Octobre 7, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Dans les dernières semaines, la tension est une fois de plus montée en territoire Wet’suwet’en. La compagnie Coastal GasLink (CGL) qui s’était pourtant fait mettre en échec l’année dernière par le mouvement #shutdowncanada y tente une nouvelle offensive extractiviste, en entreprenant de forer sous la rivière Wedzin Kwa. Or, la route d’accès au site de forage a été bloquée le 24 septembre dernier en mettant à profit la machinerie de CGL pour barrer le passage à ses travailleurs, et un campement a été érigé sur place. La compagnie gazière a une fois encore pu compter sur les services de la GRC, déjà dénoncée pour avoir fait un usage excessif de la force . Ceux-ci ne se sont pas fait attendre pour procéder à l’arrestation violente des protecteurs de l’eau et de la terre et à démanteler les barricades aussitôt reconstruites. Depuis, une petite maison a même été bâtie au beau milieu du site défiguré par CGL. Cette fois-ci, la lutte concerne, hormis la souveraineté territoriale, la question des artefacts et des preuves historiques de l’usage des territoires Wet’suwet’en.

 

Grâce à l’obtention d’un permis émis par la commission du pétrole et du gaz de la Colombie-Britannique, CGL a commencé à détruire le site de Lhudis Bin en dépit des recommandations contenues dans les rapports archéologiques effectués en 2015 et 2019. Ces rapports indiquaient la présence d’outils de pierre lithiques et divers objets confirmant que l’usage du territoire par les Wet’suwet’en remonte à des milliers d’années. Des représentants  de la  Nation Wet’suwet’en avaient déjà émis une plainte le 14 février 2019 à la Commission du pétrole et du gaz de la Colombie-Britannique concernant la présence de ces artefacts sur ces territoires, où devait avoir lieu la construction d’un camp industriel. Cependant, selon la Commission, les opérations menées par CGL sont conformes en vertu des termes de la Heritage Conservation Act et Oil and Gas Activities Act. A contrario  The Office of the Wet’suwet’en, un OBNL associé à la Nation Gitxsan et aux chefs traditionnels, affirment ne pas avoir été en mesure d’accéder à ces informations.

 

Les actions de destruction entreprises par CGL dans les derniers temps n’ont ici rien d’accidentel. Elle s’inscrivent dans le double mouvement de colonisation qui consiste à déposséder les communautés autochtones de leurs territoires, et par le fait même, nier leur histoire et leur souveraineté sur ceux-ci. C’est l’histoire du Kanada qui se répète en accéléré. À ce sujet, Sleydo’ (Molly Wickham), membre du Clan Gidimt’en, de la maison Cas Yikh explique :

 

«It’s evidence of our occupation of this land. This is legal evidence of our title. If they come and destroy this, they’re wiping us off this territory. They’re erasing the evidence of us being here. So, it’s really important that it’s protected.»

 

Une vingtaine d’archéologues canadiens et américains ont d’ailleurs écrit une lettre ouverte à la B.C. Archeology Branch pour critiquer le travail de Coastal GasLink. Malgré tout, les permis octroyés à CGL autorisent l’avancement des travaux à condition que tout artefact trouvé sur le site puisse être récupéré avant la destruction du site.

 

Pouvant bien paraître dans les médias, cette décision contribue en fait à la muséification des communautés autochtones et la négation de leur usage contemporain des territoires. Selon Chelsey Geralda Amstrong, archéologue et chargée de cours à l’Université Simon Fraser, le site doit être  compris comme faisant partie d’un vaste réseau de routes traditionnellement empruntées par les autochtones, mais aussi comme un espace toujours richement utilisé. Lhudis Bin, bien plus qu’un site archéologique, regorge d’arbres fruitiers et d’arbustes, notamment le bois piquant (ou aralie épineuse), utilisé en médecine traditionnelle pour traiter, entre autres, les maladies infectieuses telles que la tuberculose. On y retrouve aussi des savonniers, myrtilles, viorne trilobée, amélanchiers. Quant à la rivière Wedzin Kwa, celle-ci est au coeur des usages traditionnels et quotidiens:

    

     «It’s so important because it’s one of the last places where you can drink water right out of the river. It’s one of the last places in the world where we can safely do that. That provides absolutely everything that we need to live. And we cannot afford to lose that ability.» raconte Molly Wickham. 

   

Le forage entrepris par la compagnie met directement en péril plusieurs espèces de saumon et de truite, dont le saumon sockeye. Sans grande surprise, ce dernier fait partie d’un plan de réintroduction en partenariat avec Pêches et Océans Canada, qui n’a pourtant pas empêché CGL d’opérer, révélant une fois de plus la vocation purement extractiviste de l’État canadien et ses institutions. 

 

On retrouve là encore dans la voie tracée par le gouvernement et les compagnies extractivistes les trois figures de l’Indien présentées par Thomas King :  «l’Indien mort», «l’Indien vivant» et «l’Indien en règle». «L’Indien mort» est celui de la tradition lointaine. Fétichisé et muséifié, pur produit de l’imaginaire colonial,  il sert à vendre des marchandises ou créer des attraits touristiques. «L’Indien en règle» est celui recensé par l’État colonial canadien et qui tranquillement devra rentrer dans le bon chemin de la civilisation ou restera sinon une épine dans le pied de par sa simple existence.  «L’Indien vivant», lui, n’est pas authentique, il n’est qu’un pâle reflet du passé. On lui concèdera au mieux de pouvoir récupérer les artefacts de «l’Indien mort», mais il ne pourra jamais prétendre avec légitimité à aucune souveraineté. 

 

Cette nouvelle offensive de CGL n’a donc rien d’exceptionnel. Elle s’inscrit parfaitement dans la logique de dépossession en cours depuis plusieurs siècles. Et la compagnie n’est pas à son premier affront cette année. Dans les derniers mois, CGL a aussi décimé d’autres sections de forêt, faisant fi de l’absence de consentement de la part des communautés autochtones impliquées. 

 

Du 9 au 15 octobre,Gidimt’en Checkpoint lance un appel international aux actions de solidarité laissant présager une importante réponse des protecteurs et protectrices de la terre et de l’eau. Rappelons d’ailleurs que le groupe tactique d’intervention de la GRC, utilisé en 2020 pour attaquer le campement Unist’ot’en, n’est plus mobilisé à Fairy Creek, au sud de la soi-disant Colombie-Britannique, puisque l’injonction contre ses défenseurs n’a pas été renouvelée après plus d’un millier d’arrestations. On peut donc supposer une possible recrudescence de la répression envers les Wet’suwet’en, par le déplacments des forces policières d’un blocage à l’autre. Si cette supposition peut inquiéter, il nous est aussi possible de constater que les différents mouvements décoloniaux et de défense du vivant débordent peu à peu le dispositif policier. La suite reste à écrire.

 




Source: Contrepoints.media