Avril 3, 2021
Par Manif Est
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Quelques remarques personnelles sur ce texte écrit collectivement par d’autres :

Cet article a été pensé comme un tract à distribuer lors de la journée internationale de lutte pour le droit des femmes, le 8 mars dernier. J’y ai apporté quelques modifications mineures. Il a été écrit par des personnes de Grenoble concernées par l’inceste. Un hasard plutôt heureux pour ma part m’a permis d’être présente lors d’une de leurs rencontres et de m’intégrer à leur groupe.

Je reprends ce tract qui a d’abord été un support de diffusion physique pour mener une réflexion massive sur l’inceste non pas comme un fait divers mais comme un fait politique structurel de domination. C’est aussi et surtout un premier jet qui nous permet à nous-mêmes de mettre en mots des réflexions et débats qui nous traversent. J’ai ajouté les notes de bas de page et tout ce qui est entre crochet, ce qui n’impliquera donc que moi (Boudgras).

Cet article-tract est bien trop court, synthétique, simplifié pour rendre compte de ce qui se cache derrière ce mot d’inceste. Il a vocation a être largement amplifié, précisé, modifié, mieux sourcé aussi certainement. Chaque thématique abordée ici a déjà été étudiée et débattue mais le sujet, bien que médiatisé ces derniers temps, reste largement silencié et tabou. Les sources sur la pédocriminalité et les personnes incestées restent rares. Surtout, les paroles entendables qui analysent le sujet dans les médias ne parlent pas, ou peu, de patriarcat, d’âgisme, de racisme, entre autres et de comment ces dominations systémiques permettent l’inceste.

Elles ne parlent pas non plus du lien primordial à faire entre cette thématique, le féminisme et l’anti-carcéralisme. C’est pourtant pour moi une évidence, la lutte féministe passe également par la lutte contre les systèmes d’oppressions que sont le système judiciaire, carcéral et policier, qui ne sont là que pour protéger les intérêts du capitalisme et des États.

Ce texte ne peut aller loin dans ces analyses, mais il n’a pas vocation à être le seul puisque nous n’avons plus l’intention de rester seul.es, ni silencieuses. L’inceste doit être discuté, les paroles recueillies et crues. De là, il doit être compris, analysé et surtout politisé pour s’intégrer dans les luttes et non pas être traité comme un fait divers malheureux. Alors nous pourrons nous extraire de la chape de plomb qui pèse sur nos vies, et pourquoi pas, renverser le capitalisme et le patriarcat ?

(Tract conçu pour le 8 mars 2021, légèrement retouché.)

La récente publication d’un roman autobiographique dénonçant l’inceste (La Familia grande de Camille Kouchner), commis par Olivier Duhamel, a replacé l’inceste sur les scènes médiatiques. Sur les réseaux sociaux est née une vague de dénonciations par des personnes ayant été victimes de ces violences. Le confinement de la population a contraint de nombreux enfants à rester à leur domicile, ce qui a visibilisé et exacerbé les violences subies dans leurs familles.

L’inceste, une violence systémique

Toutes ces révélations ne sont pourtant pas les premières. Leur caractère inédit peut être tout à fait relativisé et laisse une impression d’hypocrisie et/ou d’amnésie collective sur la question de l’inceste. Ces « affaires » ont été médiatisées seulement pour leur sensationnalisme et leur voyeurisme. En France ce sont en effet deux à trois enfants par classe qui seraient concerné.e.s à l’école élémentaire ; une estimation certainement basse situe autour de 10 % la part des personnes ayant subi des violences sexuelles durant l’enfance. [1]

Nous sommes des personnes concernées et par ce texte nous voulons visibiliser le caractère systémique de l’inceste, les oppressions qui le traversent et réfléchir aux réponses à y donner. La contrainte d’un tract nous empêche malheureusement de développer plein d’aspects qui nous semblent importants, il est donc clair qu’ici nous ne parlerons pas de toute la diversité des vécus liés à l’inceste et qu’il restera beaucoup à dire.

Nous sommes parties du constat qu’alors que la famille est souvent présentée comme un espace de refuge et de solidarité face a une société capitaliste, elle est aussi un lieu où s’initient de nombreuses dominations et violences [2]. [La figure d’autorité sur l’enfance est au centre de la construction de la majorité des familles et rend possible et banal les agressions en son sein.] Ces violences s’étendent par la suite à d’autres aspects de la vie en société dans un système patriarcal. On rappelle que si dans la majorité des cas ce sont les conjoints qui frappent leur conjointe, ce sont aussi une grande majorité d’hommes qui agressent sexuellement des mineur.e.s dans leur famille nucléaire ou élargie (autour de 95%) [3].

Nous constatons par ailleurs, au regard du lien qui unit les incesté.e.s et les incesteurs, que les rapports structurels de domination dans les milieux scolaires, sportifs, d’aide sociale à l’enfance, etc. sont du même ressort que ceux qui s’exercent au sein de la famille biologique : dans toutes ces situations, de façon quotidienne, ce sont des personnes dépendantes d’adultes en qui iels ont confiance qui sont amenées par la force physique ou la persuasion à avoir des rapports sexuels avec des personnes qui les dominent [4]. De la même façon que l’on parle d’une culture du viol ces faits montrent que notre société est traversée par une culture de l’inceste qui touche aussi les institutions directement en lien avec les enfants.

L’inceste est présenté comme un phénomène soi-disant tabou, hors du commun, de l’ordre de la maladie psychiatrique. Il est présenté comme une émergence ponctuelle du Mal, moralement condamnable. Ce sont les « monstres » que l’on pointe du doigt et dont la purge par la judiciarisation libérerait la société de ses criminels (par enfermement à perpétuité et mort sociale). Ils deviennent alors des exutoires publics qui permettent de se débarrasser en apparence du problème tout en ne questionnant pas l’origine du phénomène, sa banalité et son caractère systémique.

Nous pensons que les récentes lois et propositions soumises par l’État pour la protection des enfants (ex : loi sur l’âge du consentement) ne sont que de la poudre aux yeux, comme à chaque fois. La réponse de l’État à la violence de l’inceste est en réalité toujours la même : la voie judiciaire et carcérale [5].

Inceste structurel, racisme structurel

Nous sommes féministes anticarcérales pour diverses raisons mais la principale est que le milieu pénal est profondément raciste et classiste. La justice à laquelle on demande de la répression contre les violeurs est la même justice qui condamne toujours les mêmes catégories de population (jeunes, racisé-es, sans-papiers, de classe populaire, etc…) aux mêmes punitions brutales, avec la même sévérité et toujours dans le même but : perpétuer le système. Un système d’hommes blancs, riches, solidaires entre eux et avec beaucoup de pouvoir. La justice n’est pas notre alliée.

Aujourd’hui, nous faisons aussi le constat que l’ASE (l’aide sociale à l’enfance), sensée protéger les mineur.e.s, place au centre du viseur les personnes racisées et de classe populaire. Il n’est plus à prouver que cette institution est sclérosée par le racisme structurel. Le traitement de l’ASE envers les personnes descendant.es de la colonisation est plus dur qu’avec le reste de la population. C’est aussi une institution très ambivalente. Les enfants racisé.e.s souffrent d’un concept que Fatima Ouassak nomme “Désinfantisation” (considérer des enfants racisé.e.s comme étant adulte, les traiter aussi durement que leurs parent.e.s). Parfois leur sort peut être totalement ignoré ou occulté, notamment celui des adolescent.e.s incesté.e.s. Certain.es professionnel.les peuvent par exemple partir du principe qu’à 14 ans une enfant racisée peut être consentante car elle est perçue comme une adulte. Ou dire des choses telles que : « l’inceste est très présent dans la culture Roms ou Arabe ». De manière inverse, lorsque les agressions ont lieu dans les « bonnes familles » (classes sociales supérieures, blanches) les agresseurs sont très souvent protégés [6]. Alors il y a bien une chose dont nous sommes sûres : tout comme le patriarcat, la culture de l’inceste est présente dans toutes les classes sociales, toutes les sociétés et tous les pays du monde.

Nous redoutons que ces nouvelles dispositions ne fassent qu’augmenter le nombres de signalements injustifiées envers les personnes racisées. Nous craignons des possibles dérives et instrumentalisations fémonationalistes (utilisation du féminisme à des fins répressives et racistes notamment), et que les personnes les plus surveillées et punies soient en grande partie des hommes racisés, comme cela a pu être le cas avec la création du délit de « harcèlement de rue ».

Enfin, lorsqu’on est une personne racisée subissant de l’inceste, il est parfois impossible de parler et de briser le silence car les enjeux ne sont pas des moindres. Parler c’est risquer la rupture familiale. Dans ce pays, pour faire face au racisme ambiant la famille peut être une ressource précieuse. Dénoncer c’est mettre cette protection et cet équilibre en danger. Ça veut aussi dire qu’on risque de perdre ses racines, ses langues et qu’on se retrouve seul.e face à un pays qui nous déteste. De plus, parler de ce qui nous vivons à des personnes blanches c’est possiblement s’exposer à des réactions racistes.

Sortir du féminisme carcéral. [Vers un féminisme anti-carcéral] [7]

Soyons claires : nous ne condamnerons jamais une personne victime d’agression qui décide de porter plainte. Nous comprenons intimement la nécessité de se sentir écouté.e, cru.e, compris.e, en sécurité. Il ne s’agit en aucun cas de juger les stratégies individuelles de chacun.e car il est évident qu’on fait comme on peut avec les outils disponibles pour affronter la situation. Par contre, nous accusons la justice, la police et la prison, en un mot l’Etat, de se poser comme intermédiaire obligatoire, omniprésent et totalitaire dans les affaires de violences et de nous déposséder de nos vécus.

Pour toutes ces raisons, l’appel des associations de victimes à des lois plus protectrices est compréhensible. Mais pour toutes ces raisons nous pensons qu’il est indispensable de comprendre l’impact concret de telles lois sur les personnes ciblées par le système judiciaire et carcéral. Les luttes féministes n’ont donc aucun intérêt à aller sur le terrain punitif et ont tout intérêt à s’émanciper du système pénal.

Ce n’est pas de l’angélisme. Nous savons que la violence est quotidienne, le viol banal, le silence écrasant. Nous ne le savons que trop bien. Mais nous considérons que l’Etat ne nous protégera pas de l’inceste et plus généralement du patriarcat. D’une part car la justice poursuit avant tout des délits économiques et que les prisons ont historiquement toujours servi à protéger le capitalisme et l’impérialisme, non pas l’intégrité physique [8]. D’autre part car il n’y aura jamais de tribunaux et de prisons assez grandes pour punir tous ces actes : [si on estime à 720.000 le nombre de victimes ou futures victimes parmi les personnes actuellement scolarisés en France] [9] ; si 1 femme sur 3 a vécu des violences dans sa vie, c’est qu’il y a bien un agresseur derrière chaque agression ; alors, franchement, quel est le projet ? Les enfermer tous ?! [10] Et donc, qu’est-ce-qui est le plus réaliste, pour nous féministes ? La gestion punitive des violences patriarcales ou considérer sérieusement d’autres stratégies pour y faire face ? De plus le système punitif ne prend jamais en charge les personnes victimes : accompagnement post-trauma, indépendance économique et social, self-défense,…

Ces alternatives à la justice pénale existent. Elles ont été réfléchies par des communautés qui ne pouvaient se permettre de faire confiance à la police et à la justice (communautés autochtones et Noires en Amérique du Nord, communautés LGBTQIA+) et qui se sont organisées concrètement pour prendre en charge, sans l’Etat, les violences patriarcales.

Il est tout à fait possible et, de notre point de vue, urgent, de faire mieux que la police et la justice.

En tant que féministes, on peut faire mieux, on doit faire mieux.

Des féministes en lutte contre l’inceste et son monde

Bibliographie indicative

  • Brochures sur infokiosque.net : Inceste et Sensations volées
  • Dorothée DUSSY (2013). Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1. Marseille : Discussion
  • Patric JEAN (2020). La lois des pères, Monaco : Editions Du Rocher.

Sites internet

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Source: Manif-est.info