Janvier 7, 2021
Par ACRIMED
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En aoĂ»t 2019, l’agence Associated Press publie une longue dĂ©pĂȘche rĂ©vĂ©lant les accusations de harcĂšlements et agressions sexuels de 9 femmes qui ont travaillĂ© avec Placido Domingo, star internationale de l’opĂ©ra. Un mois plus tard, la mĂȘme agence publie une seconde enquĂȘte, rĂ©unissant des tĂ©moignages similaires de la part de 11 autres femmes.

Magazine spĂ©cialisĂ© dans la musique classique, Diapason a choisi de traiter le sujet en « offrant Â» Ă  l’accusĂ© la Une de son dernier numĂ©ro (« TĂ©nor, baryton, chef d’orchestre, objet de passion et de scandale. Une force nommĂ©e Placido Domingo Â»), ainsi qu’un dossier de sept pages Ă  sa gloire et un Ă©ditorial pour le rĂ©habiliter… tout en n’expliquant jamais rĂ©ellement les accusations dont il est l’objet. Au final, un cas d’école des travers dans lesquels se vautrent certains mĂ©dias quand il est question de violences faites aux femmes, a fortiori par des artistes.

Commenter les faits sans jamais les décrire

Revendiquant 67 000 lecteurs, Diapason se veut la rĂ©fĂ©rence sur l’actualitĂ© de la musique classique. Il n’ignore donc rien des accusations qui pĂšsent sur Placido Domingo, longuement dĂ©veloppĂ©es dans deux riches enquĂȘtes de l’Associated Press en aoĂ»t et septembre 2019. Mais ses lecteurs et lectrices, en revanche, n’auront jamais le droit, dans ce numĂ©ro de 124 pages, Ă  un quelconque descriptif des faits reprochĂ©s Ă  Domingo [3]. Il leur faudra se contenter de savoir que des femmes, qui pour la plupart ont demandĂ© Ă  conserver l’anonymat, et qui n’ont pas initiĂ© d’action en justice, se plaignent de « la derniĂšre lĂ©gende vivante de l’opĂ©ra Â». Ainsi la chronologie revenant sur la carriĂšre de Domingo Ă©voque-t-elle en ces termes les accusations :

Un article d’Associated Press produit les tĂ©moignages de neuf femmes (dont huit anonymes [4]) accusant Domingo de harcĂšlement sexuel et parfois d’entrave Ă  leur carriĂšre au cours des trente derniĂšres annĂ©es. Une quinzaine d’autres s’ajouteront au fil des mois (Ă©galement anonymes, sauf deux), provenant en majoritĂ© d’artistes engagĂ©es dans les thĂ©Ăątres dirigĂ©s par Domingo. Si aucune plainte ne sera dĂ©posĂ©e et malgrĂ© les excuses prĂ©sentĂ©es par le chanteur, le scandale pousse les salles amĂ©ricaines Ă  annuler en masse ses engagements. Il se voit Ă©galement contraint le 25 septembre d’annoncer son « retrait dĂ©finitif Â» du Met de New York, et de dĂ©missionner le 2 octobre de la direction du Los Angeles Opera. [En 2020], aprĂšs des enquĂȘtes internes concluant Ă  la vraisemblance des faits de harcĂšlement, Domingo rĂ©itĂšre ses excuses tout en contestant les accusations d’abus de pouvoir. L’affaire reste sans suite judiciaire, mais les salles espagnoles et anglaises annulent Ă  leur tour ses engagements.

Et le rĂ©dacteur en chef d’enfoncer le clou dans son Ă©ditorial :

Et surtout : est-ce Ă  la presse (ou aux rĂ©seaux sociaux, Ă  l’opinion publique, Ă  la rumeur) de se substituer aux tribunaux ? Aucune condamnation pĂ©nale n’a Ă©tĂ© prononcĂ©e contre Placido Domingo, aucune plainte n’a mĂȘme Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e. Pourtant, il est reconnu coupable, forcĂ©ment coupable. […]

Le fĂ©minisme de progrĂšs de la fin du siĂšcle dernier aurait-il donc laissĂ© la place Ă  un fĂ©minisme de procĂšs ? Peut-ĂȘtre, mais ce n’est pas sans raison. […] Gare cependant Ă  la publicitĂ© donnĂ©e Ă  certaines dĂ©nonciations. Car Ă  une Ă©poque oĂč l’information circule Ă  la vitesse de l’éclair, la prĂ©somption d’innocence, qui devrait ĂȘtre respectĂ©e autant que les plaintes des victimes, peut facilement se trouver bafouĂ©e par une forme de lynchage mĂ©diatico-numĂ©rique – celui-lĂ  mĂȘme auquel, s’agissant de Domingo, nous refusons de participer.

Si le journal accompagne le dossier laudateur sur Domingo (voir plus bas) d’une enquĂȘte intitulĂ©e « #MeToo Ă  l’opĂ©ra Â», ce n’est toujours pas pour y dĂ©velopper les faits, mais plutĂŽt pour se placer du cĂŽtĂ© de l’accusĂ© :

Sans qu’il soit Ă©videmment question de se prononcer ici sur le fond d’affaires dont certaines ont fait l’objet de procĂ©dures judiciaires – mais pas toutes. Pas celles, en tout cas, regardant Placido Domingo, exemple caractĂ©ristique du « parole contre parole Â» oĂč aucun Ă©lĂ©ment de preuve n’a pu ĂȘtre apportĂ©, ni aucune plainte dĂ©posĂ©e, tout se jouant au tribunal des mĂ©dias et de l’opinion.

L’artiste y aura perdu honneur et carriĂšre dans une partie du monde, ainsi que son poste de directeur de thĂ©Ăątre. Ces sanctions bafouant toute prĂ©somption d’innocence sont l’élĂ©ment le plus contestable du mouvement numĂ©rique et social qui s’est reconnu sous le sigle #Metoo, exposĂ© aux dĂ©rives moralistes et victimaires qui peuvent s’insinuer dans le combat pour les meilleures causes, de la lutte contre les violences Ă  celle pour l’égalitĂ©.

Diapason poursuit en Ă©voquant les plaintes dĂ©posĂ©es par ChloĂ© Briot pour agressions sexuelles pour illustrer… les consĂ©quences nĂ©gatives endurĂ©es par l’homme qu’elle dĂ©nonce : « Il en a cuit […] au baryton accusĂ© par la soprano ChloĂ© Briot de s’ĂȘtre livrĂ©, selon elle, Ă  des attouchements et propos scabreux quand revenait une scĂšne de sexe dans la production qu’ils partageaient. Â»

Et si d’autres comportements de Domingo sont rapportĂ©s, c’est pour mieux les banaliser. Ainsi le long baiser forcĂ© sur scĂšne d’une chanteuse qui ne s’en Ă©tait pas plaint (en 2001) est-il citĂ© pour illustrer le fait que « le donjuanisme [de Domingo] appartient en quelque sorte Ă  la lĂ©gende du monde lyrique Â».

Édulcoration des faits, adoption du seul point de vue de l’agresseur prĂ©sumĂ©, banalisation des comportements reprochĂ©s Ă  l’accusĂ© : les Ă©cueils classiques du traitement mĂ©diatique des violences sexuelles faites aux femmes sont de sortie.

Mais en plus, le magazine tente de les légitimer.

Trouver aux accusés toutes les excuses possibles

C’est en toute conscience des accusations qui sont portĂ©es contre Domingo que Diapason a choisi de le cĂ©lĂ©brer en Une. Le rĂ©dacteur en chef du journal, Emmanuel Dupuy, justifie longuement ce choix dans son Ă©ditorial, dans lequel il convient que cette Une « ne sera sans doute pas du goĂ»t de tout le monde Â» :

La rĂ©daction a choisi de consacrer sa « une Â» de janvier Ă  un des plus grands artistes lyriques de sa gĂ©nĂ©ration. MalgrĂ© les accusations de harcĂšlement sexuel dont il est la cible ? Oui, et voici pourquoi.

En fait d’argumentaire soignĂ©, on retrouve quelques poncifs alignĂ©s sous forme de catalogue d’excuses.


1. Il faut sĂ©parer l’homme de l’artiste ©

Oui mais : Placido Domingo Ă©tait un grand chanteur. C’est tout ? C’est tout :

[Domingo], on le sait, fait l’objet aux États-Unis de plusieurs accusations d’abus sexuel. Devions-nous, malgrĂ© ces pĂ©ripĂ©ties, ne pas cĂ©lĂ©brer un des plus considĂ©rables chanteurs (mais aussi chef, directeur de thĂ©Ăątre, dĂ©couvreur de talents) de tout l’aprĂšs-guerre ? Un des artistes les plus aimĂ©s du public, dont le nom suffit Ă  remplir les salles partout oĂč l’on veut encore de lui, faisant dĂ©lirer les foules Ă  chacune de ses apparitions. SĂ©parer l’homme de l’artiste : un peu facile nous dira-t-on. Mais quand bien mĂȘme Placido Domingo se serait mal comportĂ© – ce que l’on se gardera de contester ou d’attester -, cela nous autoriserait-il Ă  rayer d’un trait de plume six dĂ©cennies d’une carriĂšre colossale ?

Bel euphĂ©misme que de rĂ©duire les accusations de harcĂšlement et agressions sexuelles au fait de s’ĂȘtre « mal comportĂ© Â» ou Ă  des « pĂ©ripĂ©ties Â». Et tant pis s’il y a un monde entre « rayer la carriĂšre de Domingo Â» et lui offrir la Une [5].


2. Et dire qu’à quelques annĂ©es prĂšs on aurait eu la conscience tranquille

Oui mais : Ă  l’époque, vous savez…

Placido Domingo, en outre, paie probablement le prix de son exceptionnelle longĂ©vitĂ©. Il est en effet le vestige d’une Ă©poque oĂč, si les mƓurs pouvaient paraĂźtre plus libres, les relations hommes-femmes Ă©taient sans doute moins respectueuses du dĂ©sir de l’autre. Cela ne le dĂ©douane Ă©videmment pas de ses responsabilitĂ©s, ni ne minimise la souffrance de celles qui auraient pu alors se sentir blessĂ©es. Mais eĂ»t-il quittĂ© la scĂšne la soixantaine passĂ©e, comme la plupart de ses collĂšgues, ses histoires de coulisses appartiendraient Ă  la lĂ©gende du sĂ©ducteur – et on n’aurait jamais entendu parler d’une « affaire Domingo Â».

Ou comment rĂ©ussir, en quatre phrases, Ă  :

– renverser les rĂŽles et placer l’accusĂ© en victime (de sa longĂ©vitĂ©) ;
– lĂ©gitimer les violences sexuelles au titre de « l’époque Â» ;
– invisibiliser les violences sexuelles faites aux femmes en les noyant dans « les relations hommes-femmes Â» ;
– se lamenter que des informations aient Ă©tĂ© rendues publiques, Ă©cornant ainsi « la lĂ©gende du sĂ©ducteur Â». Traduisons-les : « Ă€ peu de choses prĂšs, les 20 femmes n’auraient peut-ĂȘtre pas tĂ©moignĂ©, l’AP n’aurait pas enquĂȘtĂ©. C’aurait Ă©tĂ© tellement mieux. SignĂ© Emmanuel Dupuy, journaliste. Â»

Dans un autre article, Diapason interroge (sans apporter de rĂ©ponse) : « Faut-il excuser, comme semblait d’abord le rĂ©clamer Domingo, les comportements des aĂźnĂ©s au titre d’un regard social qui aurait changĂ© ? Â»


3. Le harcĂšlement sexuel, c’est pas une sinĂ©cure

Oui mais : peut-on jamais savoir si une personne est consentante ?

Les accusatrices accusent, l’accusĂ© nie, tout en prĂ©sentant ses excuses, ce qui n’est certes pas la plus habile des dĂ©fenses. OĂč se situe la vĂ©ritĂ© ? Dans la zone grise des relations sexuelles entre adultes, celle-ci ne tient parfois qu’à un fil. […] Ces affaires posent aussi la question ĂŽ combien dĂ©licate du consentement, domaine dont les frontiĂšres ont souvent l’épaisseur d’une feuille de papier Ă  musique. OĂč s’arrĂȘte la drague lourde ? OĂč commencent l’abus et le harcĂšlement ?

DĂ©terminĂ© Ă  trouver des excuses Ă  Domingo, sans remettre en cause la sincĂ©ritĂ© des accusatrices, Diapason en arrive Ă  justifier les faits qui sont reprochĂ©s au chanteur (y compris des attouchements sexuels) par une incapacitĂ© Ă  dĂ©terminer ce qui serait autorisĂ© ou non. Compte tenu du nombre de tĂ©moignages (une vingtaine d’accusatrices et une trentaine de tĂ©moins de situation de harcĂšlement), le magazine du groupe Reworld Media aurait Ă©tĂ© mieux inspirĂ© de regarder le documentaire diffusĂ© cet Ă©tĂ© sur France 2 sur le sexe sans consentement [6], rappelant que cette question n’a en rĂ©alitĂ© rien de compliquĂ© pour qui ne cherche pas Ă  tout prix Ă  dĂ©douaner un agresseur sexuel prĂ©sumĂ©.


4. Les femmes raisonnables choisissent de consentir

Oui mais : il y a des couples qui se forment au travail. Et Diapason de conter l’histoire d’une chanteuse « courtisĂ©e Â» par un chef d’orchestre lors d’un spectacle :

Aurait-elle dĂ» porter plainte ? C’était une hypothĂšse, mais nullement son choix : au procĂšs elle prĂ©fĂ©ra le mariage. […] Depuis, ils vivent heureux et ont de beaux enfants.

De lĂ  Ă  suggĂ©rer que le problĂšme vient des victimes d’agressions sexuelles, qui devraient plutĂŽt « choisir Â» de ne pas en vouloir Ă  leur harceleur de les avoir harcelĂ©es.

La tentation d’informer est d’abord irrĂ©sistible, mais…

L’honneur de Domingo rĂ©tabli, il ne reste plus qu’à vanter ses mĂ©rites d’artiste. VoilĂ  qui sera fait avec un long dossier illustrĂ© de 10 photos (dont une pleine page, en plus de la Une), sobrement titrĂ© « Roi dĂ©chu mais debout Â», dans lequel Diapason cĂ©lĂšbre « la derniĂšre lĂ©gende vivante de l’opĂ©ra Â». Et si le journaliste rend compte de façon transparente des exigences de l’équipe de communication de Domingo concernant l’interview (« Ă©viter les sujets qui fĂąchent Â»), c’est pour mieux justifier d’y avoir accĂ©dĂ© :

La tentation de passer outre [l’interdiction d’évoquer « les sujets qui fĂąchent Â»] est d’abord irrĂ©sistible, mais la prĂ©sence tout au long de l’échange de Madame Domingo, Marta Ornelas, son Ă©pouse depuis bientĂŽt cinquante-huit ans, condamne toute chance de rĂ©ponse. Et surtout, que reste-t-il Ă  ajouter ? C’est probablement dans ses deux communiquĂ©s de fĂ©vrier dernier que le chanteur s’est exprimĂ© avec la plus grande sincĂ©ritĂ©.

AprĂšs avoir justifiĂ© son refus de produire de l’information digne de ce nom, Diapason le met en application. PremiĂšre question posĂ©e Ă  Domingo : « Mais quel est votre secret, pour maintenir cette forme physique et vocale que beaucoup n’ont plus Ă  soixante ans, et pour l’avoir mĂȘme retrouvĂ©e au bout de quelques mois aprĂšs une maladie dont les sĂ©quelles sont justement d’ordre respiratoire et musculaire ? Une discipline sportive et diĂ©tĂ©tique de fer ? Â»





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Le traitement par Diapason des accusations portĂ©es Ă  l’encontre de Placido Domingo est symptomatique des errances dont se rendent trop souvent coupables les mĂ©dias français, et que nous avons dĂ©jĂ  soulignĂ©es plusieurs fois : Ă©dulcorer Ă  outrance le rĂ©cit des faits ; minimiser les agressions (au titre de l’époque, de la « complexitĂ© Â» des relations hommes-femmes…) ; prĂ©tendre faire le tour de la question en ne donnant pourtant la parole qu’à l’accusĂ© (dont les communiquĂ©s sont citĂ©s), et jamais aux victimes dĂ©clarĂ©es.

On peut y avoir Ă©galement la confirmation du constat que nous dressions en 2018 au sujet de l’actionnaire de Diapason, Reworld Media, « dont les pratiques sont orientĂ©es uniquement vers la satisfaction des annonceurs et dĂ©pouillĂ©es de toute ambition journalistique, mĂȘme feinte Â» [7]. Un constat alarmant quand on sait que Reworld Media, qui peut compter sur la prĂ©sence au sein de son conseil d’administration de Fleur Pellerin, ancienne ministre de la culture et de la communication, est aujourd’hui le premier groupe de presse magazine en France.

Vivien Bernard




Source: Acrimed.org