant bien qu’une addition de « je Â» ne fera jamais un « nous Â».




Ce « nous Â», les Gilets jaunes l’ont un temps refondĂ© Ă  partir de vĂ©ritĂ©s premiĂšres, de base, fondamentales : rien ne justifie notre misĂšre, personne ne doit dĂ©cider pour nous, tout est Ă  prendre de ce dont on nous prive. Ce mouvement difractĂ© et Ă©mancipĂ© de toute tradition prĂ©cise et repĂ©rable, a trouvĂ© ses marques dans le seul Ă©cho de ses pas. Dans sa dĂ©termination aussi Ă  ne pas se laisser phagocyter par la politique. Avec constance, il s’est mĂ©fiĂ© de la dĂ©lĂ©gation, de la dĂ©possession que toujours elle implique. Et c’est pour cela, prĂ©cisĂ©ment pour cela, que le pouvoir, qui sait toujours rouler ses adversaires-partenaires, s’est trouvĂ© si privĂ© de marges devant une colĂšre si lucide qu’il a confiĂ© le soin Ă  sa basse police, et Ă  elle seule, de la rĂ©duire par tous moyens, mĂȘme les plus indignes, les plus exorbitants. Quitte Ă  se mettre, de facto, dans la pogne factieuse de ses pandores en s’obligeant Ă  lui accorder tous les gages qu’elle ne manquerait pas de lui rĂ©clamer. La peur a un prix, et celle que le jaune inspira au pouvoir fut majeure. Il rĂ©prima donc la gueuserie, et de la maniĂšre la plus brutale qui fĂ»t. Sans que les « dĂ©mocrates sincĂšres Â» se bousculent au portillon de la morale publique pour condamner l’abus de pouvoir. Ce peuple rĂ©voltĂ© – car c’en fut un – fut seul et chaque fois plus isolĂ©. Saisis de peur, nombre de participants du dĂ©but finirent par dĂ©serter la rue, l’abandonnant aux irrĂ©ductibles. La pandĂ©mie fit le reste, elle confina les consciences. Plus ou moins.

Tout concourt Ă  penser, on nous le dit, que, la crise de l’avenir Ă©tant d’abord une crise de mĂ©moire, la furia jaune finira par rejoindre la longue cohorte des rĂ©voltes orphelines oubliĂ©es qui, nous disent les postmodernes, ne font plus « grands rĂ©cits Â». Il est vrai qu’aprĂšs avoir ratĂ© le superbe dĂ©but de cette levĂ©e en masse, comme la plupart des universitaires et nombre de militants, il n’y a pas de raison qu’ils en regrettent la conclusion. Nous les laisserons Ă  leur nĂ©ant sous copyright en attendant la suite. Car suite il ne peut qu’y avoir.




Ainsi, on vient d’apprendre par voie de presse – pas la « grande Â», l’autre, celle qui s’immisce dans les interstices du mensonge dominant – que le Fonds monĂ©taire international (FMI) avait, ces derniers temps, envisagĂ©, dans deux communications plutĂŽt bien pensĂ©es, l’aprĂšs-pandĂ©mie en travaillant sur ce qu’elles appellent « l’ombre longue Â» du Covid, celle qui pourrait suivre, au vu de l’ampleur de la crise sociale Ă  venir, la phase immĂ©diatiste de bonheur du retour Ă  la normalitĂ© des jours. Selon Mediapart, qui a donnĂ© une publicitĂ© mĂ©ritĂ©e Ă  la chose, les chercheurs salariĂ©s du FMI semblent d’autant plus prĂ©occupĂ©s par l’effet diffĂ©rĂ© des colĂšres logiques des dĂ©shĂ©ritĂ©s que, disent-ils, « le manque de confiance dans les institutions, une mauvaise gouvernance [du monde], la pauvretĂ© ou des inĂ©galitĂ©s croissantes Â» pourraient, Ă  moyen terme, favoriser une agitation sociale forte, et – pourquoi pas ? – dĂ©vastatrice pour l’ordo-libĂ©ralisme. On admettra que c’est dĂ©jĂ  une bonne nouvelle. L’autre, c’est que les chercheurs en question, qui ont visiblement fait, eux, des Ă©tudes classiques, fondent leurs prĂ©visions sur une saine connaissance de l’histoire et de ses effets, notamment en matiĂšre post-Ă©pidĂ©mique. ModĂ©rĂ© dans un premier temps, nous disent-ils – on est toujours content, en effet, d’avoir Ă©chappĂ© au pire –, l’effet mute dans le temps de l’aprĂšs-aprĂšs : l’apathie prĂ©lude toujours aux dĂ©sordres sociaux Ă  venir, des dĂ©sordres entraĂźnants. L’expertise a cela de bon qu’il lui arrive de ne pas se tromper de diagnostic. Il faut juste l’aider un peu. Dans l’esprit des Gilets jaunes et en Ă©largissant au maximum le champ des colĂšres sociales.

Si nous admettons qu’il n’y a jamais de fin mot de l’histoire, mais une histoire sans fin oĂč tout est vouĂ© Ă  disparaĂźtre et Ă  recommencer, et que, dans les interstices d’un prĂ©sent sans avenir apparent, s’inventent infiniment des causes nĂ©cessaires et des pratiques souhaitables pour ne pas mourir de honte, nos amitiĂ©s ne seront jamais banales. En clair, la vie ne vaut que pour cela : parce qu’elle nous engage au-delĂ  de tout Ă  la changer. Et qu’on ne la change que si nous transmettons, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, les rĂȘves que nous tissons ensemble dans l’émeute, le dĂ©sastre et, pourquoi pas, la victoire sur les petits riens que nous octroient les puissants.

Alors, nous serons toujours masqués, mais par convenance, et nos masques seront, pour le coup, bien plus vrais que nos visages.

Rita avait bien raison !

Freddy GOMEZ

■ Et pour qui, en ces temps d’attente, douterait de l’énergie qui dĂ©borde de nos corps et de nos tĂȘtes, ce « Continuer Ă  danser encore Â», superbe flashmob organisĂ©e Ă  la gare du Nord de Paris le 4 mars. En cadeau.




Source: Acontretemps.org