ZADenVies, première nuit

Si les centaines de nouvelles personnes qui arrivent en ce premier soir sont d’abord accueillis par une intervention de Baptiste Morizot, le reste de la soirée est placé sous le signe de la fête !

Un manège a été installé dans le champs aux abords de l’Ambazada, et les balances faites, les concerts peuvent bientôt démarrer.

A l’autre extrémité du champ, une scène a été montée près de la Wardine et plusieurs barnums permettent aux plus assoiffé·e·s de se ravitailler.

C’est avec le spectacle de la compagnie “Les arracheurs de dents” : Ni Gueux ni maîtres” qu’est lancée le programme culturel du week-end sur la scène de la Wardine.

La compagnie des arracheurs de dents nous plongent dans un récit burlesque et grandiloquent de la vie de Léon Tolstoï, assumé par un acteur épousant son personnage. S’en suit de nombreux rebondissements réutilisant les codes du théâtre participatif pour mieux s’en moquer et offrir au public un show nous faisant passer du catch à la fête foraine.

A la suite de ce spectacle, nous repartons vers l’Ambazada, et au vu de la razzia opéré sur les deux cantines, elles peuvent estimer l’affluence à un bon millier d’assiettes servies et donc autant de ventres pleins prêts à danser, rire et se retrouver.

Les concerts assument une programmation explorant des univers musicaux très hétéroclites. Rock Psyché teinté de Kraut saturé par le son languissant du trio Basse-Batterie-Guitare de Llamame la muerte, micro tournant du ZAD Social Rap, musique puisant dans les traditions vocales de Tascabillissimo ou encore l’étrange mélange électro noise de Bad Bad. De nombreuses personnes font corps et dansent sans interruption jusqu’aux premières lueurs de l’aurore.

Samedi 29 août

Comme tous les matins, les personnes présentes se lèvent et convergent vers le champs près de l’Ambazada déguster de bons petits dej ravitaillés notamment par l’Internationale Boulangère Mobile, collectif de boulanger·e·s ayant posé son four à bois sur le site.

Cinq discussions se déroulent ce matin, dans le même temps qu’une ballade naturaliste emmène une centaine de personnes découvrir le bocage nantais

En vrac, une présentation de la pensée de Landauer, le documentaire d’Elisa Levy « Composer les mondes » sur la pensée de Descola en avant-première poursuit les réflexions de la discussion avec Baptiste Morizot en nous emmenant de l’Équateur à la ZAD de NDDL, etc.

Les différentes discussions font le plein et s’enchaînent, seulement interrompues par le service des cantines (l’autre cantine et la cantine des ronces) encore une fois au rendez-vous pour alimenter ZADenVies de leurs délicieuses recettes !

En milieu d’après-midi, un hélicoptère de la préfecture profite de l’évènement pour se balader dans le ciel, brûler du kérosène et survoler le site pendant que d’autres réfléchissent déjà à leur retour…

De nombreux affichages rappellent aussi le numéro d’une infoline devant permettre une vigilance féministe durant la semaine.

Discussion sous le grand chapiteau à 17h avec NASTASSJA MARTIN

Il fût un temps où les humains pensaient qu’il était possible de dialoguer avec les vivants à plume, à poil ou à feuille. Aujourd’hui, c’est encore le cas à certains endroits de la planète, et je vais vous parler de ça.

Je commence par une petite introduction disgressive. Dans la plupart des populations de chasseurs-cueilleurs animistes, les rituels se font avec un médium qui est un masque. Mais leur masque ne ressemble pas à ceux que l’on porte en ce moment même sous ce chapiteau. Ils ont des représentations d’animaux sur la première couche et dessous il y a un visage à forme humaine qui est gravé. Quand on performe un rituel, on utilise ce masque pour entrer en dialogue avec l’animal convoqué. Depuis la spéciation, on ne peut plus dialoguer avec ces animaux, et il faut donc adosser leur visage sur ce masque pour dialoguer. Les rituels servent à se donner la capacité de reprendre ce dialogue, sinon vous ne pouvez pas survivre dans un monde incertain.

Quand je vois tous ces masques (de covid), je me dis qu’ils n’endossent pas les animaux mais qu’ils revêtent de l’indistinction. Toutes vos spécificités sont effacées.

La question c’est donc comment on va faire pour reconstruire un monde en commun.

Animisme.

Ce mot a été inventé par un socio-anthorpologue, Taylor, en 1971, dans le livre “primitiv culture”.

Pour lui, l’animisme serait le premier stade de la religion humaine, dans laquelle vous pouvez vous adresser aux animaux, au pierre, etc. parce qu’ils ont des âmes. Cette religion aurait été effacée par d’autres religions, puis par la science.

Le problème de cette conception c’est qu’elle est évolutionniste, et qu’elle imagine que les indigènes sont l’enfance de la civilisation.

C’est pour cette raison que Levi-strauss n’utilise pas ce terme.

On le retrouve ensuite chez Descola, qui le remet au goût du jour et en constitue une ontologie. L’ontologie c’est un mot compliqué pour désigner une manière d’être au monde. Il fait un tableau avec 4 ontologies (analogisme, totemisme, naturalisme, animisme), avec le projet politique sous-jacent de mettre sur un même plan des ontologies qui ne l’étaient pas jusque là. C’est un geste politique important qui a obligé les philosophes à penser avec l’anthropologie. C’est que l’on appelle le tournant ontologique, qui a eu lieu en 2005.

Pour Descola, l’animisme se définit par le fait que ce qui nous diffère des autres êtres ce sont nos corps, et ce qui nous lie c’est l’intériorité, l’âme. C’est le rapport inverse du naturalisme qui dit que ce qui nous lie aux êtres c’est la matérialité mais ce sont nos âmes qui nous en différencient.

L’anthropologie française fait donc ce geste, qui essaime dans les sciences sociales et qu’on ne peut plus ignorer.

Mais le problème de cette symétrisation des ontologies, c’est que pour y arriver on doit deshistoriciser les sociétés qu’on étudie. Sortir de “l’Histoire”, mettre de côté la colonisation, et oublier les points de vue situés propres aux histoires.

Quand on est sur le terrain pourtant, on ne voit que ça… Et l’animisme n’est pas très visible pendant un long moment…

Terrain.

Je suis partie en Alaska, fascinée par Descola, et j’ai cherché une population qui serait garante de cet animisme. J’ai trouvé une société qui s’appelle les Gwinch’in, qui sont chasseurs-cueilleurs et qui chassent le renne. Ils étaient pris dans une guerre contre Shell qui voulait venir exploiter les côtes sur lesquelles les cariboux (avec qui ils partagent une âme) mettent bas. On disait dans les médias que Shell allait mettre fin à cet animisme.

Quand je suis arrivée, j’ai découvert des rues remplies de gens bourrés, titubants et miséreux. C’était très loin de l’image qu’on se fait d’un peuple animiste. La violence coloniale que ce peuple subit est terrible, elle a deux fronts : l’exploitation qui détruit les terres, et les idées de “protection” qui détruisent leur civilisation. La métamorphose dramatique des lieux liés à la crise climatique (animaux qui fuient, champs qui brûlent, etc.) donne lieu à une crise totale de sens.

Quand je me retrouve face à ça, je dois changer mon ambition théorique, parce qu’évidemment les gens voulaient surtout parler de ce qui leur arrive et pas de leur ontologie.

Donc j’ai commencé par essayer de comprendre la situation politique. Ça m’a pris un an et j’ai oublié cette histoire d’animisme un moment. Elle est revenue par la fenêtre parce que les gens ne cessaient de faire appel à des histoires animistes pour faire face aux incertitudes auxquelles ils étaient confrontés.

Si vous pensez que les animaux sont dotés de volonté, les choix qu’ils font en situation de crise vous intéresse, vous voulez savoir par exemple où ils vont parce que vous aussi vous pourriez vouloir y aller.

Cosmogonie accidentelle.

Je voudrais vous raconter une histoire, qui circule énormément en Alasak, et qui s’appelle “Corbeau vole la lumière”. C’est un mythe d’origine, un mythe de création du monde.

Nous sommes tous plongés dans le noir et les êtres de sont pas vraiment distingués. C’est l’indistinction. Un vieil homme vit avec sa fille dans une cabane lointaine et il dispose d’une boite dans laquelle il y a un autre boite, dans laquelle il y a une autre boite etc. et avec, au centre, une perle qui représente toute la lumière du monde. Corbeau décide d’aller voler la lumière du monde. Il est vers la cabane et réfléchit. Un jour la jeune fille sort, et lui il se cache dans l’eau qu’elle puise au puit. Elle boit l’eau, avec lui dedans. Il est dans son ventre et elle accouche de lui. C’est un bébé avec des plumes et un bec. Corbeau gagne alors la confiance du vieil homme, et réussit à voler la lumière. Il se retransforme et part par la cheminée. Il est pas très cool, il veut garder la lumière pour lui, mais sur sa route il percute un aigle et s’écrase par terre. La pierre se brise et fait jaillir la lumière. Les débris font les étoiles.

Corbeau est un être cosmogonique, il crée le monde. Comment, par un foirage total, et par sa rencontre avec d’autres personnages. Le monde surgit de la rencontre hasardeuse de deux êtres qui allaient dans 2 directions différentes.

C’est l’inverse de notre cosmogonie qui dit que Dieu a voulu créer le monde.

Aujourd’hui, dans le chao actuel, ce sont plutôt ces histoires de cosmogonie hasardeuse et de rencontre qui donnent la force de penser comment reconstruire des mondes.

Kamchatka.

Après je vais au Bering, à la rencontre d’un peuple qui a migré au Kamchatka avec ses rennes sur un territoire de chasseurs-cueilleurs. Les russes les ont exterminé et collectivisé les terres, et les indigènes se sont faits assimilés. Quand l’union soviétique explose, beaucoup de collectifs indigènes se décident à prendre des trajectoires imprévues, mais qui redeviennent possible grâce à cette crise.

Daria grandit dans un kolkoze qui était un camp de base pour les chasseurs. Les rennes étaient rassemblés dans de très grands troupeaux et les indigènes étaient devenus des éleveurs de rennes. Daria est envoyée dans un internat, apprend le russe et on lui apprend qu’il faut qu’elle trouve un travail. Elle s’installe à Esso à 500 kilomètre de là où elle a grandit, et devient pharmacienne.

Quand l’union soviétique explose, tout s’arrête. Elle décide, avec sa famille, de revenir dans l’ancien kolkoze, puis d’abandonner les rennes et de devenir chasseurs-cueilleurs.

L’animisme devient donc une forme de réponse située à la colonisation et la crise.

Ce n’est pas une réponse formulée comme telle, mais c’est une réponse extrêmement subversive.

Daria dit que pour bien rêver il faut se décaler. On peut pas rêver dans une zone saturée de brouhaha, d’onde et d’humain. Il faut faire un pas de côté. Le rêve est important parce que c’est le moment de se départir de nos attributs physiques pour aller rencontrer d’autres âmes qui rêvent aussi. Il faut rêver parce qu’il faut savoir où en sont les autres êtres pour pouvoir saisir la teneur des relation à venir. C’est une pratique quotidienne, il faut se raconter à demi-mot les rêves parce qu’ils disent des choses sur ce qui va arriver.

La crise climatique n’affaiblit pas ces pratiques, mais les renforce encore plus parce qu’elle rend d’autant plus nécessaire de dialoguer avec les animaux.

QUESTIONS //

Est-ce que ces rêves permettent aux populations de s’adapter à ce qui arrive ?

Je n’aime pas trop le mot d’adaptation, mais si la question est de savoir si ces rêves sont efficaces, oui ils le sont. Ils ne permettent pas de faire face à la violence coloniale. Mais ils permettent des choses. Daria rêve du lieu où sont les saumons, elle y va et elle pêche les saumons alors que ça fait plusieurs jours qu’on ne les trouvait pas.

Est-ce que vous pourriez rehistoriser l’animisme ?

Ça va être compliquer de rehistoricer l’animisme parce qu’on a pas de texte écrit. Mais on peut historiciser les rapports avec le naturalisme.

La symétrisation de Descola est foireuse parce que le naturalisme a été institutionnalisé, et que l’animisme ne peut pas s’institutionnaliser. Ces sont les anthropologues qui ont inventé une forme de stabilité à l’animisme. En fait, la puissance des formes de réponses animistes, c’est d’être capables de ne pas se cristalliser, de ne pas se figer.

Est-ce que avec le temps et l’étude, on peut devenir animiste ?

La seule manière de comprendre une situation c’est de lui faire face en se débarrassant de tout vos préjugés. On ne peut pas produire de savoir-système pour comprendre l’animisme. Ce qui surgit c’est le produit d’une rencontre.

En quoi c’est une réponse ?

C’est une réponse parce que d’autres mondes adviennent concrètement. Vous créez des mondes où les animaux existent, où vous devez faire attention à eux, etc. C’est une réponse parce que quand le système s’effrite, ça remonte. La crise va continuer d’éroder les systèmes actuels, et permettre à ces mondes de renaître.

Pourquoi les saumons se laissent attraper ?

C’est une question passionante, et il y a un livre très intéressant qui parle de ça : “Their Gift themselves”.

Les âmes et les corps circulent, et c’est cette circulation qui recrée le monde et permet un cycle de vie. Les chasseurs disent que les animaux – à certains moments – se donnent aux chasseurs quand ils ont finit leur cycle animique, pour recréer de la vie. Les chasseurs disent aussi qu’avec la crise climatique, les animaux ne se donnent plus, ils ne veulent plus se présenter en rêve. Le cycle est brisé, et on ne peut plus alimenter la vie. Ils ne se donnent plus parce qu’on a complètement brisé le dialogue avec eux. Ils en ont marre et ils sont partis.

Reprendre le dialogue c’est donc faire que ce soit de nouveau possible, il faut donc faire un pas dans le monde des autres.

Est-ce qu’il y a eu des études sur les formes de dialogue ?

Il y a peu d’étude en anthropologie là-dessus, mais beaucoup dans la psychanalyse, qui s’est ressaisi aussi de ce bouleversement amené par l’anthropologie.

La psychanalyse montre que c’est une ontologie qui est aussi présente dans nos sociétés, chez les enfants par exemple qui disent souvent dialoguer avec les animaux, les végétaux, etc. Et qui ressurgit plus tard dans nos rêves.

C’est difficile de travailler là-dessus sans tomber dans des formes d’évolutionnisme.

Qu’est-ce que tu penses du neo-chamanisme ?

J’ai beaucoup de mal avec ça, parce que je trouve qu’on va puiser dans des formes lointaines pour qu’elles nous servent à nous, sans penser les situations propres. La folklorisation à laquelle on assiste est dangereuse et c’est aussi un vecteur pour prendre les terres. C’est ce qu’on a fait aux indigènes russes : on leur a promis de faire attention à la danse, aux chants, aux habits, on leur a fait des salles de concerts, et on leur a pris leurs terres. J’ai vu beaucoup de gens se faire prendre leurs terres par des ONG qui disaient vouloir les défendre.

C’est que les dialogues ne surgissent pas sur la place publique, il faut des cachettes, de l’ombre, où parler à demi-mot. C’est ce qui les rendent possibles. Dès que tu dis “ma culture c’est ça” tu permets la muséification.

“Le médiateur sur la place publique ment”.

Ce qui se vit ici à la zad, de recherche de forme et de rituel, me parait beaucoup plus juste que les mouvements néo-chamaniques qui ne sont pas dans la pratique.

Est-ce qu’il y a des voies médianes entre naturalisme et animisme ?

Ces idées sont des concepts anthropologiques qui réduisent la réalité. Dans la pratique on est toujours dans des voies médianes. Là où je travaille, il y a des gens qui le matin se racontent leur rêve, et le soir vont braconner de la zibeline et la vendre aux russes. Ce sont des négociations constantes, comme celles qui nous traversent tous.

Qu’est-ce qui est arrivé au peuple d’Alaska ?

Trump vient de décider de vendre toutes les terres et de les exploiter, donc la situation va certainement être de plus en plus difficile pour eux.

Comment multiplier les cosmogonies accidentelles tout en restituant ce que l’on vit au reste du monde ?

C’est extrêmement difficile. La plupart des pratiques sont réduites et peuvent être détruites quand on les transmet. Quand un discours sur le monde se stabilise, c’est nécessairement qu’il exclut des gens et qu’il devient dogmatique. Déjà je dirais qu’il faut pluraliser les formes de transmission, et certainement aussi qu’il faut choisir les gens qui restituent, les personnes à qui on transmet ce qu’on vit.

Note de la prise de note : J’ai arrêté de prendre des notes à ce moment mais Nastassja Martin a fini par raconter assez longuement une lutte à La Grave – dans les Alpes – contre un projet de giga-domaine skiable dans laquelle elle est impliquée.

C’est sur cette prise de note que s’achève notre suivi de la journée. Déjà, des spectacles démarrent et les dernières balances annoncent une nouvelle soirée dense en émotions. Pendant ce temps, des personnes continuent de s’organiser pour filer au Carnet dimanche après-midi soutenir la lutte qui s’implante dans le coin !


Article publié le 30 Août 2020 sur Expansive.info