Voracité des multinationales, appétit féroce des actionnaires. Goinfreries de dividendes, orgies boursières… Bienvenus au banquet néo-libéral, à la débauche financière, à la rapacité économique. Le capitalisme a grignoté le monde. L’industrie agro-alimentaire a colonisé nos ventres et nos esprits. Comme le loup du Petit Chaperon rouge, qui se cache sous des oripeaux doucereux et trompeurs, les maîtres de nos estomacs ont de grandes dents, pour mieux nous dévorer…

La métaphore alimentaire pourrait être filée ad nauseam pour décrire nos systèmes agro-industriels, qui, depuis le milieu du XXe siècle, se gavent en nous gavant de gras, de salé, de sucré. Le tout à des prix défiant toute concurrence. Faites bouillir ce triptyque pléthorique dans un contexte de crise : économique, politique, idéologique, écologique, institutionnelle, familiale, psychique, spirituelle, individuelle. Ce que vous obtenez ? Des sociétés accros à la nourriture, à la malbouffe, à la surbouffe. La dépendance à la nourriture est devenue, en Europe, la première addiction prise en charge par le corps médical, devant celle de l’alcool ou du tabac. Pourquoi cette dépendance tentaculaire ? Son accès facile, économique, quotidien. Les dealers agissent en toute légalité : supermarchés, fast foods, pizzerias, points chauds, sandwicheries… Pourquoi cette dépendance quotidienne ?

La nourriture est la source de réconfort la plus immédiate face aux cellules familiales disloquées, aux journées de travail abrutissantes ou aux injonctions managériales qui vous pressent comme des citrons, à la perte du sens donné à la vie même, qui engendre angoisse et compensation. Les êtres humains ne sont plus des personnes, ce sont des ressources humaines, des produits monnayables, des consommateurs. Et l’isolement des individus, dans les villes comme dans les villages, parachève la chute.

Pour échapper aux traumatismes des corps et des consciences, vous tentez d’échapper à vous-même : vous tentez d’oublier en vous oubliant, vous mangez beaucoup, vous mangez vite, plus vite que votre ombre, vous mangez mal. Le.la boulimique peut être gourmand.e ou même gastronome ; l’inverse n’est pas forcément vrai. Les crises de boulimie ont ceci de terrible, contrairement si je puis dire à l’alcool, que, de la première à la dernière bouchée, elles se déroulent en toute conscience dans une souffrance physique croissante. Vous n’en perdez pas une miette : vous perdez le contrôle. Vous le savez. Nausées, douleurs, crampes. Vous agissez sous la contrainte d’une pulsion plus forte que la raison : raisons physiologiques (le sucre appelle le sucre), dissociation cognitive, conséquences éthiques, sociales, politiques, économiques, écologiques…

Besoin – nécessité – d’un gros poulet rôti après une dure journée de travail ? Vous l’avez bien mérité ce petit moment de délectation. Le poulet rôti (avec ses incontournables pommes de terre rissolées) a la saveur des dimanches en famille, du déjeuner dominical où le temps était au partage, au dressage d’une belle table… Du réconfort en chair et en os, de l’amour sur pattes. Mais quel poulet rôti enfourner à 19h30 ? Vous n’avez pas envie de cuisiner, et ce poulet rôti vous obsède depuis le milieu de l’après-midi, depuis que vous comptez les heures, les minutes qui vous séparent de votre « libération professionnelle ». À Paris, vous avez le choix : le supermarché avec rôtisserie, ou les boucheries des quartiers populaires ouvertes jusqu’à 21 h voire 22 h. Boucheries halal, la plupart du temps. Et c’est là, auprès d’un vendeur au sourire permanent et affable, que vous trouvez votre bonheur. 5€ le poulet rôti parfumé à souhait, 7€ avec ses pommes grenailles, accueil compris. Vous rentrez chez vous. Ce soir-là, vous êtes seul.e, en tête à tête passionnel avec votre volaille. Les boulimiques, qui, contrairement aux hyperphagiques, s’inscrivent dans une surveillance continuelle de leur poids et de leur apparence physique, surveillent toujours ce qu’ils mangent en présence d’autrui. La crise se vit seul.e., reclus.e, caché.e. Vous l’avez, vous l’ingurgitez, vous la dévorez à pleines mains, cette chair molle, graisseuse, vous en jouissez – elle vous possède. Car bientôt, emporté.e par votre folie, vous sentez que ce n’est plus vous qui engloutissez cette chair fumante et odorante, mais que c’est elle qui vous dévore, qui vous étouffe. La crise passée, le carnage achevé, le cadavre gît devant vous ; et le ventre plein, vous êtes vide. Abruti.e. par la honte. Votre angoisse, votre stress, votre fatigue même ont disparu et ont fait place à d’autres maux : la culpabilité, le désespoir, le dégoût. L’écœurement de vous-même.

Les troubles alimentaires compulsifs inhibent momentanément toute notion de responsabilité. Ils vous déconnectent de votre conscience, et encore plus de votre conscience politique. Après l’overdose, la reconnexion au réel, à votre sens critique, se fait progressivement. Ce poulet si peu cher ? Ne vous voilez pas la face, vous savez bien d’où il provient. De sa courte existence vous connaissez tout. Qu’il a grandi dans des cages surpeuplées, sans jamais voir la lumière du jour ni respirer le grand air, pataugeant dans sa fiente et dans celle de ses congénères ; qu’il a été nourri aux pesticides, aux farines chimiques et aux antibiotiques ; qu’il a été décapité et écorché dans une usine où les employé.e.s ne sont pas mieux traité.e.s que lui ; qu’il a été déplumé encore vivant ou presque. Voilà de quel réconfort vous avez apaisé votre angoisse, votre fatigue, votre inquiétude. Vous avez nourri votre souffrance d’une souffrance plus grande encore. Et que dire de cet employé qui vous a servi ce morceau d’holocauste ? Debout depuis 6h du matin, dans une chaleur étouffante, il tournebroche des poulets, grille des côtes d’agneau, rissole des kilos et des kilos de pommes de terre. Tout cela debout, avec ou sans pause. Payé au SMIC, et encore. Pourboires interdits mais acceptés discrètement. Responsabilité individuelle de la débâcle collective. Effet papillon. Vos crises boulimiques vous asservissent à un système agro-industriel que par ailleurs vous dénoncez.

Mais alors, me demanderez-vous, en période de confinement, ces crises de boulimie, que deviennent-elles ? Elles sont moins fréquentes certes, car vous êtes moins soumis.e aux injonctions et aux violences sociales, moins écrasé.e par vos terreurs existentielles ou émotionnelles. En confinement, certaines sources d’angoisse sont tenues à l’écart. Le rapport à l’autre, par exemple. Et pourtant, l’angoisse de la contamination, l’angoisse du déconfinement, l’angoisse de la perte de vos proches sont bien là. Vos placards sont pleins mais vous avez besoin d’autre chose, d’autre chose de plus réconfortant, de bientôt obsédant. Vous avez beau lutter, tenter de parlementer avec vos démons, vous craquez. La machine économique et financière a tout prévu : les livraisons par des livreurs-esclaves sont là pour vous servir. Restez chez vous, prenez soin de vous, nous nous occupons de tout. D’autres mourront pour vous, recevront un salaire aussi misérable que leurs conditions de travail ; votre bien-être, votre confort, votre satisfaction n’ont pas de prix. Notre avidité financière non plus. Combien de milliards engrangés par Deliveroo ou Uber Eats pendant le confinement ? Vous ne le savez plus, vous ne voulez plus le savoir, vous l’oubliez. Votre chocolatier préféré vous livre (parce qu’il n’a pas le choix, sinon il fait faillite) ? Votre pâtissier préféré vous livre (parce qu’il n’a pas le choix, sinon il licencie la moitié de son personnel) ? Autant de raisons charitables de satisfaire à la fois votre angoisse, votre boulimie et l’économie locale. Il faut soutenir ses commerçants – beaucoup, beaucoup, beaucoup ! Tout est politique.

La boulimie est parfois une réponse à nos crises morales, à nos impuissances à construire un monde libre, adelphique, honnête, décent, beau. Trois tablettes de chocolat ou cinq croissants aux amandes pour se réconforter, oublier, s’enivrer de tendresse sucrée. Quelques grammes de douceur dans ce monde de brut. Pendant quelques minutes, se voiler la face, se détourner du monde, de sa propre colère. Se remplir de ce dont on se sent privé.e : de contestation, de parole dissidente, d’action libertaire. Moins vous pouvez vous exprimer, plus vous ingurgitez. Pires sont les couleuvres que vous refusez d’avaler, meilleures sont vos crises de dévoration.

Parce qu’on vous fait gober un monde à vomir.

Leïla Hicheri (Liaison William Morris, Paris)


Article publié le 20 Juil 2020 sur Monde-libertaire.fr