Juillet 11, 2022
Par Lundi matin
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Le soir du 24 avril 2022, prĂšs de la PrĂ©fecture de Police de Paris, Fadjigui et Boubacar Kamara Ă©taient tuĂ©s de plusieurs balles dans le dos, tirĂ©es au fusil mitrailleur par un jeune policier de 24 ans. Le meurtrier et ses complices ont invoquĂ© la lĂ©gitime dĂ©fense et le droit de tirer sans sommation sur une voiture en fuite. Les sources policiĂšres, relayĂ©es par les mĂ©dias mainstream, ajoutaient que les deux hommes tuĂ©s au Pont Neuf « Ă©taient dĂ©favorablement connus des services de police, entre autres pour stupĂ©fiants Â».

La justification morale fournie par la Police de l’assassinat de deux personnes, puise dans la construction imaginaire du « dealer Â», dĂ©mon des temps modernes. Une construction largement mythique, car entre Pablo Escobar et un petit revendeur de banlieue il y a un ocĂ©an.

Fadjigui et Boubacar avaient 25 et 31 ans et vivaient dans le quartier des Amandiers, Ă  MĂ©nilmontant, dans une citĂ© populaire appelĂ© « la banane Â». Au soir du 24 avril, ils avaient pris leur Polo et Ă©taient venus en plein centre de Paris, pour rĂ©pondre Ă  l’appel d’une connaissance parisienne, Yann, ĂągĂ© de 42 ans. La transaction portait sur un gramme de cocaĂŻne pour 70 euros. Deux frĂšres, noirs, vivant dans un quartier populaire racisĂ©, se sont dĂ©placĂ© un soir d’élections prĂ©sidentielle en plein centre de Paris, pour livrer un gramme de coke Ă  un parisien. Gains escomptĂ©s ? Au mieux 30-35 euros, Ă  partager entre eux. Autant que s’ils avaient fait une course Uber. Mais avec infiniment plus de risques, de la garde-Ă -vue Ă  la prison, jusqu’à la mort. Deux morts pour un gramme.

Une marche blanche, Ă  laquelle ont participĂ© des centaines de personnes, en majoritĂ© Noires, a Ă©tĂ© organisĂ©e le 4 mai dans le quartier oĂč vivaient les frĂšres Kamara et leur famille, pour commĂ©morer et honorer les morts, et pour dĂ©noncer le droit de tuer dont se sont arrogĂ© les policiers. La famille des victimes et les familiers militant-e-s de diffĂ©rentes associations de victimes de violences policiĂšres ont dĂ©noncĂ© les assassinats, les mutilations, les coups et humiliations subies depuis des annĂ©es et des annĂ©es par des populations discriminĂ©es, stigmatisĂ©es, racisĂ©es, en demandant justice, Ă©galitĂ©, dignitĂ©.

Mais il y a un sujet que les sƓurs, mĂšres, frĂšres, ami-e-s des victimes des violences policiĂšres n’évoquent pas et n’osent pas dĂ©noncer : en plus du racisme et du classisme, les policiers se sentent lĂ©gitimĂ©s Ă  exercer les pires violences, jusqu’au meurtre, parce qu’ils ont criminalisĂ© leurs victimes par le stigmate de « trafiquant de drogue Â».

En France, l’instrumentalisation de « la guerre Ă  la drogue Â» pour criminaliser des groupes et des populations considĂ©rĂ©es dangereuses est peu connue, encore moins dĂ©battue et questionnĂ©e. Aux Etats Unis, par contre, le questionnement de la prohibition et des consĂ©quences de la « guerre Ă  la drogue Â», dĂ©clenchĂ©e par Richard Nixon en 1971, a fait son chemin. Des recherches universitaires, comme celle de la juriste afro-amĂ©ricaine Michelle Alexander [1], des documentaires comme celui d’Eugene Jarecki [2] ou de Peter Puhlmann, ou encore des sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es telle The Wire, de David Simon, ont dĂ©crit, chiffrĂ©, dĂ©cortiquĂ© ce systĂšme idĂ©ologique rĂ©pressif appelĂ© « guerre Ă  la drogue Â».

De Nixon Ă  Reagan, de Bush Ă  Clinton et Obama, tous les PrĂ©sidents amĂ©ricains depuis 50 ans ont fait de la « guerre Ă  la drogue Â» une prioritĂ© nationale et internationale. Avec toutes ses horribles consĂ©quences. Des dizaines et des dizaines de milliers de morts dans les affrontements entre policiers, militaires et bandes criminelles, des AmĂ©riques Ă  l’Asie et dĂ©sormais en Afrique. Parmi les condamnĂ©s Ă  mort, de la Chine Ă  l’Iran, de l’Arabie Saoudite Ă  l’IndonĂ©sie, la moitiĂ© le sont pour trafic de drogue. Sans oublier les milliers de mort au nom de la guerre contre les trafiquants, tuĂ©s Ă  bout portant par des policiers en uniforme ou par des paramilitaires, des favelas brĂ©siliennes aux quartiers populaires de Manille. Beaucoup, beaucoup de morts, infiniment plus que les morts provoquĂ©es par l’absorption exagĂ©rĂ©e des dites drogues.

La criminalisation non seulement des grands trafiquants mais aussi des petits revendeurs voire des simples consommateurs a multipliĂ© la population carcĂ©rale. Aux Etats-Unis en particulier, oĂč l’on est passĂ© de 300000 prisonniers dans les annĂ©es 1970 Ă  plus de deux millions aujourd’hui, auxquels il faut ajouter cinq millions de personnes « sous main de justice Â», Ă  savoir en libertĂ© conditionnelle ou probatoire. Et une fois estampillĂ© criminel, les anciens prisonniers deviennent des parias, privĂ©s de toute aide sociale, discriminĂ©s Ă  l’embauche et Ă  l’accĂšs Ă  un logement. « Bien que les consommateurs et dealers de drogues Ă  travers le Pays soient blancs, les trois quarts de ceux qui sont emprisonnĂ©s pour drogue sont Noirs ou Latinos Â» [3].

Depuis cinquante ans, la « guerre Ă  la drogue Â» a permis en effet aux Etats de mener une guerre aux droguĂ©s, criminalisĂ©s et mis au ban de la sociĂ©tĂ©. Mais pas Ă  tous les consommateurs de psychotropes interdits. La traque et la punition s’abat sur des groupes pris comme ennemis intĂ©rieurs, les Noirs et les Latinos aux Etats-Unis, les Noirs et les Arabes en France, les personnes dĂ©viantes aux normes (hippies, teuffeurs) et les pauvres qui essayent de se dĂ©brouiller, partout.

La « guerre Ă  la drogue Â» se rĂ©vĂšle pour ce qu’elle est : une guerre discriminatoire, injuste et nĂ©faste. Une guerre aussi absurde qu’inutile. L’OFDT [4] comme les associations de rĂ©duction des risques auprĂšs des usagers de drogues [5], savent et disent que les drogues et les droguĂ©s sont partout, parmi nous. Aujourd’hui, en France, on estime Ă  4 millions les consommateurs de cannabis, 2 millions pour la cocaĂŻne, 300 000 pour l’hĂ©roĂŻne et ses substituts, plus toutes les substances utilisĂ©es au cours de fĂȘtes et rencontres (psychĂ©dĂ©liques, ecstasy, amphĂ©tamines, kĂ©tamine et autres). Le chiffrage de la consommation de psychotropes interdits ne serait pas complet sans y ajouter les drogues lĂ©gales. A commencer par l’alcool, consommĂ© quotidiennement par sept Ă  huit millions de Français, puis par les antidĂ©presseurs et les anxiolytiques, puis par les mĂ©dicaments psychiatriques, sans oublier les morphiniques prescrits aux personnes malades et souffrantes. Quand on sait qu’on attribue Ă  l’alcool 50 Ă  60000 morts par an en France et qu’aux Etats-Unis au cours des derniĂšres annĂ©es on a comptabilisĂ© 50 000 morts par an d’overdose d’opioĂŻdes (Oxicodone, Oxicontin) prescrits par les mĂ©decins, continuer Ă  faire la diffĂ©rence entre drogues lĂ©gales et illĂ©gales apparaĂźt absurde [6]. Sinon finalisĂ© Ă  d’autres objectifs, qui ont peu Ă  voir avec la santĂ© publique et beaucoup plus avec une rĂ©pression policiĂšre ciblĂ©e.




Source: Lundi.am