Juin 16, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Lorsque l’on prend temps de poser son regard sur les habitations du monde entier, on se surprend Ă  constater Ă  quel point les hommes et les femmes qui les ont bĂąties Ă©taient distrait.e.s. L’immense majoritĂ© ont oubliĂ© de signer leurs constructions. Les SĂąhĂŽs du Mali, pas de nom, les Trulli des Pouilles, pas de nom, les extraordinaires maisons Batak de Sumatra, pas de nom. Comme s’ils avaient mieux Ă  faire. Paru sur le site français Lundi Matin en mai passĂ©, nous repartageons ici ce texte qui s’en prend frontalement aux architectes et leur penchant pour le parti de l’ordre. Contre le monde qu’ils ont bĂąti, et pour tenter de sortir de la mĂ©taphore du rĂ©seau, de sa lĂąchetĂ© et de son impuissance, les auteurs des lignes qui suivent reviennent sur la figure du Parti. Leur proposition se rĂ©sume ainsi : destituer les architectes et par ce processus mĂȘme construire le parti des mondes habitables.

Dans le noir nous verrons clair, mes sƓurs et mes frùres.
Dans le labyrinthe nous trouverons la voie droite.

En 2001 paraissait « Faut-il pendre les architectes ? Â», un coup Ă©ditorial au contenu insignifiant. MalgrĂ© sa nullitĂ© on pouvait Ă©prouver une certaine jouissance Ă  lire le carnage introductif. L’auteur s’y livrait Ă  contre-cƓur Ă  l’énumĂ©ration des rĂ©alisations architecturales que, selon lui, la « vox populi Â» serait prĂȘte Ă  mettre Ă  bas sur le champs. La « fureur populaire Â» y dĂ©fonçait Ă  coup de pioches la BNF et Euralille ; les tours de la DĂ©fense, de Montparnasse et de la Part Dieu tombaient comme les cartes d’un chĂąteau ; les villes nouvelles et les palais de justice y Ă©tait passĂ©s Ă  la dynamite, et ainsi de suite. PlutĂŽt enthousiasmant. Mais ensuite l’auteur se disait prĂȘt Ă  lutter pour dĂ©fendre des chefs-d’Ɠuvre que l’inculture crasse de la populace n’aurait pas le bon goĂ»t d’épargner comme Orly-Sud ou les CitĂ©s Radieuses de ce bon vieux fasciste de Le Corbusier. Le reste de l’opus Ă©tait consacrĂ© Ă  chouiner sur les multiples contraintes qui faisaient que les architectes Ă©taient si mauvais et si mal aimĂ©s.

En 2011 l’auteur y ajoutait une postface tout aussi dispensable en forme d’exercice d’autosatisfaction Ă  propos de son “pamphlet modĂ©rĂ©”. Le constat est amer : le dĂ©samour de la plĂšbe pour les architectes est toujours aussi criant. « L’architecte, s’il a su prendre place dans les pages des rubriques “people”, reste un personnage Ă  abattre Â». Mais un espoir est en train de naĂźtre : le Grand Paris. Et il fĂ©licite au passage Sarkozy qui a fait Ɠuvre de volontĂ© « en invitant le gratin de l’architecture mondiale Ă  plancher sur le dĂ©veloppement futur de la capitale et en assignant Ă  l’architecture le soin de replacer Paris dans le peloton de tĂȘte des villes qui compteront Ă  l’avenir Â». Seulement voilĂ , lorsque le rĂȘve mĂ©tropolitain est proche, il y a toujours quelques fĂącheux pour venir vous importuner, ici mĂȘme : les “khmers verts”. « La rĂ©alitĂ© est crue. La prĂ©sence au sein de la mairie de Paris d’un fort contingent d’élus verts bloque toute initiative autre que dĂ©fensive et patrimoniale. L’emprise des bloqueurs, des rĂ©acs, est omniprĂ©sente Â». Pestant contre « la vulgate du moment qui veut que nos prophĂštes s’appellent Yann Arthus-Bertrand et Nicolas Hulot Â» il s’en prend courageusement Ă  cette arme forgĂ©e par les primitivistes de l’écologie profonde : le label HQE. Écoutez bien : « DĂ©sormais l’ombre du HQE flotte sur la marmite comme hier celle des QHS dans les centrales pĂ©nitentiaires Â».

Quelques mois plus tard, Ă  l’automne 2012, une chansonnette parcourait un bocage de la pĂ©riphĂ©rie de Nantes oĂč allait brillamment s’embourber une opĂ©ration impĂ©riale d’ « amĂ©nagement du territoire Â» :

« Urbanistes. Architectes.
Pendez-vous ! Pendez-vous !
Laissez-nous tranquilles, laissez-nous tranquilles.
DĂŻngdingDong ! DĂŻngdingDong ! Â»

Faut-il pendre Paul-Emmanuel Loiret ?

Oh monde, monde Ă©tranglĂ©, ventre froid !
MĂȘme pas symbole, mais nĂ©ant, je contre, je contre,
Je contre et te gave de chiens crevés.

Le 4 mars 2021 paraissait simultanĂ©ment sur Reporterre et Topophile une tribune de khmers verts qui invitaient les architectes Ă  « quitter le monde des lobbys et du bĂ©ton Â».

Loin de s’en tenir Ă  la dĂ©nonciation indignĂ©e des compromissions avec le « marchĂ© nĂ©olibĂ©ral Â» qui fait l’ordinaire du pĂ©titionnisme inconsĂ©quent et son culte des signatures, les rĂ©dacteurs invitent Ă  rĂ©concilier les mots et les gestes en refusant d’« amĂ©nager le dĂ©sastre Â» et en rejoignant des formes offensives contre celui-ci. D’abord « oser dire non Â», refuser non seulement « les logiques de mĂ©tropolisation et de gentrification Â» mais refuser Ă©galement « l’imaginaire cynique de la “transition” ou de la ville “durable” Â». Ensuite, « penser le politique dans la vie, cesser d’en faire un champ sĂ©parĂ© Â» : « dessiner et tailler des charpentes pour installer des maisons du peuple en lieu et place de grands projets inutiles. Participer Ă  des actions de blocage d’entreprises qui intoxiquent le monde. Prendre part Ă  des actions de reprises de terres pour soutenir une agriculture paysanne. S’engager dans le quotidien d’un territoire pour dĂ©velopper avec ses habitant·e·s une culture de la rĂ©sistance face Ă  la mĂ©tropolisation. Â»

Plus de 80 personnes, essentiellement des architectes et des universitaires, ont signĂ© cette tribune pour le moins dĂ©ter’. Parmi elles : Paul-Emmanuel Loiret (PEL).

Qui est Paul-Emmanuel Loiret ? Dans une enquĂȘte sur la marchandisation de la construction en terre parue dans la revue Terrestres (Le retour Ă  la terre des bĂ©tonneurs, novembre 2020) on y dĂ©couvrait que PEL est un homme qui ose. Mais PEL n’est pas un de ces ĂȘtres bassement nĂ©gatifs. C’est un homme qui ose dire « oui Â». Dire oui, par exemple, au Grand Paris. Loin d’ĂȘtre seulement « maĂźtre de confĂ©rence-chercheur Â» – tel qu’il se prĂ©sente modestement – PEL travaille Ă©galement main dans la main avec le Grand Paris sur deux projets : d’une part avec le projet Cycle Terre, il assure la « valorisation Â» des terres excavĂ©es en les transformant en matĂ©riaux de construction (briques, enduits, panneaux) ; d’autre part il a remportĂ© l’un de ces concours « RĂ©inventer la Seine Â» qui sont Ă  l’avant-garde de la financiarisation de la ville avec le projet « Manufacture sur Seine Â».

« “Faire prendre” un nouveau morceau de ville comme une greffe sur un corps vivant est l’étincelle la plus difficile Ă  impulser pour nous, bĂątisseurs de villes Â» nous dit la prĂ©sentation. La « Manufacture sur Seine Â» c’est, si l’on en croit les chirurgiens-architectes , « La fabrique d’un projet-processus oĂč l’on explore l’espace-temps du transitoire pour prĂ©figurer les lieux de demain avec les forces vives en prĂ©sence Â». PassĂ© le bullshit, on dĂ©couvre 58 150 mÂČ de logements et de bureaux qui ressemblent en tout point Ă  n’importe quel nĂ©o-quartier hors sol, entiĂšrement agencĂ© selon les exigences de la logique marchande, mais le bĂąti est en terre et en bois, et va accueillir, entre-autres joyeusetĂ©s, un maker-space, un foodlab, un centre de balnĂ©othĂ©rapie et bien sĂ»r, un potager urbain. Tout ça Ă  Ivry-sur-Seine, ancienne ville ouvriĂšre en voie accĂ©lĂ©rĂ©e de gentrification.

C’est qu’entre temps, depuis 2011, le Grand Paris n’est plus la bĂȘte noire des Ă©cologistes. Il est devenu Ă©cologiste. MĂȘme plus seulement durable mais bien circulaire. L’Économie circulaire, c’est la solution. Le capitalisme produit trop de dĂ©chets en dĂ©truisant le monde ? Pas de problĂšme : on va les revaloriser. Exemple : Le Grand Paris Express et ses 650 000 mĂštres cubes de bĂ©ton livrĂ©s par Lafarge pour 110 millions d’euros va nĂ©cessiter l’excavation de 43 millions de tonnes de terre. Mais la terre c’est du dĂ©chet ! Solution : Paul-Emmanuel Loiret va transformer cette terre en marchandises, puis celles-ci en un nouveau quartier mĂ©tropolitain. Plus de dĂ©chets. Mais de la marchandise. C’est Ă©cologique. C’est circulaire. On pourrait appeler ça Cycle-Terre. L’écologie n’est pas seulement la logique de l’économie totale, c’est aussi la nouvelle morale du Capital.

Alors comment faut-il comprendre cette signature ? Comment peut-on appeler Ă  lutter contre tout projet de mĂ©tropolisation et de gentrification et en mĂȘme temps prendre part activement au plus grand projet de mĂ©tropolisation et de gentrification en cours ? Dissociation cognitive ? Signaturisme compulsif ? Notre hypothĂšse est celle-ci : PEL a la souplesse d’un Diplomate, de celles qui permettent Ă  d’autres – Diplomates Ă©galement – d’organiser un grand festival « pour le vivant Â» sous la banniĂšre de champions de l’écocide, ou bien, de proposer comme issue au CapitalocĂšne de faire dialoguer des reprĂ©sentants des entitĂ©s naturelles avec des reprĂ©sentants des multinationales.

Les Diplomates ont tellement approfondi leur dĂ©passement de tous les dualismes qu’ils semblent avoir opĂ©rĂ© un saut par-dessus l’une des bases de la logique : le principe de non-contradiction. Car contrairement Ă  ce qu’une approche naĂŻve pourrait penser, PEL ne se contredit pas. La contradiction c’est trop nĂ©gatif. Dans la grande positivĂ© qui caractĂ©rise sa dĂ©marche, il est deux fois pour. Il n’est pas pour le Grand Paris et contre le Grand Paris (contradiction). Il est pour le Grand Paris et pour celle·ux qui sont contre le Grand Paris (diplomatie).

On notera par ailleurs la prĂ©sence de Science-Po parmi les partenaires de la « Manufacture sur Seine Â», projet que le Journal du Grand Paris qualifie de « ville hybride Â». Eh oui, mĂȘme le Grand Paris s’est mis Ă  parler le Latour.

Destituer les Architectes

Je vous assoirai des forteresses Ă©crasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquelles votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussiĂšre de sable sans raison.

Ce qui ne lasse pas d’étonner lorsque l’on prend temps de poser son regard sur les habitations du monde entier – des villes et campagnes françaises aux lieux les plus Ă©loignĂ©s de la planĂšte – c’est Ă  quel point les hommes et les femmes qui les ont bĂąties Ă©taient distraits. L’immense majoritĂ© ont oubliĂ© de signer leurs constructions. Les SĂąhĂŽs du Mali, pas de nom, les Trulli des Pouilles, pas de nom, les extraordinaires maisons Batak de Sumatra, pas de nom. Comme s’ils avaient mieux Ă  faire. Et pourtant ça a quand mĂȘme une autre gueule que la BibliothĂšque François Mitterrand. « Tandis que le moindre cube de bĂ©ton est dĂ©sormais signĂ© par un architecte, Notre-Dame de Paris est un Ă©difice en grande partie anonyme Â» note Anselm Jappe dans un chapitre intitulĂ© « Faut-il pendre les architectes ? Â». DĂ©cidĂ©ment.

Ce culte des signatures propre aux architectes et Ă  leur modestie inĂ©galĂ©e n’est pas un effet de la transformation du mĂ©tier en « Star-system Â». La naissance des architectes est celle du « star-system Â» – celui du Quattrocento – qui vit un ensemble d’artisans – peintres, sculpteurs, graveurs et architectes, qui en avaient marre de cĂŽtoyer la populace des mĂ©tiers manuels – rĂ©clamer l’attention des puissants pour rejoindre les arts dit « libĂ©raux Â», ceux de des nombres et du langage. Ainsi naquirent les artistes, sortes de Demi-Dieux annonciateurs de l’individualisme bourgeois qui forma le socle de l’hypothĂšse libĂ©rale. Et la plupart de ces artisans de la reprĂ©sentation qui se sont fait une place auprĂšs du pouvoir, et ainsi se sont « fait un nom Â», ont Ă©tĂ© amenĂ©s Ă  se faire architecte. Ainsi en est-il allĂ© de Brunelleschi, Raphael, Michel Ange, LĂ©onard de Vinci, pour ne citer qu’eux. L’outil qui les distinguait Ă©tait le disegno, le dessin, le plan d’architecture.

« Pour Paul ValĂ©ry, l’Ɠuvre de l’architecte n’est rien de moins que la continuation de l’Ɠuvre du dĂ©miurge, crĂ©ateur du monde : « Il prend pour origine de son acte le point mĂȘme oĂč le dieu s’est arrĂȘtĂ©. Â» En 1945, c’est cette mythologie prestigieuse du mĂ©tier qu’invoque Auguste Perret, peut-ĂȘtre pour faire oublier que les architectes doivent au rĂ©gime de Vichy la crĂ©ation de l’Ordre des architectes et l’institutionnalisation de leur mĂ©tier : « Mes chers confrĂšres, devant l’immense tĂąche qui nous attend, rappelons-nous qu’au cours du temps : architecte celui qui s’asseyait Ă  la droite de CĂ©sar et dans le triomphe le prĂ©cĂ©dait immĂ©diatement, architecte celui qui fit le ParthĂ©non, architecte aussi le Pharaon lui-mĂȘme constructeur de palais et de temples ; et qu’appelĂ©s que nous sommes de commander aux Ă©lites de la nation, le moment est aujourd’hui venu de nous montrer dignes de ce glorieux passĂ©. Â» (Histoire du mĂ©tier d’architecte, GĂ©rard Ringon)

C’est un fait entendu, l’histoire de l’architecte est consubstantielle de celle du parti de l’ordre. De la cour des MĂ©dicis Ă  l’Ordre des Architectes fondĂ© par Vichy, en passant par l’AcadĂ©mie Royale d’Architecture crĂ©Ă©e en 1671 par Louis XIV, toute l’histoire de l’architecte est une histoire de dĂ©pendance et de servilitĂ© aux pouvoirs en place. D’autre part, tous les pouvoirs des plus autoritaires aux plus dĂ©mocratiques ont Ă©tĂ© fascinĂ©s par l’architecture, par son pouvoir de façonner leur propre mise en scĂšne ainsi que d’imposer des formes Ă  la vie des populations. « Architecture Â» nous vient du grec « arche Â» (principe, commandement ) et « tekton Â» (charpentier, ouvrier), et dĂ©signe donc comme nous le rappelle Platon, « l’art de commander aux ouvriers Â», et l’architecte, celui qui les commande. De cette fascination et de cet art naĂźtront un ĂȘtre, l’architecte, qui s’est sĂ©parĂ© de tous les mondes communs pour mieux les dominer , et des odes aux pouvoirs, comme La CathĂ©drale de LumiĂšre d’Albert Speer, les monuments prĂ©sidentiels dĂ©diĂ©s Ă  la culture du narcissisme que sont le Centre Pompidou ou le MusĂ©e du Quai Branly Jacques Chirac, l’urbanisme contre-insurrectionnel des Grands Ensembles ou la Dysneylandisation du nihilisme des villes nouvelles.

Seulement voilĂ , nous sommes face Ă  une Ă©nigme. A partir des annĂ©es 70, une partie de la profession se rĂ©clamant de mai 68 et de l’esprit de la contre-culture semble remettre en cause cette position d’autoritĂ©, affirme vouloir se mettre au service des habitant·e·s, et se tourne vers l’élaboration d’une architecture Ă©cologique. Une architecture – donc un art du commandement – anti-autoritaire et Ă©cologique est-elle possible ? Pour rĂ©pondre Ă  cette question, nombres d’architectes alternatifs vont aller cartographier ce qu’ils nommeront « les architectures vernaculaires Â», expĂ©rience qui pour beaucoup d’entre eux sera racontĂ© sur le mode de la transfiguration. L’histoire de cette redĂ©couverte prend canoniquement comme point de dĂ©part l’exposition « Architectures sans Architectes Â» de Bernard Rudofsky en 1965 au MoMA de New York.

L’énigme qui nous Ă©choit est donc celle-ci : Comment comprendre que les architectes convertis au « nĂ©o-vernaculaire Â» et au « frugal Â» n’ont de cesse de s’émerveiller des arts de bĂątir du monde entier pour en Ă©luder la conclusion la plus massive, la plus Ă©vidente  ? C’est Ă  dire : leur inutilitĂ©. Si ce n’est leur nocivitĂ©.

Ce fait que l’architecte, cet homme sans monde, est ennemi des mondes habitĂ©s et de leur cultures constructives, voilĂ  ce que Ivan Illich avait dĂ©terminĂ© une fois pour toutes dans un discours fulgurant prononcĂ© lors du 150e anniversaire du Royal Institute of British Architects, en 1984 :

« CrĂ©er des habitations est une activitĂ© qui est hors de portĂ©e de l’architecte. Non seulement parce que c’est un art qui est Ă  la portĂ©e de tout le monde ; non seulement parce qu’il progresse par vagues qui Ă©chappent au contrĂŽle de l’architecte ; non seulement parce que sa dĂ©licate complexitĂ© le situe hors de l’horizon des simples biologistes et analystes des systĂšmes. Mais par dessus tout parce qu’il n’existe pas deux communautĂ© qui habitent pareillement. Les coutumes et l’habitation signifient presque la mĂȘme chose. Chaque architecture vernaculaire (pour reprendre le terme des anthropologues) est un langage unique.

Il s’agit de l’art de vivre dans sa totalitĂ©, art d’aimer, de rĂȘver, de souffrir, de mourir, qui rend unique chaque mode de vie.

C’est pourquoi cet art est trop complexe pour ĂȘtre enseignĂ© […] par des maĂźtres d’écoles ou par la tĂ©lĂ©vision, c’est un art qui ne peut ĂȘtre que volĂ©, appris sur le tas. Chacun devient un maĂźtre bĂątisseur vernaculaire en grandissant d’une initiation Ă  l’autre, en devenant une habitante, un habitant. Par consĂ©quent, l’espace cartĂ©sien, tridimensionnel, homogĂšne, que les architectes conçoivent, et l’espace vernaculaire que l’usage fait exister sont des catĂ©gories entiĂšrement distinctes. Â»

Governing the vernacular

Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard
Et du son de peau de tambour

Comment donc comprendre ce paradoxal « avant-gardisme vernaculaire Â» qui propose de se mettre Ă  la tĂȘte de cultures constructives constitutivement acĂ©phales ? « Si le vernaculaire est l’inverse de la planification, que peut bien signifier son accaparement par ce mĂȘme champ ? Â» se demande Edith Hallauer dans sa thĂšse sur le sujet. Des architectes, bouleversĂ©s par les soulĂšvements de 68 auraient-ils dĂ©cidĂ© de dĂ©serter ?

Revenons un peu en arriĂšre. Ironie de l’histoire, l’architecte va voir sa profession reconnue institutionnellement au moment mĂȘme oĂč son socle mĂ©taphysique se dĂ©robe. En effet, la modernitĂ© libĂ©rale – avec son sujet rationnel, ses lois de l’économie, et son gouvernement par la reprĂ©sentation – qui Ă©tait dĂ©jĂ  sortie grandement mutilĂ© des charniers de 1914, s’effondre littĂ©ralement Ă  la sortie de la seconde guerre mondiale. Difficile de continuer Ă  dĂ©fendre la rationalitĂ© du sujet, l’économie et de l’État devant les chambres Ă  gaz. DĂšs lors trouver une nouvelle forme de gouvernementalitĂ© devient impĂ©ratif pour le commandement capitaliste.

C’est dans ce contexte de deuil de la souverainetĂ© individuelle et Ă©tatique que des chercheurs de disciplines trĂšs diffĂ©rentes (neurologues, psychologues, Ă©conomistes, mathĂ©maticiens, anthropologues
), en lien avec le complexe militaro-industriel vont Ă©laborer une nouvelle « science du contrĂŽle et de la communication chez l’animal et la machine Â» : la cybernĂ©tique. L’hypothĂšse de base est la suivante : tout les milieux – la famille, la sociĂ©tĂ©, jusqu’au SystĂšme-Terre « GaĂŻa Â» de James Lovelock – et tous les organismes qui les composent – les machines, les individus, les animaux – peuvent ĂȘtre compris comme des systĂšmes de communication auto-rĂ©gulĂ©s, rĂ©ductibles Ă  un certain nombre de paramĂštres. Leur modĂšle est le cerveau-machine : l’ordinateur. Gouverner ne se fera donc plus selon les vieilles conceptions souverainistes du pouvoir, ce sera dĂ©sormais inventer une coordination rationnelle des flux d’informations et de dĂ©cisions qui circulent dans le corps social. Ce sera en optimiser le pilotage.

La mutation cybernĂ©tique de l’économie vise Ă  corriger la tendance du capitalisme Ă  l’entropie, au dĂ©sordre due Ă  sa part destructrice. Il s’agit Ă  prĂ©sent de pouvoir reproduire et rĂ©parer le monde du Capital Ă  mesure que celui-ci dĂ©truit tout les mondes vivants desquels il tire sa substance. Il s’agit d’en maintenir l’équilibre Ă©cologique, c’est Ă  dire l’ordre. La cybernĂ©tique, bien avant Latour et Descola, se construit donc sur la ruines des dualismes occidentaux que furent le Sujet et l’Objet, l’Individu et la SociĂ©tĂ©, la Nature et la Culture. Et les cybernĂ©ticiens, se dĂ©pouillant des anciens oripeaux de l’autoritĂ©, se constitueront dĂšs lors en parti des intermĂ©diaires.

Cette hypothĂšse va construire une image des acteurs de l’économie comme Ă©tant pris dans une circulation d’informations qui les façonnent, dans une architecture de flux, dans un environnement. Des acteurs-rĂ©seaux, en somme. Et c’est dĂ©sormais cet environnement (que ce soit celui d’un open-space, d’un Ă©coquartier ou d’un parc naturel) qu’il s’agit de designer et de gĂ©rer, en maximisant la participation et la collecte d’informations, les feed-backs et les instances de coproduction. Organiser la mise en boucles de l’économie, sa circularitĂ©, son devenir environnemental.

En 1966 Steward Brand, biologiste formĂ© Ă  Standford, et sa compagne Lois Jennings, militent publiquement pour que la NASA publie la premiĂšre photo de la terre vue de l’espace. Cela dans le but de provoquer une prise de conscience Ă©cologiste, celle d’ĂȘtre, selon eux, embarquĂ©s dans le mĂȘme vaisseau. Deux ans plus tard c’est donc sans surprise que cette photo mythique fera la une du premier numĂ©ro du Whole Earth Catalog (WEC), revue qu’ils crĂ©eront et qui deviendra la bible de la contre-culture amĂ©ricaine et internationale.

Le WEC va ĂȘtre le point de jonction entre l’architecture et la pensĂ©e cybernĂ©tique. Il est organisĂ© en sept sections (Comprendre les systĂšmes d’ensemble/Abris et utilisation du terrain/Industrie et artisanat/Communications/Nomades/Apprentissage) et se prĂ©sentent comme un grand catalogue de vente par correspondance Ă  propos de tout ce qui Ă  trait Ă  la contre-culture. Dans le WEC, on trouve tout autant des plans pour fabriquer un poulailler ou des habitats lĂ©gers, que des articles de Nobert Wiener ou de Gregory Bateson, des manuels d’autoconstruction que des Ă©loges de l’ordinateur individuel. Fred Turner a montrĂ© tout ce que la cyberculture des GAFAM doit au WEC et Ă  Stewart Brand, qui fut aussi le fondateur d’une des premiĂšres communautĂ©s en ligne, le WELL (Whole Earth ‘Lectronic Link). Steve Jobs ne l’a pas oubliĂ©, lui qui dĂ©clarera en 2005 Ă  Stanford : « Quand j’étais jeune, il y avait une extraordinaire publication, le Whole Earth Catalog , qui Ă©tait l’une des bibles de ma gĂ©nĂ©ration… C’était une sorte de Google en livre, 35 ans avant que Google n’existe Â»

A partir de 1975 paru la version française du WEC : le Catalogue des Ressources. Il suivait la mĂȘme formule et eu un tel succĂšs qu’il permit de financer la crĂ©ation des Ă©ditions Alternatives et de leur cĂ©lĂšbre collection AnArchitectures qui publia des titres tel que La Maison Autonome, Construire en Terre, Habitats autogĂ©rĂ©s, Maisons vivantes.

Yona Friedman, architecte et sociologue qui contribua au Catalogues des Ressources, offre une synthĂšse thĂ©orique assez remarquable de ce mouvement. TrĂšs critique de la figure de l’architecte moderne il considĂšre en 1976 que « sociĂ©tĂ© Â» et « environnement Â» sont des synonymes, et soutient que « les rĂ©seaux tant matĂ©riel qu’immatĂ©riel, couvrent Ă  prĂ©sent pratiquement toute la Terre, ils conduisent Ă  la ville globale. [
] Depuis quarante ans, je prĂ©conise l’apparition de ce que j’appelle la « ville-continent Â» : une centaine de villes qui existent depuis des siĂšcles et qui sont maintenant reliĂ©es entre elles par un rĂ©seau de transport trĂšs rapide. Â» (Utopies RĂ©alisables)

Mais loin de promouvoir l’uniformisation, Yona Friedman est persuadĂ© que la diversitĂ© Ă  droit de citĂ© au sein de l’Astronef Terre, cette utopie rĂ©alisĂ©e. Se demandant comment rĂ©pondre Ă  « la nĂ©cessitĂ© d’une organisation politico-technique qui puisse gouverner notre astronef Â», il se propose d’« Ă©chafauder une esquisse d’organisation sociale. Cette organisation se prĂ©senterait ainsi : une multitude de petits groupes sĂ©parĂ©s, reliĂ©s par un rĂ©seau de communication qui couvrirait la surface terrestre, rĂ©seau dont la maintenance serait assurĂ©e [
] par des organismes de gĂ©rance, qui se diffĂ©rencient fortement des autres services gouvernementaux : ils sont inter et supra-gouvernementaux, et continuent Ă  fonctionner indĂ©pendamment de la naissance ou de la chute des gouvernements. Â»

On voit lĂ  tout le rĂȘve des cybernĂ©ticiens de la contre-culture dessinĂ© en quelques lignes : des petits groupes habitant selon leur mode propre et reliĂ©s par un grand rĂ©seau. Mais quel va ĂȘtre le rĂŽle de l’architecte dans cette belle utopie ?

C’est deux ans plus tard, dans ce qui est, quoiqu’il en dise, un manuel de survie de l’architecte en temps de crise, que Friedman nous donnera la rĂ©ponse. Tout d’abord il pose le problĂšme : l’objet d’architecture devrait donner satisfaction aux habitants, or l’architecture ne rĂ©pond en rien aux besoins des habitants, donc l’architecture « viole le bon sens Â». Quel est le problĂšme selon Friedman ? L’impĂ©rialisme du marchĂ© immobilier ? La misĂšre de l’exploitation salariale et de la propriĂ©tĂ© privĂ©e ? Non, absolument pas. Le problĂšme c’est une mauvaise communication entre l’habitant et l’architecte. (L’Architecture de survie)

D’une part l’architecte a, de par sa formation, « acquis la certitude que c’est lui qui sait, mieux que chaque habitant, un Ă  un, comment ceux-ci dĂ©sirent vivre Â» et d’autre part l’habitant, cet idiot, « est rarement capable d’exprimer ses dĂ©sirs. Il les connaĂźt bien, mais il n’est pas capable de les expliquer. Â»

Mais Friedman insiste, si l’on veut que l’architecture cesse de « violer le bon sens Â» il faut que l’habitant devienne le propre concepteur de son habitation, il faut donc qu’il apprenne Ă  « faire les plans Â», pour devenir un « autoplanificateur Â». Seulement pour arriver Ă  ce but, il lui manque le langage de l’architecture, c’est Ă  dire sa grammaire. VoilĂ  donc quel sera le nouveau rĂŽle de cet architecte fraĂźchement converti : « La premiĂšre des nouvelles fonctions de l’architecte est d’écrire cette grammaire et de commencer Ă  l’enseigner. Â» Cet enseignement, il tient d’abord Ă  le distinguer « de la “participation de l’habitant” tant vantĂ©e par les irrĂ©flĂ©chis. […] Avec cette soi-disant participation, l’habitant ne dĂ©cide rien, mais il aide les planificateurs Ă  dĂ©cider pour lui. Avec l’autoplanification, nous sommes en prĂ©sence d’une attitude bien diffĂ©rente : l’habitant prend ses dĂ©cisions lui-mĂȘme, aprĂšs avoir appris le langage. […] L’architecte “grammairien enseignant” Ă©quivaut donc Ă  un professeur de langues. Â»

On comprend mieux maintenant comment la figure de l’architecte alternatif s’est construite. DĂ©laissant une image en faillite de l’autoritĂ©, il abandonne la posture dĂ©miurgique du crĂ©ateur pour adopter celle du mĂ©diateur et de l’éducateur, il devient le deus ex machina. Il sera dĂ©sormais l’agent de la codification et de la nĂ©gociation, l’organisateur de la participation, celui qui maĂźtrise la logique d’ensemble. Aucune dĂ©sertion ou rĂ©cupĂ©ration ici, juste une reconversion. Fini la politique de la table rase, dorĂ©navant il faudra Ă©tudier au plus prĂšs le milieu d’implantation du projet, collecter les informations auprĂšs des usagers ou des futurs usagers, peut-ĂȘtre trouver des matiĂšres locales ou Ă  « rĂ©employer Â», lui donner l’apparence d’une intĂ©gration Ă  l’histoire des lieux, en tout cas, en construire le rĂ©cit.

La fascination de l’architecte alternatif pour les cultures constructives vernaculaires est dominĂ©e par une nostalgie morbide. Il voit bien qu’il s’agit lĂ  de bien plus que de constructions, qu’un monde s’y exprime, tout une cosmologie. Mais, Ă©tant pour sa part dĂ©pourvu de tout monde, il est pris de vertige et ne peut en saisir que des lambeaux. Pour combler ce vertige il se voit obligĂ© de les rĂ©duire Ă  la seule langue qu’il connaĂźt, et d’en faire « un stock de dispositifs ingĂ©nieux Â». Il les dĂ©coupera donc en matĂ©riaux, et en techniques.

Ivan Illich qualifiait de vernaculaires « les actions autonomes, hors marchĂ©, aux moyens desquels les gens satisfont leurs besoins quotidiens — actions Ă©chappant, par leur nature mĂȘme, au contrĂŽle bureaucratique, satisfaisant des besoins auxquels, par ce processus mĂȘme, elles donnent leur forme spĂ©cifique Â» (Le Travail fantĂŽme) et appelait Ă  ce que cette dimension de l’existence soit rĂ©appropriĂ©e et Ă©tendue. Aujourd’hui, alors que l’éco-construction conquiert de plus en plus de parts sur le marchĂ© du bĂątiment la fonction du « nĂ©o-vernaculaire Â» se fait de plus en plus claire : traduire les arts de bĂątir vernaculaires dans le langage vĂ©hiculaire du Capital – la marchandise.

Illich situait le passage de « l’ñge de l’autoritarisme professionnel Â» Ă  l’ « Ăąge des systĂšmes Â» au dĂ©but des annĂ©es 80. Et ce n’est bien sĂ»r pas innocemment qu’il s’en prend aux « analystes de systĂšmes Â» dans son discours aux architectes, lui qui luttera pied Ă  pied contre la diffusion de ce « rĂȘve cybernĂ©tique Â» qui avait, selon ses mots, « avalĂ© Â» un certain nombre de ses amis.

Mais c’est bien plus loin dans le temps qu’il date le dĂ©but de la destruction du vernaculaire. Il fait dĂ©marrer cette guerre avec un Ă©vĂ©nement historique nĂ©gligĂ© : En 1492, Elio Antonio de Nebrija offre sa GramĂĄtica castellana Ă  la Reine d’Espagne, la premiĂšre grammaire d’une langue europĂ©enne moderne. « L’ouvrage de Nebrija visait Ă  ĂȘtre outil de conquĂȘte Ă  l’étranger et, Ă  l’intĂ©rieur, arme pour mettre fin au parler “spontanĂ©”. Â»

« Souvenons-nous bien de la date de parution que porte la GramĂĄtica castellana, imprimĂ©e Ă  Salamanque : 18 aoĂ»t, soit exactement quinze jours aprĂšs l’embarquement de Christophe Colomb.

Mon Illustre Reine. Chaque fois que je mĂ©dite sur les tĂ©moignages du passĂ© qui ont Ă©tĂ© conservĂ©s par l’écriture, la mĂȘme conclusion s’impose Ă  moi. Le langage a toujours Ă©tĂ© le conjoint de l’empire, et il le demeurera Ă  jamais. Â»

Patrick Bouchain ou l’auto-construction de la mĂ©tropole

Dans sa thĂšse sur le nĂ©o-vernaculaire, Edith Hallauer nous offre un exemple presque paradigmatique de l’usage que ses continuateurs feront d’Illich : s’approprier l’essentiel de ses analyses pour le trahir au moment dĂ©cisif. AprĂšs avoir longuement dĂ©taillĂ© les raisons d’Illich de classer les architectes et les designers au PanthĂ©on des « Professions mutilantes Â», elle s’interroge : « Cet endroit – la crĂ©ation et la conception industrielle, et celle des “cadres de vie” au sens large – Ă©tant au plus proche des transformations physiques des modes de vie, du passage de la subsistance Ă  la raretĂ©, n’est-il pas justement le lieu du frottement et de l’invention, de la rĂ©sistance possible ? N’est-ce pas stratĂ©giquement la plus juste place pour ouvrir des zones de nĂ©gociations possibles dans cette marche globale du monde ? Â»

L’option retenue ne sera pas celle du « dĂ©crochage Â» illichien vers une existence plus autonome, mais celle d’un « entrisme stratĂ©gique Â» au sein de l’industrie, Ă  la façon du designer Ă©cologiste Victor Papanek dont elle reprend le propos : « Le choix ne se situe pas entre une sĂ©curitĂ© de technocrate couleur gris charbon lĂ©gĂšrement estompĂ©, d’une part, et une dĂ©fonce fĂ©brile dans le ruisseau avec une bonne dose de LSD, d’autre part. Il y a une troisiĂšme voie. Le Bureau des PossibilitĂ©s Ă©conomiques, le Projet Sud-Appalachien, l’Organisation internationale du Travail Ă  GenĂšve, l’Unesco, l’Unicef, ainsi que bien d’autres organisations (de tendances politiques diverses) dans tous les domaines concernĂ©s par les besoins essentiels de survie de l’ĂȘtre humain : voilĂ  quelques-unes des directions que devraient et doivent prendre les designers. Â»

Une illustration de cette « troisiĂšme voie Â» nous est donnĂ© par le tĂ©moignage d’un des plus illustres reprĂ©sentants des architectes alternatifs : Patrick Bouchain, signataire de plusieurs tribunes de soutien Ă  la zad de Notre-Dame-des-Landes. Ce qui est souvent compliquĂ© lorsque l’on s’intĂ©resse aux logiques qui traversent le monde architectural, c’est qu’il faut constamment se dĂ©battre avec des couches incroyables d’enrobage philosophique Ă  vocation marketing. Une des mĂ©thodes envisageables pour s’épargner ce plaisir est d’écouter ce qu’ils disent  :

« En Afrique, j’ai vu un continent puissant, magnifique. Ce n’était pas ce que j’avais appris Ă  l’école. Non seulement ça a mis en cause la façon dont on m’avait appris l’Histoire, j’ai aussi dĂ©couvert ce que c’était de vivre, avant d’éventuellement s’enrichir. J’ai dĂ©couvert une architecture modeste, avec laquelle on vit, on reconstruit et on rĂ©pare. Une architecture contextuelle, faite de matĂ©riaux locaux, et trĂšs diverse. Quand je suis revenu en France, j’ai dĂ©cidĂ© de ne jamais construire et de ne faire qu’un travail modeste sur l’habitation et l’accompagnement de ceux qui voulaient construire sans savoir comment s’y prendre. C’est comme ça que j’ai rencontrĂ© le monde artistique, oĂč beaucoup d’artistes utilisaient des friches ou des squats. J’ai Ă©tĂ© le maillon qui leur permettait de rester dans ces lieux. Â»

On a dĂ©jĂ  lĂ  plusieurs Ă©lĂ©ments de notre histoire : l’Afrique et son « architecture Â» vernaculaire, la conversion et la dĂ©cision de ne pas construire, l’architecte comme conseiller, si ce n’est comme sauveur en l’occurrence. De retour d’Afrique, oĂč il effectuait son service militaire, Patrick Bouchain va se spĂ©cialiser dans la rĂ©habilitation de friches industrielles en lieux de Culture : Le ThĂ©Ăątre Zingaro Ă  Aubervilliers, Le Magasin Centre Nationale d’Art Contemporain Ă  Grenoble, le Lieu Unique Ă  Nantes, sans oublier la Condition Publique Ă  Roubaix inaugurĂ©e lors du lancement de Lille 2004, capitale europĂ©enne de la culture.

Dans L’envers des friches culturelles (Revue du Crieur n°11), Mickael Correia a dressĂ© un portrait implacable de ces rĂ©habilitations de friches industrielles, souvent situĂ©es dans ou Ă  proximitĂ© de quartier populaires, qui se sont dĂ©sormais systĂ©matisĂ©es en une vĂ©ritable industrie de la gentrification avec des entreprises dĂ©diĂ©es telles Cultplace, La Lune Rousse ou Sinny et Ooko. Se rĂ©clamant de l’hĂ©ritage de Patrick Bouchain, ces entreprises vendent du tiers-lieu culturel « Ă©co-solidaire et DIY Â» Ă  l’« esthĂ©tique squat Â» livrĂ©e en kit, Ă  des promoteurs comme la SNCF Immobilier qui en a fait « un levier essentiel de valorisation Â» ou au Grand Paris qui l’a pleinement intĂ©grĂ© dans sa stratĂ©gie de marketing territorial. Soit dit en passant, il faudra bien se rĂ©soudre un jour Ă  forger un autre concept que celui de gentrification – qui a aujourd’hui pour principale fonction de faire briller les yeux des promoteurs immobiliers – pour nommer les brutales opĂ©rations de dĂ©peuplement et de valorisation financiĂšre qu’elle recouvre.

Concevant le Grand Paris Express comme une « Ć“uvre d’art totale Â» wagnĂ©rienne et affirmant que « “Avec” sera leur maĂźtre mot Â», 80 designers, architectes, urbaniste, directeurs artistiques et l’ensemble des partenaires du Grand Paris ont poussĂ© cette logique coloniale Ă  son terme et la revendique dans un petit ouvrage intitulĂ© Grand Paris Express – Manifeste de la crĂ©ation. « Notre projet a mis la culture au centre. [
] Les arts y seront florissants, littĂ©rature, musique, arts plastiques, danse, cinĂ©ma, vidĂ©o, thĂ©Ăątre, design, graphisme, mode, architecture, photographie, street art, paysagisme, jardinage, gastronomie
 chemineront de conserve. Le sport, Ă©lĂ©ment constitutif d’une catharsis collective, ne manquera pas Ă  cet appel Â». Ce Manifeste fut publiĂ© en 2017 aux Ă©ditions
 Alternatives. Comme on dit, la boucle est bouclĂ©e.

Mais Patrick Bouchain ne s’est pas seulement occupĂ© d’aider la petite bourgeoisie culturelle Ă  s’accaparer des lieux de la mĂ©moire populaire, il s’est Ă©galement intĂ©ressĂ© aux pauvres, lui qui depuis longtemps se vante de faire une architecture Ă  Haute QualitĂ© Humaine. En 2017 lors d’un entretien radio intitulĂ© Auto-construction : habiter autrement, il nous dĂ©taillait la mĂ©thode qui avait Ă©tĂ© la sienne pour la rĂ©habilitation de la ZUP de Blois dans les annĂ©e 80 :

« Un jour il y avait un dĂ©bat public et je dis : “VoilĂ  j’ai pris la dĂ©cision de dĂ©mĂ©nager l’Atelier au rez-de-chaussĂ©e d’un immeuble dĂ©saffectĂ© et murĂ© qui va ĂȘtre dĂ©truit d’une tour dans la ZUP”. […]

Donc j’ai occupĂ© une loge de concierge. On a mis l’atelier lĂ , et on s’est rendu compte que tout le monde venait lĂ . J’étais trĂšs proche de Jack Lang, mais quand il voulait me voir il venait lĂ . Le prĂ©fet, il venait lĂ . Le directeur dĂ©partemental, il venait lĂ . Les adjoint ils venaient lĂ . Les associations elles venaient lĂ . Et on a vu d’un seul coup qu’en dĂ©plaçant une activitĂ© publique dont l’objet Ă©tait justement l’amĂ©nagement de cette zone ça avait changĂ© la situation. Â»

Le journaliste, un peu Ă©tonnĂ© qu’il n’en fasse pas mention, lui demande : « Et la population elle venait aussi ? Les habitants ? Â»

« Bah la population elle Ă©tait lĂ  ! Du coup c’était assez drĂŽle, parce qu’au dĂ©but il y avait de la drogue Ă  cet endroit lĂ . Il y avait un peu de prostitution. Il y avait du commerce illicite. Il y avait des gens qui vendaient aux pieds des camions des choses volĂ©es. Et donc le fait qu’on soit lĂ  ça n’a pas policĂ© les choses mais disons que ça les a rendues normales. J’ai fait tailler les arbustes qui ne servent Ă  rien pour la visibilitĂ©, refait l’escalier, refait un devant, changĂ© des places de parking. Des enfants sont venus jouer, des enfants on vu des gens travailler, et du coup les commerces illicites se sont “structurĂ©s” comme on dit. Et puis j’ai commencĂ© Ă  dire “mais pourquoi ça ne marche pas ?”. Alors les gens m’ont dit que ça ne marchait pas parce que toutes les rues qui mĂšnent au immeubles sont en impasses. C’est Ă  dire qu’en fin de compte, la rue c’est un parking, c’est pas une rue. Et donc on a commencĂ© Ă  travailler sur « dĂ©boucher Â» les rues : faire qu’on puisse passer par la ZUP comme on passe dans un quartier. Du coup c’est presque un systĂšme d’auto-contrĂŽle. On est pas obligĂ© de faire rentrer la police puisqu’il y a des voitures qui passent. Si la police elle y va c’est pour rĂ©gler la circulation. Mais ce n’est pas pour contrĂŽler. Et si une voiture passe elle peut repĂ©rer un dealer, ou je ne sais quoi.[…]

Et aprĂšs, trĂšs vite je me suis dit “on va peut-ĂȘtre mettre un commerce pauvre”. Parfois j’achĂšte dans les Lidl. Je me suis rendu compte que la bourgeoisie du centre-ville elle achĂšte aussi des produits de lessives dans ces magasins, parce que des fois il y a des marques et tout. Donc on a commencĂ© a faire venir des gens du centre ville qui ont commencĂ© Ă  faire leur courses en ZUP. Il y avait un marchĂ© arabe avec beaucoup d’épices et tout : on l’a rĂ©ellement rĂ©adaptĂ© comme un vrai marchĂ©. Pas sur des places de voiture.[
] . AprĂšs j’ai remarquĂ© qu’il y a moins de jardiniers en ZUP qu’en ville par rapport au nombre d’habitants. Alors on a rĂ©parti uniformĂ©ment les personnels techniques. Et j’ai fait, et j’ai fait, et j’ai fait. Vous voyez ce n’est pas de l’architecture. Mais je vous jure, il s’est passĂ© Ă  un moment donnĂ© un truc oĂč on s’est dit “mais c’est bizarre ça a changĂ©”. Il s’est passĂ© un truc quoi. Comme quoi c’est donc possible. Mais pour moi c’est de l’architecture. Â»

Il s’est passĂ© un truc, quoi. Dans les annĂ©es 90, ce truc qui n’est pas de l’architecture mais qui est de l’architecture a reçu un nom dans le monde anglo-saxon : Crime prevention through environmental design. Ce que les français ont traduit plus platement par prĂ©vention situationnelle mais qu’un vieux terme qu’employait dĂ©jĂ  Nicolas de La Mare au 18e siĂšcle pour dĂ©crire tout ce qui avait trait Ă  l’entretien et l’amĂ©nagement de la voirie en vue de la sĂ©rĂ©nitĂ© publique rend tout aussi bien : police.

En fĂ©vrier 2020 Patrick Bouchain apportait sa signature Ă  une tribune qui proclamait « Avec le Grand Paris, le temps de la citoyennetĂ© mĂ©tropolitaine est venu Â». Deux mois auparavant, alors qu’il recevait le Grand Prix d’Urbanisme 2019, la ministre de la CohĂ©sion des territoires dĂ©clarait : « La position originale et singuliĂšre de Patrick Bouchain, dans un climat d’exacerbation des tensions au sein des territoires urbanisĂ©s, paraĂźt plus utile que jamais Â». À n’en point douter.

« “Diplomatie” provient du grec ancien ÎŽÎŻÏ€Î»Ï‰ÎŒÎ± (diploma), signifiant “pliĂ© en deux”. Le pliĂ©-en-deux, c’est celui qui se trouve Ă  la frontiĂšre, contorsionnĂ© de telle maniĂšre Ă  avoir une partie dans chaque camp, et qui, ce faisant, rend possible une communication par le partage d’un code hybride : il constitue un interprĂšte qui joue le rĂŽle de membrane Ă  l’interface entre deux entitĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes.

Le diplomate est pliĂ© en deux, entre deux langages et deux ethos, entre deux systĂšmes d’intĂ©rĂȘts : c’est ce qui le rend apte Ă  ĂȘtre nĂ©gociateur et interprĂšte, entre tous les fronts collectifs Ă  bords nets : entre les hommes et les loups, mais plus loin entre les Ă©leveurs et les Ă©cologistes, les instance europĂ©ennes et l’opinion publique. Â»

Prendre parti

Je vous construirai une ville avec des loques, moi !
Je vous construirai sans plan et sans ciment
Un édifice que vous ne détruirez pas

« Nous sommes fonciĂšrement impuissants et nous ne discutons que parce que nous essayons de trouver des moyens de renforcer nos amitiĂ©s naissantes avec des personnes qui pourraient, avec nous, comprendre leur propre impuissance et l’impuissance collective. Â» A la fin de sa vie, Ivan Illich pense que pour ĂȘtre tout Ă  fait lucide il nous faut admettre que nous avons perdu le futur. Que celui-ci Ă  Ă©tĂ© englouti par l’« anesthĂ©sie cybernĂ©tique Â». Il refuse de rejoindre la « danse de fou Â» des partisans de l’hypothĂšse GaĂŻa qui, selon lui, constitue « la base idĂ©ale sur laquelle on veut bĂątir la nouvelle religiositĂ© qui nous rend gouvernables, manipulables Â». Il trouve refuge dans l’ascĂšse et l’amitiĂ© comme seuls accĂšs Ă  une prĂ©sence vertueuse.

Comment lui donner tort ? DĂšs les annĂ©es 70 le capitalisme cybernĂ©tique dĂ©ploie ses filets prompts Ă  rattraper tout ce qui dĂ©serte, tout ce qui sort du rang. Parmi d’autres, les architectes et les ingĂ©nieurs critiques se voient attribuer une place, ils travailleront Ă  la valorisation et Ă  la rĂ©paration Ă©cologique du systĂšme, ils seront alternatifs. Les anciennes figures de l’autoritĂ© se dĂ©robent. Les cybernĂ©ticiens miment l’autonomie, gouvernent par l’autonomie. Et c’est bien ce qu’ils sont essentiellement : les usurpateurs de l’autonomie. Au fond, le capitalisme cybernĂ©tique n’est-il pas la principale force destituante de l’époque  ? Lui qui dĂ©mantĂšle une Ă  une les institutions de l’État moderne pour leur substituer ses plateformes et ses flux ? Et nous, qui refusons de vivre pliĂ©-en-deux Ă  rĂ©parer le monde du capital, n’avons-nous aucune voie pour sortir de la mĂ©taphore du rĂ©seau, de sa lĂąchetĂ© et de son impuissance ?

« Habiter le monde Â». Avant de devenir un crĂ©neau Ă©ditorial ce fut un cri de guerre. Celui de toute une gĂ©nĂ©ration politique qui, dĂ©sertant les inconsistances du mouvement antiglobalisation, dĂ©cida de se doter de lieux communs, puis celui des zads, qui lui donnĂšrent ses lettres de feu. « Il ne peut y avoir d’art d’habiter en l’absence de communaux Â» disait Illich qui au dĂ©but des annĂ©es 80 faisait encore de ceux-ci les derniers points de rĂ©sistance Ă  la mise en boucles du monde. Les communaux Ă©taient pour lui tout ce domaine du vernaculaire, tout ce qui nourrissait la subsistance populaire, le parler quotidien avant son expropriation par la grammaire Ă©tatique puis cybernĂ©tique, les usages populaires de la rue avant leur expulsion par la circulation automobile. On se plaĂźt a imaginer la joie avec laquelle il aurait accueilli ce mouvement multiforme qui a fait de l’habiter une lutte, une lutte pour des autonomies communales, lui qui s’était rĂ©solument placĂ© du cĂŽtĂ© des favellados de Rio de Janeiro, des squatteurs de Kreuzberg, et de tous les « “dĂ©branchĂ©s” qui cherchent de nouvelles formes d’habitat qui rendraient le paysage industriel habitable – au moins dans ses brĂšches et ses zones grises Â». Avec AndrĂ© Gorz il appelait “Archipel de la convivialitĂ©” cette multitudes d’expĂ©riences hors-marchĂ© qui “dĂ©crochent” et se rĂ©approprient le domaine vernaculaire de l’existence Ă  distance de tout passĂ©isme. « C’est une quĂȘte de l’autonomie, mais dans une nouvelle synthĂšse et non par un retour au “bon vieux temps” ou Ă  une prĂ©tendue “vie simple” Â».

Mais, et cela a Ă©tĂ© plusieurs fois soulignĂ©, un ensemble d’expĂ©riences localisĂ©es ne fait pas automatiquement une force, encore moins une force partagĂ©e. Pour cela il faut un imaginaire qui les lie, des fictions opĂ©rantes. Avant que la figure du rĂ©seau ne s’impose dans tous les pans de nos existences, et ce jusque parmi celles et ceux qui tente de construire une perspective rĂ©volutionnaire, une figure dominait la politique occidentale : celle du Parti. Dans la tradition rĂ©volutionnaire hĂ©gĂ©monique – celle du marxisme – la figure du Parti s’imposait comme celle de l’Architecte de la rĂ©volution. Hypertrophie du volontarisme propre au sujet moderne occidental le Parti Ă©tait la tĂȘte pensante qui devait donner forme au « sujet rĂ©volutionnaire Â» – les masses, la classe ouvriĂšre – et dessiner les plans pour conquĂ©rir le Pouvoir. Pouvoir depuis lequel il pourrait architecturer matĂ©riellement, esthĂ©tiquement, et donc existentiellement la nouvelle sociĂ©tĂ© rĂ©volutionnaire. Cela mena au dĂ©sastre que l’on sait.

Mais serait-il possible que cette forme, ce Parti-Architecte – conçu sur le schĂšme d’une organisation centralisĂ©e dirigĂ©e par une Ă©lite – soit venu Ă©craser d’autres formes partisanes mineures ? Des formes qui par exemple ne suivraient pas une logique architecturale mais des logiques vernaculaires, et donc autonomes ? Je vois bien tout le danger qu’il y a lĂ  Ă  rĂ©animer cette vieille figure et ainsi bien malgrĂ© moi venir redorer le blason du sectarisme et du radicalisme rigide. Mais je pense sincĂšrement que bien plus qu’à travailler Ă  des figures que l’on projette sur un futur hypothĂ©tique nous avons Ă  tracer celles Ă  mĂȘme de nous aider Ă  ressaisir notre prĂ©sent, Ă  nous mettre en contact avec notre puissance, et donc notre possible.

Nous l’avons vu, la gouvernementalitĂ© cybernĂ©tique se constitue pour prĂ©venir toute sĂ©cession au sein du corps social, empĂȘcher que des parties ne se dĂ©tachent du tout. Elle veut bien admettre que la totalitĂ© soit divisĂ©e en fragments – mĂȘme, elle part de lĂ  – mais sa tĂąche sera de les maintenir connectĂ©s Ă  celle-ci. L’écologie moderne, dont la gĂ©nĂ©alogie est toute entiĂšre mĂȘlĂ©e Ă  celle de la cybernĂ©tique, partage ce fantasme de rĂ©conciliation totale nourrissant une peur panique de toute prise de parti trop saillante. Ce fantasme configure un certain Ă©thos qui voudrait que tout diffĂ©rend, et mĂȘme tout antagonisme, puisse se rĂ©soudre par la modĂ©ration d’un dialogue rationnel, par la discussion apaisĂ©e. RĂ©duisant tout conflit, au fond, Ă  un problĂšme de communication. Bruno Latour poussera cette utopie de la communication jusqu’à l’indĂ©cence en affirmant en juin 2018 – alors qu’à Notre-Dames-des-Landes l’État et sa police venait de dĂ©truire des habitations, de blesser des dizaines de camarades jusqu’à arracher la main de l’un d’ell·eux – que « dans la fumĂ©e des fumigĂšnes et l’éclair des cocktails Molotov, on ne le voit peut-ĂȘtre pas, mais le rapport entre la ZAD et l’État est bien d’éducation rĂ©ciproque Â» (Éloge des mauvaises herbes).

Dans Nous ne sommes pas seuls, Antoine Chopot et LĂ©na Balaud tentent de dessiner une voie praticable entre le « lĂ©ninisme Ă©cologique Â» de certains Ă©co-marxistes et la neutralisation dĂ©politisante du compositionnisme latourien. Dans leur tentative de se doter « d’une mĂ©thode de perception Ă©cologique dans l’élaboration d’une stratĂ©gie anticapitaliste Â» ils font tenir ensemble la recherche de nouvelles maniĂšres de penser et de sentir propices Ă  Ă©laborer des rapports aux mondes attentifs Ă  leurs relations aux non-humains, et la nĂ©cessitĂ© de tracer des lignes de front capables de « rendre possible l’émergence d’un nouveau camps politique Ă  part entiĂšre Â». Ils pensent un « communisme interspĂ©cifique Â» contre l’ « Ă©cologie-monde du capitalisme Â».

Mais « Ă  la diffĂ©rence de l’internationalisme ouvrier des XIXe et XXe siĂšcles, nous disent-ils, la communautĂ© politique de celles et ceux qui portent l’horizon de l’habitabilitĂ© ne peut ĂȘtre homogĂ©nĂ©isĂ©e : le nom donnĂ©, par chaque groupe constituant cette communautĂ©, et la ligne de partage avec notre adversaire commun ne peuvent ĂȘtre que situĂ©s. C’est Ă  chaque fois une formulation locale mais porteuse de plus qu’elle-mĂȘme. Â» Plus loin ils ajoutent : « si la dĂ©signation de cette ligne de conflit acquiert alors une part de flottement, c’est nĂ©anmoins la condition prĂ©alable pour faire consister le parti des mondes habitables contre l’écologie inhabitable du capitalisme – celle qui rend tous les autres mondes impossibles. Â»

Un parti des mondes habitables. C’est exactement ce que se proposait de penser un des textes rĂ©volutionnaires les plus important du jeune 21e siĂšcle. Il Ă©tait anonyme et s’intitulait Appel. ConsidĂ©rant que « Les techniques politiques du capitalisme consistent d’abord Ă  briser les attaches oĂč un groupe trouve les moyens de produire d’un mĂȘme mouvement les conditions de sa subsistance et celles de son existence. A sĂ©parer les communautĂ©s humaines des choses innombrables, pierres et mĂ©taux, plantes, arbres aux mille usages, dieux, djinns, animaux sauvages ou apprivoisĂ©s, mĂ©decines et substances psycho-actives, amulettes, machines, et tous les autres ĂȘtres en relation avec lesquels les groupes humains constituent des mondes. [
] Ces techniques politiques du capitalisme, les mĂ©tropoles contemporaines en forment les points de concentration maximale. Â» Le texte proposait une stratĂ©gie : « Ă©tablir dĂšs maintenant un ensemble de foyers de dĂ©sertion, de pĂŽles de sĂ©cession, de points de ralliement. Pour les fugueurs. Pour ceux qui partent. Un ensemble de lieux oĂč se soustraire Ă  l’empire d’une civilisation qui va au gouffre. Il s’agit de se donner les moyens, de trouver l’échelle oĂč peuvent se rĂ©soudre l’ensemble des questions qui, posĂ©es Ă  chacun sĂ©parĂ©ment, acculent Ă  la dĂ©pression. Comment se dĂ©faire des dĂ©pendances qui nous affaiblissent ? Comment s’organiser pour ne plus travailler ? Comment s’établir hors de la toxicitĂ© des mĂ©tropoles sans pour autant « partir Ă  la campagne Â» ? Comment arrĂȘter les centrales nuclĂ©aires ? Comment faire pour n’ĂȘtre pas forcĂ© d’avoir recours au broyage psychiatrique lorsqu’un ami en vient Ă  la folie, aux remĂšdes grossiers de la mĂ©decine mĂ©caniste lorsqu’il tombe malade ? Comment vivre ensemble sans s’écraser mutuellement ? Comment accueillir la mort d’un camarade ? Comment ruiner l’empire ? Â»

Faire consister une force commune Ă  ces foyers de dĂ©sertion, Ă  ces pĂŽles de sĂ©cession, l’Appel appelait cela « construire le Parti Â» : «  Le Parti est un ensemble de lieux, d’infrastructures, de moyens communisĂ©s et les rĂȘves, les corps, les murmures, les pensĂ©es, les dĂ©sirs qui circulent entre ces lieux, l’usage de ces moyens, le partage de ces infrastructures. Â»

Ici se dessinait donc une idĂ©e du parti non reprĂ©sentatif et non institutionnel, qui prenait pour point de dĂ©part non pas une idĂ©ologie – fut-t-elle communiste – mais des matĂ©rialitĂ©s autonomes, et les pratiques de communisation qui les font consister. Le parti c’était dĂ©sormais des lieux et des liens. Se doter de lieux communs – en ville ou Ă  la campagne, les habiter pleinement, expĂ©rimenter les techniques Ă  mĂȘme de dĂ©faire nos dĂ©pendances Ă  la mĂ©tropole, les peupler de liens, Ă©laborer les modes de partage qui leur sont propres, et surtout, les lier entre eux. Construire le parti ce n’était plus construire l’organisation totale au sein de laquelle toutes les diffĂ©rences Ă©thiques pourraient ĂȘtre mises entre parenthĂšses, en vue de la lutte ; mais Ă©tablir les formes-de-vie dans leurs diffĂ©rences, intensifier, complexifier les rapports entre-elles. Construire le parti c’était donc : organiser la circulation de l’expĂ©rience – dans toute sa densitĂ© affective – en vue de rendre ces autonomies communales de plus en plus vivantes, tout en demeurant offensives. Et la notion de Parti rĂ©pondait « Ă  la nĂ©cessitĂ© d’une formalisation minimale, qui nous rende accessibles tout en nous permettant de demeurer invisibles. Â»

Seulement voilĂ , il n’est pas sĂ»r qu’il soit si aisĂ© de manier un notion qui comporte une telle charge historique, et de la faire dĂ©vier de cette charge. Deux obstacles majeurs semblent se dresser sur ce chemin. D’une part le parti, Ă  l’instar de l’architecte, est une figure archĂ©typique de la virilitĂ© classique. De cette masculinitĂ© blanche qui se pense comme le point neutre du monde, et ainsi cultive une ignorance Ă  soi et un analphabĂ©tisme Ă©motionnel des plus nĂ©fastes. Si rien n’est mis en place pour l’en empĂȘcher cette figure s’impose, et domine, rĂ©duisant le champs du dicible et la gamme des affects communisables.

D’autre part la notion de parti – si Ă©minemment politique – comprend le risque d’une rigidification, des relations en son sein comme de celles Ă  son extĂ©rieur, inhĂ©rente Ă  la prĂ©valence de ce que d’autres ont appelĂ© le « schĂ©ma schmittien Â». Carl Schmitt, juriste nazi penseur de l’état d’exception, a forgĂ© une thĂ©orie du politique dĂ©finie par la distinction ami/ennemi qui structure toutes les dimensions de l’existence. Or si cette distinction peut en effet nommer ce qui se joue dans un conflit politique, lorsque des mondes s’affrontent, il devient particuliĂšrement dangereux lorsqu’il est appliquĂ© Ă  la totalitĂ© des relations, et notamment Ă  l’amitiĂ©. Car l’amitiĂ©, si elle peut mener au combat, n’en a nul besoin ni pour naĂźtre, ni pour se dĂ©ployer. L’amitiĂ© est une grĂące disait Illich, elle se donne gratuitement et trouve sa plĂ©nitude en elle-mĂȘme. Au contraire vouloir la surpolitiser amĂšne Ă  promouvoir des subjectivitĂ©s paranoĂŻaques et un utilitarisme des liens des plus destructeurs, si typique malheureusement dans l’histoire du militantisme rĂ©volutionnaire.

Imperceptiblement le rapport Ă  l’ennemi devient premier, entraĂźnant des consĂ©quences dans deux sens diffĂ©rents : pacification des relations en interne oĂč le maintien de la cohĂ©sion empĂȘche de problĂ©matiser les rapports de domination qui traversent les amis, et perception paranoĂŻaque du dehors qui clĂŽture l’espace possible des rencontres. LĂ  oĂč l’on voulait destituer la politique, elle finit par nous engloutir. Et puis la rĂ©alitĂ© c’est que la majoritĂ© des ĂȘtres ne sont ni amis, ni ennemis, car la politique n’est qu’un certain degrĂ© d’intensitĂ© au sein de l’élĂ©ment Ă©thique, et qu’au sein de l’éthique mille nuances ont cours en deçà de l’amitiĂ© et de l’inimitĂ©. Mille nuances qui font sa richesse et sa vitalitĂ©.

Parti-guĂ©rilla, parti-communication, parti-enquĂȘte, parti-mouvement. Dans L’hypothĂšse autonome Julien Allavena nous emmĂšne dans un prĂ©cieuse traversĂ©e des diffĂ©rentes formes qu’a pris le parti de l’autonomie selon ses temps et ses gĂ©ographies particuliĂšres. Au cours de cette histoire il met Ă  jour une voie mineure, un autre rapport Ă  la conflictualitĂ©, qui fut pratiquĂ©e en Italie par les fĂ©ministes autonomes. Alors qu’une partie du mouvement fĂ©ministe rejette la violence comme « symbolique viriliste Â», une autre se pose la question de sa rĂ©appropriation.

Deux raisons Ă  cela : d’une part et bien que se considĂ©rant « incapables de vivre la politique selon les schĂ©mas masculins Â» – et donc rejetant tout autant la fĂ©tichisation de l’affrontement que l’identification paranoĂŻaque Ă  l’ennemi – elles refusent nĂ©anmoins de rĂ©duire « le fĂ©minin [Ă ] un “nĂ©gatif photo” du masculin Â» et, dans l’intensification de la conflictualitĂ© sociale qui a alors cours, elles estiment que « dĂ©clarer que la violence, quelle qu’elle soit est masculine et fasciste, signifiait renoncer Ă  se dĂ©fendre et choisir de rester Ă  la maison sans rien dĂ©ranger Â» (L’Italie au fĂ©minisme. Louise Vandelac). « Accepter les diffĂ©rences entre nous et affirmer que les femmes sont diffĂ©rentes et non le contraire de l’homme signifiait accepter l’agressivitĂ© des femmes sans la liquider par la boutade “tu te comportes comme un homme” Â». DĂšs lors, des groupes d’auto-dĂ©fense s’organisent, des commandos se forment pour attaquer les agresseurs.

D’autre part, dans le dĂ©ploiement de leurs pratiques qui, partant de soi, refuse de sĂ©parer le politique du personnel, la politique des femmes, qui Ă©tait nĂ©e dans les groupes d’auto-conscience et avait impulsĂ© un grand mouvement de rĂ©appropriation des savoir-faire mĂ©dicaux, en vient Ă  organiser les premiĂšres grandes manifestations de femmes. Mais celles-ci sont attaquĂ©es, non seulement par des groupes fascistes, mais Ă©galement par des mecs des partis gauchistes qui refusent de leur laisser la tĂȘte de cortĂšge. La question de se dĂ©fendre s’impose.

« Vers mai 76, nous avons sorti un journal Ă  Bologne qui s’appelait Siamo isteriche (nous sommes hystĂ©riques), car nous sentions la nĂ©cessitĂ© de poser le problĂšme de la violence et d’organiser le dĂ©bat qu’il y avait sur ce thĂšme dans le mouvement, de lui donner une possibilitĂ© d’expression et de structuration. Au dĂ©but, les questions tournaient autour de la violence exercĂ©e sur la femme et la violence de la femme. Celle-ci n’est pas une violence organisĂ©e, « rationnelle Â», mais une violence spontanĂ©e, « sauvage Â», « hystĂ©rique Â». La violence n’est pas que le fait des hommes, mais elle est toujours renvoyĂ©e Ă  la femme comme une manifestation hystĂ©rique inhĂ©rente Ă  son sexe et dont elle doit se sentir coupable ; l’image de la femme traditionnelle Ă©tant empreinte de douceur ou de son contraire, sorcellerie, folie, hystĂ©rie. Le problĂšme Ă©tait d’affirmer la spĂ©cificitĂ© de notre violence de femme par rapport Ă  celle, toute diffĂ©rente, des mecs, et, de se servir de l’hystĂ©rie comme d’une arme politique dans la mesure ou elle est la seule forme d’expression possible pour une femme face Ă  une oppression obstinĂ©e qui s’exerce sur elle quotidiennement et Ă  laquelle elle ne peut que rĂ©pondre par une explosion spontanĂ©e : plus clairement, l’hystĂ©rie n’est que l’expression politique de l’oppression des femmes. Comment organiser l’hystĂ©rie ? La violence des femmes de façon collective en lui donnant sa connotation politique ? Â» (OĂč Ă©tions-nous ? OĂč en Ă©tions-nous ? Anna Orsini, Silvia Schassi)

« Organiser l’hystĂ©rie Â» sera donc pour les fĂ©ministes autonomes, non plus viser la destruction de l’ennemi Ă  la maniĂšre masculine, non plus se mesurer Ă  l’ennemi, mais, partant de la force qu’elles ont constituĂ© ensemble dans le partage du personnel et le refus de la normalisation patriarcale, se rendre capable de dĂ©fendre cette force, selon les modalitĂ©s qui leur conviennent, et renverser ce qui la limite. Julien Allavena commente : « Ce cheminement a donc ceci de particulier que c’est Ă  partir de soi et des expĂ©riences collectives qui en dĂ©coulent que les ennemis sont identifiĂ©s en tant qu’obstacles Ă  la libĂ©ration en cours. C’est une inversion de la logique schmittienne, selon laquelle l’ennemi est premier et polarise les amitiĂ©s en second lieu seulement [
]. Ici donc, l’amitiĂ© est premiĂšre, et le rapport belliqueux ne survient qu’au cours de son dĂ©ploiement. Â»
Construire le parti des mondes habitables. Destituer les Architectes.
Ce pourrait donc ĂȘtre cela. Avant de les pendre, les inviter Ă  dĂ©serter.
En tout cas. Enterrer le culte des signatures. Nourrir une politique du geste.
Multiplier les sécessions. Se réapproprier les techniques nécessaires.
BĂątir sans eux. Des mondes habitables. Organiser leur rencontre.
Prendre parti. Contre la destruction des mondes vivants. Contre la métropole.
Mais tout cela. Depuis nos liens. En problématisant les rapports entre nous.
En prenant soin de nos amitiés. De nos joies, de nos colÚres. De notre puissance.
Suivant la sagesse d’un camarade. Qui faisait du critĂšre de vitalitĂ© d’une Commune.
Sa capacitĂ© d’autodĂ©rision. « Construire le parti Â» pourrait ĂȘtre une blague.
Mais une blague des plus sérieuses. Et dont le principal danger.
Serait de se prendre au sérieux.

« Nous avons moins besoin d’un grand plan, fĂ»t-il celui de la rĂ©volution, que d’un peuple de bĂątisseuses Â»

En souvenir de l’éruption du 24 janvier 2009




Source: Contrepoints.media