Avril 12, 2021
Par Lundi matin
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Il y a 2 ans le même jour, 11 avril 2019, Ola Bini, chercheur et programmeur d’outils pour la protection des communications privées, ami de Julian Assange, était arrêté en Équateur où il réside, accusé d’avoir hacké des serveurs gouvernementaux, sans qu’aucune preuve existe. Emprisonné plusieurs semaines puis libéré, interdit de quitter le pays, il est toujours balloté dans les limbes juridiques en attente d’un pré-procès sans que ne lui aient jamais été communiquées clairement la nature des accusations contre lui. L’ensemble ressemble fort à un gros coup d’intimidation et délit d’amitié [3].

Il y a 4 ans en avril 2017, WikiLeaks persévérait dans sa série de publications exposant l’arsenal de cyber-armes de la CIA, c’était Vault 7. Mike Pompeo, directeur de la CIA, avait alors qualifié WikiLeaks d’« agence de renseignement non-étatique hostile ». Dans un monde inversé, cela ressemble au meilleur compliment que le pouvoir puisse faire à la presse. Mais les seules médailles décernées sont celles du peuple, et elles ne suffisent toujours pas à faire cesser la persécution. [4] [5] [6] [7]

Il y a 11 ans en avril 2010, WikiLeaks publiait la vidéo Collateral murder, inaugurant un ensemble de publications exposant les agissements criminels des États-Unis dans leurs « Guerres contre la Terreur » en Iraq et Afghanistan, les Iraq et Afghan War Logs. Les responsables des tirs sur des civils dont des journalistes de Reuters, l’armée des États-Unis et ses soldats, n’ont eux toujours pas été punis. [8] [9]

Le texte qui suit revient sur les principaux événements depuis l’arrestation de Julian Assange jusqu’à aujourd’hui, les prochaines étapes dans la lutte pour sa liberté, pour WikiLeaks et la défense de la liberté d’information. Il est truffé de suggestions de (re)lecture et de nouveautés pour ne-pas-célébrer comme il se doit ce révoltant prisoniversaire. Enfin, parce qu’un prisoniversaire n’en serait pas un sans une radio transmettant notre outrage, notre soutien, leur courage, nous vous invitons à vous connecter à Radio Free Assange ! [10]

Flashback

Il y a 2 ans en avril 2019, l’Équateur de Lenin Moreno révoquait l’asile politique de Julian Assange sur des motifs fumeux et le 11 au matin, il était arrêté par la police britannique à l’ambassade de Londres [11]. Depuis son apparition glaçante où menotté, emporté dans le fourgon, Assange criait au Royaume-Uni de « résister » aux pressions des États-Unis, le monde n’a plus vu ni entendu le fondateur de WikiLeaks… et le Royaume n’a que trop peu résisté… Assange était immédiatemment emprisonné dans la prison de haute sécurité de Belmarsh au motif qu’il n’avait pas respecté sa caution lorsque, en 2012, il s’était rendu à l’ambassade d’Équateur pour demander l’asile politique contre les persécutions politiques des États-Unis [12]. Le même jour donc Ola Bini, chercheur et programmeur d’outils pour la protection des communications privées, ami de Julian Assange, était arrêté en Équateur où il réside. Dans la foulée, les États-Unis produisaient un premier acte d’inculpation à l’encontre d’Assange, où seuls figuraient quelques chefs d’accusation, correspondant à une peine de prison relativement courte. Ils demandèrent immédiatement au Royaume-Uni son extradition, lequel tamponna la demande. Dans les mois qui suivirent, l’acte d’inculpation fût modifié deux fois, accusant dès lors Assange de 18 chefs d’espionnage, conspiration et hacking, dans le cadre des publications par WikiLeaks des Iraq et Afghan War Logs  [13]Le fondateur, éditeur et journaliste de WikiLeaks est aujourd’hui passible d’une peine de 175 ans de prison aux États-Unis – une attaque inédite contre la liberté d’informer dans un régime dit démocratique. Passées les semaines de sa peine accomplie pour non respect de sa caution, Assange a été malgré tout été maintenu en détention, son état de santé est allé s’aggravant, il a été un temps incarcéré dans l’aile médicale de Belmarsh. C’est dans des conditions extrêmes et déplorables, rendues encore plus précaires par l’arrivée du covid-19, qu’il s’est préparé et a traversé les deux périodes de son procès en extradition à Londres, en février puis septembre 2020.

Le procès en extradition, saison 1 et 2

Le procès en extradition d’Assange s’est déroulé du 24 au 28 février 2020 puis du 7 septembre au 1 octobre 2020. De bout en bout la procédure s’est illustrée comme la continuation de la persécution politique par d’autres moyens : un procès pipé, avec magistrats partiaux, conflits d’intérêts, asymétrie de moyens entre accusation et défense, présence d’agents américains, accès difficile voire impossible aux journalistes et observateurs·trices citoyen·nes, obstacles à la communication entre Assange et ses avocats, humiliations répétées… [14] La défense d’Assange a construit ses arguments autour des obstacles à l’extradition figurant dans le traité entre le Royaume-Uni et les États-Unis applicables dans son cas, à savoir : la nature journalistique de son travail avec WikiLeaks et le caractère politique des accusations formulées par les États-Unis, les violations de ses droits fondamentaux, des abus de procédure, les risques de traitements inhumains, dégradants et de torture aux États-Unis, les conditions de détention sous le régime des Mesures Administratives Spéciales (SAM) aux États-Unis, l’état de santé physique et mental extrêmement dégradé de Julian Assange après 10 ans de persécutions et de privations arbitraires de libertés, son profil neuroatypique et le risque élevé de suicide [15]. De nombreux experts ont été appelés par la défense pour témoigner sur ses points lors des audiences : historiens, professeurs, journalistes, avocats, parmi lesquels le vétérant lanceur d’alerte des Pentagon Papers Daniel Ellsberg ou encore Noam Chomsky. Leurs témoignages, dont la plupart sont publics et disponibles dans leur intégralité, offrent des éclairages passionnants et indispensables sur cette affaire historique [16]. Si par un jour d’avril un éditeur avisé lisait ces lignes, il y verrait les matériaux pour un livre-document puissant et nécessaire (nous offrons les traductions, bien avancées, il n’y a plus qu’à oser). Enfin, le 4 janvier 2021, la juge Vanessa Baraister rendait son verdict  [17] : à la surprise générale de ses soutiens, l’extradition d’Assange est refusée en première instance.

Le verdict : Assange ne peut pas être extradé mais…

L’extradition d’Assange est donc refusée en première instance, au motif qu’il serait injuste et oppressif de l’extrader en raison de son état de santé, en particulier sa santé mentale et du risque de suicide dans les prisons des États-Unis peu capables, selon la magistrate, de s’assurer contre un tel risque. Mais le soulagement n’est que de courte durée lorsque le monde découvre le reste du jugement : Vanessa Baraister n’a reconnu comme admissible aucun des autres obstacles à l’extradition présentés par la défense de Julian Assange, validant en creux les accusations des États-Unis contre lui, celles-là même qui représentent une menace sur la liberté d’informer et d’être informé·e·s. Comme noté par de nombreux critiques, ce verdict n’est PAS une victoire pour la liberté de la presse, au contraire. C’est comme si la juge Baraister avait dit : « j’aurais bien voulu autoriser l’extradition de Julian Assange que je ne reconnais pas comme journaliste pour qu’il soit jugé chez vous pour conspiration et espionnage pour des faits que je ne reconnais pas plus que vous comme du journalisme, mais son état de santé est trop mauvais, je ne peux pas le permettre ». Les États-Unis ont rapidement fait appel de cette décision. Quelques jours plus tard, la juge refusait de libérer Julian Assange sous caution au motif qu’il serait susceptible de s’enfuir. Il est donc enfermé toujours dans les conditions extrêmes de Belmarsh, alors que sa fragilité est reconnue, que la pandémie menace, et qu’il n’est jugé coupable de rien.

Là où nous en sommes

Et maintenant quoi ? Où en est Assange dans ce dédale judiciaire qui s’étire dans le temps jusqu’à l’épuisement de ses forces, accompagné par l’indifférence des médias mous, le désespoir las et le sentiment d’impuissance acquise des soutiens ? Des camarades ont réalisé un graphique pour aider à à se repérer [18] tandis que d’autres ont mis à jour une Foire Aux Questions pour répondre aux questions qui surgissent [19]. Nous sommes ici : L’administration Biden a refusé d’abandonner les poursuites contre Assange et WikiLeaks. Les États-Unis ont fait appel de la décision britannique de ne pas extrader, en présentant des « perfected grounds », des « arguments détaillés ». Cette demande en appel déposée par les États-Unis doit encore être acceptée par la justice britannique. Elle ne concernerait que le point de blocage énoncé par la juge en première instance à savoir, la santé d’Assange et les conditions de détention aux États-Unis. Le délai avant que la justice britannique ne se prononce sur l’acceptation de cette demande d’appel par les États-Unis à été allongé pour permettre à la défense de Julian Assange de préparer leurs réponses à ces « arguments détaillés », ainsi que – dans le cas où la défense le souhaiterait – de demander un « cross-appeal », un « avis d’appel incident », un appel contradictoire. Au lieu de limiter la question de l’extradition d’Assange à des aspects de santé, un avis d’appel incident permettrait à la défense de remettre en jeu les autres points d’osbtacles à l’extradition qui ont été ignorés dans la décision précédente, obligeant la justice britannique à les reconsidérer. Cela en vue de consolider la non-extradition d’Assange et sa liberté future, en évitant que s’établisse un précédent dangereux pour la liberté de la presse. Au moment où nous écrivons, il n’est pas clair quelle stratégie va adopter la défense de Julian Assange. Nous espérons, comme le rapporteur des Nations Unies contre la torture Nils Melzer, qui livre ses réflexions acérées dans un nouvel entretien publié également ce jour dans Lundi matin, que « les avocats de Julian Assange seront assez perspicaces pour déposer un avis d’appel incident » [20]. Si la défense choisit en effet de faire cela, alors le temps sera à nouveau allongé pour permettre aux États-Unis de préparer leurs réponses en retour… Julian Assange n’est donc pas encore sorti de prison, et nous ne devons pas nous démobiliser, car les étapes et mois qui viennent sont cruciaux. Hauts les cœurs !

Post-scriptum

Ne croyons pas que l’affaire Assange ne nous concerne pas en France, petit pays qui s’offusque du sort du prisonnier politique Navalny en Russie mais se tait sur ce qui se joue derrière la porte juste à côté, et qui malmène les libertés chez elle. Petit pays qui s’enlise dans l’état d’urgence entérinant l’exception, qui police les critiques, les contre-pouvoirs, le journalisme, la pensée, à coup de lanceurs de balles, d’interdictions de manifester, de se réunir, de lois insécurité globale et c’est-par-racisme, de surveillance généralisée normalisée. Petit pays où un journaliste qui expose les violences d’état a tôt fait d’être taxé de « militant » et harcelé, peut se trouver en garde à vue accusé de « participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations » pour un tweet au théâtre avec Macron, où un policier lanceur d’alerte est menacé de sanctions par sa hiérarchie lorsqu’il révèle le racisme et les maltraitances des institutions… Où un gouvernement présente des informations trafiquées à ses parlementaires, où des décisions sanitaires sont prises à huis clos dans un conseil de guerre… [21] [22] [23]

Nous avons plus que jamais besoin de tout l’écosystème d’information, de communication, de pensée critique, qui permet aux peuples d’accéder aux informations authentiques, d’échanger, de débattre, de demander des comptes à leurs gouvernants, de les renvoyer ou les punir lorsqu’ils ou elles commettent des fautes et des crimes, enfin, de déterminer ce qui pourra ou pas être fait en leurs noms, leurs destins.

Le sort d’Assange et de WikiLeaks est intimement lié à cette possibilité là en France et de part le monde.

Pour des printemps qui chantent,

LIBERTÉ POUR ASSANGE, MAINTENANT !

Pour écrire à Julian Assange en prison :

Mr Julian Assange
Prisoner #:A9379AY
HMP Belmarsh
Western Way
London SE280EB
Royaume-Uni

À noter : Composer des messages courts sur papier simple. Ne pas envoyer de cartes postales, argent, paquets, ne pas communiquer d’informations sensibles (le courrier est lu). Un nom et adresse d’expéditeur doivent figurer au dos de l’enveloppe sans quoi le courier ne sera pas distribué.

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Source: Lundi.am