Décembre 4, 2020
Par ACTA
160 visites


Si l’assassinat du scientifique iranien Mohsen Fakhrizadeh le 27 novembre dernier sur une route reculée à l’est de Téhéran demeure entouré de mystère, la responsabilité des services secrets israéliens ne fait pas de doute. Cet acte de terrorisme d’État, qui n’est que le dernier en date d’une série de sabotages, de cyberattaques et d’assassinats ciblés visant des physiciens iraniens, a été accueilli par un silence politique assourdissant – y compris au sein de notre propre camp – alors même que ses conséquences pourraient s’avérer décisives.

Le mandat de Trump a en effet été marqué par une orientation agressive envers l’Iran (dont le point culminant a été l’assassinat de Qassem Soleimani, chef de la force Al-Quds des Gardiens de la révolution, tué par un drone américain à Bagdad en début d’année) et par une politique ouvertement pro-israélienne symbolisée par des avancées diplomatiques majeures en termes de normalisation diplomatique avec les monarchies arabes du Golfe. Tout porte à croire qu’à travers cette attaque l’État sioniste tente, quelques semaines avant l’investiture du président élu Joe Biden, de ruiner par avance toute tentative de renégocier l’accord sur le nucléaire iranien que les États-Unis avaient quitté unilatéralement à l’initiative de Trump, réimposant des sanctions contre Téhéran.

L’article d’investigation qui suit, issu du site The Grayzone, remonte étape par étape la longue campagne de désinformation ayant servi à justifier l’élimination de Fakhrizadeh, menée par Israël avec l’appui de ses alliés et largement relayée dans la presse occidentale. Une preuve de plus, s’il en fallait, que la falsification propagandiste précède systématiquement les menées impériales belliqueuses.

Le Mossad israélien a passé des années sur une campagne de propagande visant à convaincre le monde que l’Iran possédait un programme d’armes nucléaires – et à légitimer ses assassinats d’universitaires iraniens.

L’assassinat par Israël du fonctionnaire iranien de la défense Mohsen Fakhrizadeh est traité comme un triomphe des services de renseignement israéliens – le New York Times et d’autres grands médias faisant référence à l’assassinat du « meilleur scientifique nucléaire d’Iran ». En fait, le Mossad a éliminé Fakhrizadeh alors qu’il savait que sa manière de le présenter publiquement comme l’architecte clé d’un programme d’armement nucléaire iranien était une tromperie.

Pendant des années, les médias américains ont dépeint Fakhrizadeh comme l’équivalent iranien de J. Robert Oppenheimer, le présentant au public comme le cerveau d’une version iranienne du Projet Manhattan. Cette image a été développée principalement grâce à une opération de désinformation israélienne soigneusement conçue, basée sur des documents manifestement fabriqués.    

La naissance de l’opération de propagande du Mossad

L’origine de l’opération de propagande du Mossad sur Fakhrizadeh remonte au début des années 1990, lorsque les États-Unis et Israël ont commencé à soupçonner l’Iran de vouloir développer une arme nucléaire. Des analystes des services de renseignement américains, britanniques, allemands et israéliens avaient intercepté des télex de l’université Sharif concernant diverses technologies « à double usage » – qui pourraient être exploitées dans le cadre d’un programme nucléaire mais aussi appliquées à des fins non nucléaires.

Beaucoup de ces télex contenaient le numéro d’une organisation appelée Physics Research Center qui fonctionnait sous la surveillance du ministère iranien de la défense. La CIA et ses agences de renseignement alliées ont interprété ces interceptions comme la preuve que l’armée iranienne menait son propre programme nucléaire, et donc que l’Iran cherchait secrètement à se doter d’une capacité d’armement nucléaire.

Pendant le premier mandat de l’administration George W. Bush, le célèbre militariste et allié du Likoud John Bolton a pris en charge les affaires iraniennes, ce qui a incité la CIA à publier une estimation concluant pour la première fois que l’Iran avait lancé un programme d’armes nucléaires. Le Mossad israélien a apparemment perçu la nouvelle posture de Washington comme un feu vert pour démarrer sa campagne de propagande visant à dramatiser et personnaliser le programme iranien secret d’armes nucléaires qui était présumé exister.

Entre 2003 et 2004, le Mossad a produit un vaste cache de documents iraniens présumés décrivant les efforts pour accoupler une arme nucléaire avec le missile iranien Shahab-3 et un système de banc pour convertir l’uranium.   

Les fichiers du Mossad contenaient de multiples indices de falsification. Par exemple, le véhicule de rentrée représenté dans les dessins avait déjà été abandonné en 2002 – avant que ces dessins ne soient soi-disant créés, selon les documents eux-mêmes – en faveur d’un modèle qui semblait entièrement différent et qui a été montré pour la première fois lors d’un test en août 2004. Ainsi, la personne responsable des dessins ignorait clairement la plus importante décision du ministère de la défense concernant l’avenir de la dissuasion antimissile iranienne.

La CIA n’a jamais révélé qui avait sorti les documents d’Iran ni comment. Cependant, l’ancien haut fonctionnaire du ministère allemand des affaires étrangères Karsten Voigt a expliqué en 2013 que l’agence de renseignement allemande, le BND, avait reçu la collection de documents d’une source occasionnelle que les chefs des services de renseignement considéraient comme peu crédible.

Et qui était cette source ? Selon Voigt, elle appartenait au Mujahedeen e-Khalq (MEK), la secte iranienne en exil qui avait combattu aux côtés des forces irakiennes de Saddam contre l’Iran pendant la guerre de huit ans et qui, au début des années 1990, faisait passer des informations et de la propagande que le Mossad ne voulait pas se voir attribuer.

Dépeindre Fakhrizadeh comme un cerveau nucléaire

Ces documents du Mossad identifient Mohsen Fakhrizadeh comme le directeur d’un projet iranien prétendument top-secret appelé « Plan AMAD ». En réalité, Fakhrizadeh était un officier du Corps des gardiens de la révolution islamique et un fonctionnaire du ministère de la logistique des forces armées de la défense (MODAFL), qui enseignait également la physique à l’université Imam Hussein de Téhéran.

Pour l’impliquer en tant que maître d’œuvre d’un projet nucléaire, la collection de documents du Mossad comportait une directive censée être signée par Fakhrizadeh. Mais comme personne en dehors d’Iran n’avait jamais vu la signature de ce fonctionnaire jusqu’alors obscur, et vu le manque d’efforts pour montrer quelque marque officielle du gouvernement que ce soit sur les documents, il n’y avait pas grand chose pour empêcher le Mossad de la falsifier.

Dans leur ouvrage de 2012 sur l’histoire des services de renseignement israéliens, Mossad : The Greatest Missions of the Israeli Secret Service, Michael Bar-Zohar et Nisham Mishal désignent le Mossad comme le responsable de l’apparition des prétendus documents nucléaires iraniens. Les auteurs racontent comment le Mossad a recueilli les informations personnelles sur Fakhrizadeh qui ont ensuite été rendues publiques via le MEK, y compris son numéro de passeport et son numéro de téléphone personnel.  

« Cette abondance de détails et de moyens de transmission, écrivent Bar-Zohar et Mishal, laisse penser qu’un certain service secret, soupçonné par l’Occident de poursuivre ses propres objectifs, a minutieusement recueilli ces faits et chiffres concernant le scientifique iranien et les a transmis à la résistance iranienne [MEK]. »

Les documents désignent également Fakhrizadeh comme l’ancien directeur du Physics Research Center, le liant ainsi de manière trompeuse aux efforts d’acquisition d’articles nucléaires « à double usage » en 1990-91, bien connus de la CIA et d’autres agences de renseignement. Cette accusation a été reprise dans la résolution 1747 du Conseil de sécurité des Nations unies en 2006, qui dresse la liste des responsables iraniens de la prolifération nucléaire et des missiles en Iran. Dans cette résolution, Fakhrizadeh est identifié comme un « scientifique de haut niveau du MODAFL et ancien directeur du Physics Research Center (PHRC) ».  

Mais l’identification par Israël de Fakhrizadeh comme le chef du PHRC s’est avérée être un mensonge. L’Iran a remis à l’AIEA (Agence Internationale de l’Énergie Atomique), fin 2004 ou début 2005, de nombreux documents sur le PHRC et les télex d’approvisionnement. Ces documents – que l’AIEA n’a pas contestés – montrent qu’un professeur de l’université de technologie Sharif à Téhéran, Sayyed Abbas Shahmoradi-Zavari, a dirigé le PHRC depuis sa création en 1989 jusqu’à sa fermeture en 1998.

De plus, les documents fournis à l’AIEA ont révélé que la technologie à double usage que Shahmoradi-Zavari avait aidé l’université à se procurer par le biais de ses connexions au PHRC était en fait destinée à l’enseignement et à la recherche de la faculté de l’université elle-même. Dans au moins un cas, le personnel de l’AIEA a découvert qu’un article à « double usage » avait été acheté par l’université.  

Ces faits auraient dû mettre un terme au mythe, créé par le Mossad, de Fakhrizadeh à la tête d’un vaste programme souterrain d’armes nucléaires. Mais l’AIEA n’a jamais révélé le nom de Shamoradi-Zavari, et a donc évité d’avoir à reconnaître que les documents que l’agence avait considérés comme authentiques avaient induit le monde en erreur à propos de Fakhrizadeh.  

Ce n’est qu’en 2012 que David Albright, le directeur de l’Institut pour la science et la sécurité internationale basé à Washington, a reconnu que Shahmoradi-Zavari – et non Fakhrizadeh – avait été le chef du Physics Research Center – bien qu’il ait évité d’admettre que l’AIEA s’était appuyée sur des documents qui se sont révélés faux.

Relancer la propagande

Le Mossad a de nouveau trouvé à s’occuper après que la CIA ait estimé, en novembre 2007, que l’Iran avait cessé de travailler sur les armes nucléaires. Déterminés à neutraliser l’impact politique de cette constatation, les Israéliens ont apparemment commencé à travailler sur un nouveau lot de documents iraniens top secrets. Cette fois, cependant, les Israéliens ont fourni les documents directement à l’AIEA fin 2009, comme le directeur général de l’AIEA de l’époque, Mohamed ElBaradei, l’a révélé dans ses mémoires.  

Ces documents révélaient soi-disant les activités du ministère de la défense iranien liées aux armes nucléaires après l’arrêt des travaux indiqué par la CIA. L’un de ces documents, qui a fait l’objet d’une fuite dans le London Times en décembre 2009, était censé être une lettre de 2007 de Fakhrizadeh en tant que président d’une organisation chargée des travaux sur les armes nucléaires. Mais comme l’a rappelé El-Baradei, les experts techniques de l’AIEA « ont soulevé de nombreuses questions sur l’authenticité de ces documents… ».  

Même la CIA et certains analystes des services de renseignement européens étaient sceptiques quant à l’authenticité du document attribué à Fakhrizadeh. Bien qu’il ait circulé parmi les agences de renseignement pendant des mois, même le New York Times, qui habituellement pose peu de questions, a rapporté que la CIA ne l’avait pas authentifié. L’ancien responsable du contre-terrorisme à la CIA, Philip Giraldi, qui avait maintenu des contacts avec le personnel actif des agences, a déclaré que les analystes de la CIA considéraient le document comme un faux.

Un schéma d’assassinats justifiés par la désinformation

Ce n’est pas la première fois, avec Fakhrizadeh, que le Mossad élimine un Iranien qu’il avait accusé sans fondement de jouer un rôle de premier plan dans un programme d’armement. En juillet 2011, un individu travaillant pour le Mossad – apparemment un membre du MEK – a abattu un étudiant en ingénierie de 35 ans nommé Darioush Rezaeinejad et a blessé sa femme devant un jardin d’enfants à Téhéran.

Le jeune homme a été pris pour cible sur la base de rien d’autre que les recherches qu’il avait menées sur les interrupteurs à haute tension et la publication d’un article universitaire sur sa bourse d’études. Le résumé de l’article que Rezaienejad avait publié indiquait clairement que son travail portait sur ce que l’on appelle la « puissance pulsée explosive » utilisée dans les lasers de haute puissance, les sources micro-ondes de haute puissance et d’autres applications commerciales.

Cependant, quelques jours après l’assassinat de Rezaienejad, un fonctionnaire d’un « État membre » non nommé a fourni au journaliste de l’Associated Press George Jahn le résumé de l’article de Rezaienejad, réussissant à persuader Jahn que cela « semblait corroborer » l’affirmation selon laquelle Rezaienejad avait « travaillé sur un élément clé pour déclencher les explosifs nécessaires au déclenchement d’une tête nucléaire ».  

Puis, en septembre 2011, les Israéliens ont fourni à Jahn un « bilan de renseignements » avançant l’affirmation ridicule selon laquelle Rezaeinejad n’était pas du tout un spécialiste en génie électrique, mais plutôt un « physicien » qui avait travaillé pour le ministère de la Défense sur divers aspects des armes nucléaires.

Le déploiement d’affirmations absurdes, étayées par des preuves aussi ténues qu’une feuille de papier, pour justifier le meurtre de sang-froid d’un jeune ingénieur électricien sans aucune trace d’implication dans des armes nucléaires, a mis en lumière un modus operandi du Mossad qui est réapparu dans le cas de Fakhrizadeh : les services de renseignement israéliens ont simplement élaboré un récit centré sur des liens fictifs avec un programme d’armes nucléaires inexistant. Ils regardent ensuite la presse occidentale diffuser la propagande au public de manière a-critique, ouvrant l’espace politique pour des assassinats de sang-froid en plein jour.

Gareth Porter




Source: Acta.zone