Octobre 24, 2022
Par À Contretemps
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Au matin de ce jour sans vent, l’immobilité du paysage laisse l’esprit encore secoué par les cauchemars d’une nuit agitée. Il reste à s’en remettre pour, malgré la fatigue, réarmer et envisager le présent démembré d’un passé qui, comme dit l’autre, ne passe pas. Dans un soupir un peu las, l’éternel détour de l’éternel retour me fait murmurer qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil.

Reste la folklorique lutte des egos d’une vague vie associative conférant une docte prétention à certains catéchumènes de la militance qui ânonnent un latin de sacristie relooké. Ce qui ne cesse de me déconcerter, c’est que ces illuminés se sentent investis d’une mission supérieure. À croire qu’une cause mystérieuse leur sert d’alibi, attise leur goût du pouvoir, muscle la suffisance de son expression, nourrit le complexe de supériorité des uns, la maniaquerie bureaucratique des autres et finit par offrir à leurs penchants épurateurs une dérisoire et pour tout dire pathétique justification. Leur passion de la scission et de l’exclusion est imbue de leur propre fatuité. Comme si leur seule personne pouvait être garante d’une pureté mythique faisant peu de cas de la simple humanité, imparfaite et branlante, des pauvres pécheurs que nous sommes à leurs yeux – et bien bons qu’ils sont de prétendre à notre rédemption. Ces Tartuffe des temps modernes qui, toujours et encore, usent les meilleures volontés et brouillent notre discernement de modestes figurants, nous mettent sur la sellette sans ménagement. Lorsque paraît la cour, soit les frères et sœurs de la confrérie, se renouvelle sans cesse le spectacle d’une politique réduite à l’expression d’un jugement dernier. Se voient alors cités à comparaître les hésitants, les adeptes du doute ou les simplement réservés. Parfois le roi est nu et le cycle est bouclé. C’est alors que le sordide tourne à la farce.

Il y a, pour sûr, de la comédie humaine et des illusions perdues chez tous ces Rastignac et Rubempré néo-ruraux. Belle occasion, en somme, de réfléchir à la bêtise, si bien illustrée par Flaubert, en relisant nos classiques. Ce faisant, on y sentira, accommodé à la sauce du retour du refoulé, le grain de la roche que Sisyphe, notre seul espoir de tendre vers les sommets, pousse inlassablement, éternellement, sans jamais, comme l’a si bien noté Camus, se défaire de sa joie de vivre. Grâces soient rendues aux cœurs purs qui s’y collent encore et qui, déjà en son temps, inspira à l’auteur de L’Étranger la conviction que chaque « grain de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, form[ait] un monde ». « La lutte elle-même vers les sommets, ajouta-t-il, suffit à remplir un cœur d’homme. » Car il fallait « imaginer Sisyphe heureux ».

Ignorant cette ambition dénuée d’illusion, nos Tartuffe s’incarnent, eux, dans des visages changeants qui peuvent parfois emprunter nos traits ou ceux d’un ami. Car, il faut bien l’avouer, infinies sont les mauvaises surprises que nous réserve notre propre pâte humaine, ce fardeau qui toujours nous tire vers le bas, vers cette chute à laquelle on n’échappe pas et qui, pour s’alléger, nécessite un nouvel effort ascendant : pousser en somme vers le haut le rocher de notre humanité sans dieu ni maître. À défaut, il fait peu de doute qu’on cédera à la tentation de savoir tout sur tout ou d’avoir toujours raison et à la prétention de connaître la recette pour nettoyer, une fois pour toutes, les écuries d’Augias.

Il est si difficile de maintenir vivante une forme d’optimisme sans illusion, sans ersatz de dieux, sans grandes déclarations, sans imprécations définitives. Le goût des plaisirs de l’amour, du soleil, de la mer, de la montagne, que Camus, encore lui, sut si bien évoquer dans ses livres, nous sert de contrepoison. Car il faut bien vivre sans rien lâcher, du moins autant que faire se peut, de nos exigences éthiques (et non pas ethniques) – le droit à la dignité et à la justice pour tous, à l’égalité des talents et au rappel du devoir des plus forts vis-à-vis des plus faibles –, responsabilité écrasante sous le poids de laquelle bien souvent nous cédons, incapables que nous sommes de rouler cette roche jusqu’au sommet tout en sachant qu’aussitôt elle dévalera la pente dans le fracas de notre incapacité à la porter à cette hauteur. Au risque de l’abîme. En clair, sous le poids de notre condition humaine, nous ne valons guère mieux que ceux qui nous répugnent avec leurs prétentions, leurs bannières, leurs croix, leurs croissants, leurs marteaux, leurs faucilles, leurs Évangiles, leur Coran, leur Bible, leur lecture sacralisée du Capital, tous querelleurs et exégètes, tous chasseurs d’apostats, de traîtres, d’impurs, toujours en quête de victimes à sacrifier, jamais à court d’immolations. Et puisque nous sommes condamnés à cette absurdité, nous supportons tant bien que mal le fardeau que Sisyphe retrouve toujours au bas de la montagne, le nôtre donc. Nous devrions, comme lui, juger que finalement tout est bien, que cet univers désormais sans maîtres ni vérités définitives, sans dieux ni juges suprêmes – univers qui, pourtant, semble être fait sur mesure pour le grand inquisiteur de Dostoïevski – puisse nous apparaître, comme pour Camus, « ni stérile ni futile ». Car cette ascèse joyeuse à laquelle nous convie l’Algérois, ami des petites gens et des libertaires espagnols, est sans doute nécessaire pour ne pas totalement désespérer « de l’éternelle nécessité de pousser vers les sommets le rocher témoin de notre peine ».

Lorsque déferle la charge furieuse des impératifs moraux de nos guides spirituels qui veulent que tout change pour que rien ne change, il nous faudrait, d’un pas de côté, nous écarter de leur chemin et leur laisser cette place à laquelle ils aspirent avec tant d’énergie, de hargne et de passion. Comme si leur vie en dépendait. Cette incarnation de l’absurde nous pousse à l’exil volontaire, noble pendant de la servitude à laquelle il est – inutile de se leurrer – si difficile d’échapper. Car même si nous ne sommes pas grand-chose dans cette société, nos penchants exagérément hystériques et narcissiques nous empêchent sans doute de nous en extraire vraiment et durablement.

Il se peut néanmoins que, comme le pointe Michelle Perrot dans Mélancolie ouvrière, notre « vieux rêve romantique de résurrection du peuple poursuivi par Michelet, Hugo, Sue, Sand, relancé par Mai 68, élargi par la quête patrimoniale née du sentiment d’irrémédiable destruction des racines et des horizons familiers irrigue sa curiosité [celle de l’historien amateur qui travaille sur la mémoire ouvrière]. Privés d’avenir, les révolutionnaires investissent le passé de leur espoir déçu. Leur indignation se nourrit du long cortège des injustices et des vies brisées ». Il se peut en effet que, pour ne pas nous rendre en nous asseyant sur le rocher de Sisyphe afin d’y contempler la misère militante des curés postmodernes, nous cherchions toujours un peu d’air frais dans les archives et les livres. Il se peut que, confrontés au spectacle de la comédie du pouvoir, nous constations que, toujours aussi puissant, ce désir-refuge dans ce passé qui ne passe pas soit invincible et, surtout, préférable au commerce des sauveurs venus amender la nature ingrate des ruraux qui, comme ils disent avec ce goût qu’ils ont pour la langue managériale des entrepreneurs de soi-même, « résistent au changement ». C’est une façon de demeurer présent au monde et de répondre, petitement certes (une réplique de La Comédie humaine), à son appel. Pour ne pas suffoquer d’indignation ou pleurer comme un dépressif livré sans défense à ses démons. Oui, il se peut que cela soit ainsi.

Rien de neuf sous le soleil, alors ? Qui sait ? On se remonte le moral – notre rocher – comme on peut, car, après tout, tous ces auteurs cités sont de bonne fréquentation. Ils me sont nécessaires, en tout cas, pour ne pas désespérer totalement de « l’éternel retour ». Alors, oui, il faut imaginer Sisyphe heureux… J’en suis encore loin, très loin, rassurez-vous, mais je m’y applique.

Jean-Luc DEBRY




Source: Acontretemps.org