Février 5, 2022
Par Brest Media Libre
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De si loin que je me souvienne, j’ai toujours été ambivalente et sceptique sur la question des luttes partielles, notamment sur les formes qu’ont prises les luttes féministes.

Entendons-nous bien…Non pas qu’il ne faille pas reconnaître certaines luttes spécifiques ni combattre les oppressions et les rapports de domination qui les sous-tendent. Mais disons plutôt que ces luttes doivent à mon sens nécessairement s’inscrire au sein d’un combat plus global : celui de l’émancipation individuelle et collective de toutes et tous.

Celui de l’émancipation de l’immense majorité des dépossédé.e.s.

Aussi, heureuse , soulagée et exaltée que les milieux dits révolutionnaires s’emparent enfin des questions féministes et du patriarcat, j’ai depuis une vingtaine d’années vagabondé et cherché moi aussi à rencontrer des personnes avec qui parler, penser, partager et nourrir mes réflexions pour lutter et s’organiser collectivement à la base.

Mais la lune de miel ne fut que trop courte et m’a laissé un arrière goût amer toujours vivace aujourd’hui. Les interrogations, les doutes puis l’incompréhension, et enfin la violente déception ont surgi telles des ombres angoissantes surplombant mon cheminement, mes diverses rencontres et de mes tentatives d’organisation collectives.

Très vite, le débat, la conflictualité constructive, structurante d’une pensée commune qui évolue et se partage, sont devenus quasi impossibles.

Toutes formes de critiques, de conflits (pourtant nécessaires) sont devenues des agressions…

Les remarques « bienveillantes » sont devenues des attaques destructrices déguisées…

La confiance en soi s’est étiolée puis abîmée…

L’espoir et la joie ont laissé place aux désillusions et à la tristesse, parfois au sentiment de solitude…

Je me suis sentie parfois confuse et perdue, traversée par un tourbillon d’émotions et de réflexions…

  • Désabusée d’avoir été trahie et utilisée à de viles fins politiciennes par des groupes, organisations et-ou collectifs pseudo-révolutionnaires et suffisants, qui ne pensaient finalement qu’à grossir leur rang en érigeant de nouvelles normes aliénantes plutôt que de les subvertir.
  • Déconcertée de ne pas m’être rendue compte tout de suite que ma parole ne valait pas autant que mes ressentis, que mon discours construit ne valait pas autant que mon vécu. Que seules mes expériences personnelles me rendaient légitime à parler et à oser contredire mais que mes questions, mes critiques et ma pensée politique n’étaient finalement envisagées que comme le pâle reflet de mon « insuffisante déconstruction ».
  • Blasée de la victimisation imposée et du culte de la souffrance, de l’écoute biaisée qui te catalogue en fonction de tes ressentis, de ton vécu et qui te situe par rapport à la « pureté » de tes expressions de langage : la forme plutôt que le fond.
  • Déçue, terriblement, de n’avoir compris que trop tard que je n’étais qu’un pion dans la lutte féministe, réduite à une identité parfois fantasmée parfois attaquée ; mais dans tous les cas, traitée comme un objet qu’on utilise à sa guise

    Mais aussi que l’autre en tant que personne singulière, en tant que sujet affectif et politique, n’y avait finalement que peu de place.
  • Dégoûtée de la logique de l’entre-soi presque sectaire et des identitarismes à peine dissimulés qui te somment de décliner tes diverses identités pour te définir, pour donner du crédit et de la valeur à tes paroles…or il n’y a rien de subversif ou de radical à enfermer les gens dans des cases pour les prendre en compte. Comme si cette logique rigide, réductrice et aliénante pouvait nous faire croire que rien ne nous échappe chez l’autre (l’autre externe et l’autre en nous)…
  • Désemparée de ne pas avoir été perçue et considérée en tant que personne capable de penser, d’argumenter, de ne pas suivre bêtement les injonctions normatives inversées du milieu sans réfléchir.
  • Anéantie d’avoir été dépossédée de mon statut de sujet singulier et autonome désirant détruire le patriarcat et la société qui le permet. Pour finalement n’être réduite qu’à une identité, un objet parfois fétichisé.

Je peux maintenant affirmer que la sororité n’existe pas : elle est un mythe à détruire !

Les logiques internes des milieux féministes se parent fièrement de cette image fantasmée de la sororité mais produisent néanmoins tout autant de souffrances et de violences tues : notamment à travers les normes et injonctions inversées, la mise sous silence des rapports de dominations et-ou agressions en interne, le culte de la victimisation qui nous enferme dans un rôle attendu, le tabou des positions critiques qui ne sont plus entendues et pensées mais invalidées par le ressenti de l’agression traumatique, brandit tel un étendard aveugle.

La « sororité » est une chimère tapie, drapée de son linceul orné du spectre du narcissisme et de la culture des petites différences. Elle n’est pas signifiante, c’est une promesse non tenable, une illusion portant en son sein des logiques internes hypocrites et réifiantes.

J’ai décidé il y a longtemps de suivre dans la vie ce principe fondamental pour moi du prendre soin. Que ce soit personnellement, politiquement ou professionnellement. Pour moi ces trois aspects de ma vie ne peuvent être dissociés, ils sont profondément interdépendants.

Je suis donc du côté des personnes en souffrance, des personnes discriminées, oppressées, exclues ou bien laissées pour compte dans ce système patriarcal et capitaliste.

Mais je suis aussi une autonome, une communiste et une révolutionnaire, une féministe qui lutte contre le patriarcat et le système capitaliste. Je lutte donc contre tous les rapports sociaux qui les permettent et les font vivre.

Je m’inscris au sein d’un combat pour que nous nous réapproprions à la fois les moyens de production de notre vie matérielle tout autant que ceux de notre vie sociale, en s’engageant dans la radicale transformation de tous les rapports sociaux de cette société marchande qui nous exploite et nous dépossède du pouvoir sur nos vies.

Mais cela veut dire que la lutte féministe doit passer par une lutte pour l’émancipation de toutes et tous au niveau individuel et collectif. Elle doit s’ancrer dans la construction d’une lutte globale pour la mise en place d’une réelle mise en commun par et pour nous-même.

Nous avons donc beaucoup à créer…

Pour une société plus égalitaire, horizontale et non marchande. Pour un féminisme autonome participant à la lutte pour une société de l’émancipation du « genre humain ». Une société qui nous appartienne.

PROMETHEA




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Source: Brest.mediaslibres.org