Juin 2, 2022
Par Le Poing
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A voir bientôt à Montpellier, un documentaire passionnant qui fait beaucoup réfléchir sur l’Espagne dite “démocratique”

Une première projection à Montpellier du film Amis, dessous la cendre, a été contrariée par le COVID. Le Centre Ascaso-Durruti en annonce donc une nouvelle. Cette projection aura lieu mercredi 15 juin. Dans le quartier de la gare Saint-Roch, le Centre Ascaso-Durruti entretient une réflexion culturelle et politique, sur des bases libertaires. Sa bibliothèque à ce sujet, léguée par un Montpelliérain réfugié de la Guerre civile espagnole, est impressionnante.

Ce lieu est donc idéal pour découvrir à présent le film Amis, dessous la cendre. Ce documentaire de 58 minutes vient tout juste de sortir. Il s’attache au parcours de Victor Simal, un militant anarchiste perpignanais qui fut le héros malencontreux, avec son camarade Bernard Pensiot, d’une très sombre péripétie dans la résistance tardive au franquisme. Début février 1978, chacun des deux tombe dans un piège, Victor à la frontière dans les Pyérénées, Bernard sur les quais de Barcelone. Début février 1978 ? Cette date peut étonner. Le dictateur Franco n’est-il pas mort le 20 novembre 1975. L’Espagne n’est-elle pas en train de vivre une magnifique “transition démocratique”, que concluerait en 1982 l’écrasante victoire électorale des socialistes espagnols ?

Cette anomalie dans les dates rend passionnant le film Amis, dessous la cendre. Elle le rend même très actuel, alors qu’on ne parle que de consultations électorales. Elle incite à comprendre comment la mise en place de cette fameuse démocratie espagnole, est alors une manière d’assurer la poursuite de l’essentiel : soit l’entretien du système d’exploitation capitaliste, à un moment où le régime fasciste est épuisé. Dans l’Espagne de ces années-là, il est même difficile de parler d’après-franquisme, tellement sont nombreux les personnages de l’ancien régime fasciste, qu’ils soient de premier plan ou à tous les étages de l’appareil d’État, qui se reconvertissent fissa dans les rouages du nouveau système de démocratie “représentative”.

La gauche de gouvernement – Parti communiste compris – et les syndicats qui y sont rattachés, acceptent de souscrire au Pacte de la Moncloa, signé le 25 octobre 1977. L’objectif premier et de soigner la crise du capitalisme espagnol, forcément au détriment des intérêts des travailleurs. Il n’y a plus alors que deux forces sociales significatives pour s’opposer au pacte de compromission unanimiste : d’un côté l’indépendantisme basque avec sa branche armée l’ETA, de l’autre l’anarcho-syndicalisme qu’incarne la CNT, dorénavant légalisée, mais qui refuse de rallier le Pacte.

La CNT jouit du grand prestige de la révolution libertaire qu’elle a animée en pleine guerre civile de la fin des années 30. Son premier grand meeting à Barcelone, à visage découvert, le 2 juillet 1977, attire deux cent mille personnes sur les pentes de Montjuich. Son influence demeure très prégnante dans des grèves ouvrières dures et autonomes, comme à Vittoria, ou dans l’immense entreprise Roca, ou encore parmi les pompistes barcelonais.

Le Ministre de l’intérieur de transition, Martin Villa ne cesse d’expliquer que la menace libertaire, bien que non armée, lui paraît tout aussi préoccupante que le conflit basque. Début 1978, il passe à l’offensive. Il faut contrer l’influence anarchiste, et forger pour l’opinion une image d’organisation dangereuse. Le 15 janvier 1978, une grande manifestation barcelonaise en opposition au Pacte de la Moncloa, est concommitente d’un incendie qui se déclenche dans la salle de spectacle de la Scala. En furent aussitôt accusés les militants anarchistes (depuis lors, cette machination a été entièrement démontée).

Une grande vague répressive suit. Il faut aussi démontrer que les anarchistes sont impliqués dans un complot international, avec tout ce qu’il faut de trafic d’armes. Alors sont tendus les pièges qui provoquent l’arrestation des deux militants perpignanais, rompus aux contacts clandestins transfrontaliers en solidarité aux camarades espagnols anti-franquistes. Ils furent sauvagement torturés. Puis leur incarcération à la prison de La Modelo dura neuf mois. Leur incrimination était si grave au fond, qu’ils seront finalement libérés, sans même avoir été confrontés à un juge d’instruction.

Leur fuite hors du pays, et la victoire politique finalement remportée par le régime post-franquiste, finirent par faire oublier leur « affaire ». Laquelle eut en son temps un impact considérable à Perpignan, où la mouvance anarchiste était alors très vivace, au contact de la mémoire révolutionnaire espagnole. Bernard Pensiot étant décédé voici quelques années, la caméra d’Amis, dessous la cendre, accompagne les pas du seul Victor Simal, lorsque, ces toutes dernières années, il lui est possible d’aller visiter la sinistre prison de la Modelo à Barcelone, juste désaffectée ; là où il avait été incarcéré.

Sur de telles bases, on aurait pu craindre un film-souvenir assez anecdotique, et tout apologétique. Il n’en est rien. Cela tient déjà à la personnalité extrêmement enjouée, toujours très impliquée, de Victor Simal. Cela contribue à actualiser les enjeux espagnols des années 70. Les vraies questions demeurent celles de l’usage “démocratique” bourgeois, qui garantit l’essentiel : soit la reconduction du système d’exploitation capitaliste. Cela avec la complicité des appareils des partis et syndicats d’opposition et de gouvernement, prêts à tous les jeux de pouvoir, eux aussi sans toucher en rien à l’essentiel.

A ce titre, les souvenirs de Victor Simal (hélas décédé lui aussi, de maladie, juste après la sortie du film) réveillent une séquence formidable dans la mémoire des luttes. En pleine “transition démocratique”, il va sans dire que le système pénitentiaire demeure un bastion des pires franges du régime fasciste. Y croupissent les “droits communs”, victimes de lois sociales et de leur dureté répressive exceptionnelle, dans cette société obscurantiste et ultra-réactionnaire qu’a entretenue le franquisme. Quand les détenus politiques furent élargis par le nouveau régime, les prisonniers sociaux, les fils du peuple égarés, se sentirent trahis, relégués, oubliés.

Ils parvinrent alors à lancer un mouvement de rébellion derrière les barreaux, d’une puissance et d’une durée inouïes. Pensiot et Simal se retrouvent immergés dans ce monde carcéral, et solidaires, juste au moment où les droits communs insurgés parviennent à des moments de rébellion autogestionnaire peu imaginables, mais subissent aussi, sous nouveau régime “démocratique”, une répression d’une férocité inouïe, de pur jus franquiste. L’État n’ayant surtout pas du tout perdu la boussole de sa raison d’être.

Amis, dessous la cendre. Projection le mercredi 15 juin 2022 à 20h30 (précédé d’un pannier partagé), au Centre Ascaso-Durruti, 6, rue Henri René à Montpellier.




Source: Lepoing.net