C’est pourtant à partir d’une archive de l’Etat colonial ayant partiellement échappé, on ne sait pourquoi, à ces destructions, que le site 1000autres.org, créé il y a 14 mois, est parvenu à rompre un tant soit peu avec un anonymat qui semblait définitif. A ce jour, 300 Algériens victimes de disparitions forcées dans la région d’Alger en 1957 ont désormais publiquement un nom, une histoire et un visage.

3 janvier 2018

Ce sont les dernières heures de mon séjour de recherches aux Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM), à Aix-en-Provence. J’y cherche de quoi documenter un article sur Paul Teitgen [1]. Secrétaire général à la police à la préfecture d’Alger, Teitgen fut un témoin capital de la terreur militaro-policière qui s’abattit sur le Grand Alger en 1957 et que la propagande française, mais aussi celle du FLN, nomma bien improprement « bataille d’Alger ». Après s’être opposé vainement aux méthodes employées massivement par l’armée française – torture et exécutions sommaires – il fut le seul haut-fonctionnaire à oser démissionner et à les dénoncer publiquement comme identiques à celles de « la Gestapo ».

Malheureusement, il n’y a dans les dizaines de cartons que je viens de consulter plus guère de traces de cette activité qui, durant plus d’une année, généra pourtant une masse considérable de documents. Teitgen dit notamment avoir visé 24 000 « assignations à résidence » (internement dans des camps) et dénombrés « 3024 » disparitions forcées de « suspects » algériens. Pour moi, il ne fait plus guère de doute que ces documents furent bel et bien détruits par les « paras » après le 13 mai 1958, lorsqu’ils arrêtèrent ce « traître Teitgen » qu’ils haïssaient, avant de l’expulser d’Algérie. Comme ils le firent pour d’autres archives compromettantes, telles que le fichier des personnes arrêtées par la 10e Division Parachutiste de Massu, introuvable, lui-aussi, au Service Historique des Armées.

Mais il me reste encore trois heures avant la fermeture de la salle de lecture et un dernier carton du fonds de la préfecture d’Alger à explorer. Celui-ci est sommairement intitulé dans l’inventaire : « fonds du SLNA », « Personnes arrêtées, demandes de recherche transmises au commandement militaire ». Il contient une très grosse pile de fiches, serrée dans deux chemises cartonnées.

Un rapide sondage me tire tout de suite de la sorte de torpeur qui m’avait gagnée après des journées de consultation bien peu fructueuses. Ce que j’ai entre les mains, je le réalise tout de suite, est une archive rare et précieuse. Car, fait exceptionnel, l’appareil d’État colonial lui-même y documente indirectement mais avec précision et sur une grande échelle l’intensité et l’ampleur de la terreur qu’il a organisée.

Chacune de ces fiches comporte en effet l’identité complète, l’adresse, la profession et les circonstances précises de l’arrestation d’un Algérien par l’armée française, à Alger, de la fin février à la fin août 1957. Toutes ont été renseignées par un service de la préfecture d’Alger – le Service des Liaisons Nord-Africaines (SLNA)-, avatar des anciennes « Affaires indigènes ». Elles l’ont été parce que des familles et des avocats sont venus se plaindre de l’enlèvement, le plus souvent sous leurs yeux, durant la nuit et à domicile, d’une personne dont depuis ce moment elles n’ont plus aucune nouvelle. Beaucoup se terminent par le nom d’une personne « à prévenir en cas de découverte ».

L’un des 850 « avis de recherche » lancés par la préfecture d’Alger (ANOM)

Ce sont donc des « avis de recherches dans l’intérêt des familles » d’un genre très particulier, sans équivalent dans l’histoire de l’administration. L’enlèvement ne fait pas de doute et son auteur est parfaitement connu : des membres de l’armée française, souvent identifiés à la couleur de leurs bérets par les témoins. Certains Algérois les appellent simplement « les Bigeards ». Des bordereaux datés en font foi : ces avis de recherche ont été envoyés par paquets de 15 à 50, parfois plusieurs fois par semaine, au général Massu, puis au colonel Yves Godard, afin qu’ils veuillent bien informer l’autorité civile et les plaignants de ce qu’ils ont fait de ces « suspects »après s’en être saisis.

Ce n’est pas tout. Le responsable de ce service a fait de minutieuses statistiques. Il note que, fin 1958, il a collecté 2039 de ces « disparitions inquiétantes ». Malheureusement seules environ 850 d’entre-elles, des copies, sont conservées aux ANOM. Et le même responsable croit pouvoir estimer que « moins d’une famille [concernée] sur trois » a osé s’adresser à lui, beaucoup d’autres préférant s’adresser notamment à Suzanne Massu, épouse du général.

Signalement de la disparition après enlèvement par l’armée de Moussa Aït Dib reçu par Robert Lacoste. Des centaines de tels signalements, souvent de la main d’un écrivain public, sont conservées dans les archives civiles et militaires (ANOM).

Et il déplore amèrement l’extrême mauvaise volonté du commandement militaire à collaborer avec lui. Dans 70 % des cas, nous dit-il, l’armée ne lui a jamais répondu ou bien elle lui a donné des explications qu’il juge « insatisfaisantes » ou « non valables ».

Rambaud, responsable du SLNA, déplore le peu d’empressement des militaires à lui répondre (ANOM).

Je le sais par d’autres sources, beaucoup sont déclarés par les militaires « libérés » le jour même de leur arrestation ou, le plus souvent, dans un délai d’une à deux semaines, et sansavoir été officiellement assignés à résidence. Cette durée correspond à ce que les militaires appellent « la période d’exploitation », autrement dit de la torture lors d’une détention clandestine. Certains sont déclarés « évadés », ou même « abattus lors d’une tentative de fuite », sans que les familles n’en aient été informées et sans indication de lieu d’inhumation, ni bien sûr d’autopsie. Et plusieurs mois après ces prétendues libérations et évasions, les familles les cherchent toujours. On sait que, dans ses mémoires, le général Aussaresses affirme qu’il fit tenir un fichier codé dans lequel la lettre L comme « libéré » signifiait « mort ».

Sur 2039 demandes d’informations, 1439 sont restées sans réponse « valable » selon le fonctionnaire de la préfecture en septembre 1958 (ANOM).

L’existence de cette étrange mission confiée en mars 1957 au SLNA est connue depuis longtemps. Dès 1958, l’historien Pierre Vidal-Naquet la mentionnait pour dénoncer l’abandon complet de tout contrôle du pouvoir civil sur l’activité des militaires. J’ai aussi appris par d’autres archives que ce « fichier des disparus » avait été réclamé dès le printemps 1957 par une commission d’enquête au préfet d’Alger et que ce dernier lui en avait fermement refusé l’accès, au motif de ne pas donner d’arguments à « l’ennemi » alors que s’élevait en métropole le scandale de « la torture en Algérie ».

Je l’ai à présent sous les yeux et je comprends mieux pourquoi il devait rester secret. Bien sûr, il ne s’agit pas à proprement parler d’un fichier des victimes de disparitions forcées, dont personne ne dressa évidemment de liste. Il ne nous dit pas ce que ces Algériens sont devenus après leur enlèvement. Il enregistre seulement le fait qu’il furent bel et bien arrêtés et que leurs proches s’inquiétèrent pour eux au point d’oser s’adresser à l’autorité coloniale, sachant fort bien que les militaires français torturaient et tuaient dans des dizaines de locaux disséminés dans la ville et dans sa région.

Soixante-deux ans plus tard, je ne connais le sort ultérieur que d’une poignée de ses « suspects » arrêtés et mentionnés dans le fichier : notamment Maurice Audin, signalé par son épouse Josette puis par son père Louis, et Ali Boumendjel, réclamé par Paul Teitgen, qui ont été assassinés ; ouencore Henri Alleg, signalé par son épouse Gilberte et Djamila Bouhired, recherchée par son avocat Jacques Vergès, qui ont survécu à la torture.

« Avis de recherche » de Maurice Audin, le 27 juin 1957. La date probable de sa mort, maquillée en « évasion », est le 21 juin. (ANOM)

Mais tous les autres ? Ces centaines de « Français Musulmans », presque uniquement des hommes âgés de 14 à 75 ans et d’une trentaine d’année en moyenne, tous ces colonisés « de peu », dockers, marchands de légumes, garçons de café, journaliers, ouvriers, étudiants, tous inconnus des journaux de l’époque et des livres d’histoire ? Que sont-ils devenus ? [2]

L’idée me vient très vite alors que je photographie à la chaîne, une à une, ces centaines de fiches : il faut les rendre publiques et lancer un appel à témoignage. Car si leurs noms et leurs histoires particulières nous sont inconnus, la mémoire de ces « humiliés dans l’ombre », selon le mot de Paul Teitgen, ne peut s’être éteinte chez leurs proches et descendants.

15 septembre 2018

Durant l’été, l’annonce d’un évènement officiel a précipité la décision. Au mois d’août, l’association histoire coloniale et postcoloniale, dont je suis membre, a appris par Pierre Audin, fils de Maurice et Josette Audin, que le président Macron s’apprêtait à reconnaître officiellement la responsabilité de la République française dans l’assassinat de Maurice Audin. C’est fait depuis deux jours. La visite présidentielle à Josette Audin, sa demande de « pardon » a été très médiatisée, en France et dans le monde entier.

Le projet est soutenu par l’association Maurice Audin et parrainé par plusieurs media et associations. Le site 1000autres.org sera mis en ligne deux jours après cet évènement. Il aura pour titre Alger 1957, des Maurice Audin par milliers, rappelant ainsi avec force que si le cas de Maurice Audin est emblématique, il ne fut qu’un parmi beaucoup d’autres, dont les familles ne recevraient pas la visite du président, ni la reconnaissance officielle et publique à laquelle elles ont pourtant droit elles-aussi. Il rend publics un millier de noms de ces « autres Maurice Audin », les 850 du fichier du SLNA auxquels j’ai ajouté 150 cas publiés en 1959 sous le nom de « Cahier Vert » [3]. Ils sont assortis d’un appel à témoignage.

Le site a été mis en ligne vers midi. Je vais prendre un peu de repos, plein de questions et de doutes. Ce gros travail de fourmi servira-t-il à quelque chose ? Les proches et descendants, en Algérie et ailleurs, en auront-ils seulement connaissance ? Nous reprochera-ton, selon une mise en garde faite par une historienne, de manquer au respect de la protection de la « vie privée » des familles ? L’historienne Malika Rahal, qui m’a, avec d’autres, encouragé, a visité le site avant sa mise en ligne et m’a rassuré. Elle est franchement enthousiaste, de même que Gilles Manceron, François Gèze et Alain Ruscio, mes compères d’histoire coloniale.net avec lesquels nous avons nourri le site d’éclairages historiques. Elle identifie même immédiatement deux disparus dans le fichier. Très vite, elle s’associera étroitement au projet. Mais, pour l’heure, je ne sais absolument pas à quoi m’attendre.

De retour de ma sieste, j’ouvre fébrilement le site et découvre, les larmes aux yeux, ces trois commentaires laissés à l’instant par la même personne, Amar Kassab, au bas de la notice concernant « Harchouche Mohamed, né le 30/12/1921. Docker. Rue des Pyramides. Enlevé vers le 12 juin 1957 par les parachutistes. Pas de réponse de l’armée en octobre 1957 » :

« C’est mon grand-père maternel. Merci pour ce document qui nous permet d’avoir la preuve irréfutable de son arrestation par l’armée, même si nous n’avons jamais douté du récit de notre grand-mère. Elle nous raconte cette nuit du 21 juin, nuit deson enlèvement, comme la fin du monde. Il est porté disparu jusqu’à nos jours. Il a laissé cette nuit 4 filles, entre 1 et 5 ans, dont ma mère (…) »

« Ma famille est encore sous l’effet de l’émotion après la découverte de ce document. (…) [Ma grand-mère]passait des journées entières (avec la mère de mon grand-père), pendant plusieurs mois, debout avec ses quatre filles, devant la préfecture pour avoir des nouvelles. Un jour, elle a croisé lors de ses recherches un militaire haut placé (elle dit que c’était le général Massu !) qui lui a dit que son mari était mort, jeté depuis un hélicoptère dans la mer, et que ce n’était plus la peine de le chercher. La famille avait depuis arrêté les recherches »

« Encore une fois, félicitations et merci pour le travailaccompli : il donne un sens à la vie de plusieurs familles qui ont été marquées par la disparition d’un proche, mon grand-père dans le cas de ma famille. Anonyme pour les autorités françaises, il ne l’a pas été parmi ses quatre filles et ses petits-enfants. Sa photo est toujours accrochée dans la maison de ma grand-mère, et la radio qu’il utilisait pour écouter les informations décore toujours le salon. Le récit de son enlèvement et sa disparition par ma grand-mère nous hante jusqu’à aujourd’hui, c’est uneblessure intergénérationnelle, mais c’est également ce qui nous a permis de nous transcender, car ne nous pouvons pas concevoir que le sacrifice de notre grand-père, qui était docker au port d’Alger, soit vain : ses petits-enfants sont aujourd’hui médecins, ingénieurs, professeurs d’université, en Algérie et ailleurs.

La réaction de ma grand-mère été mitigée, curieuse de savoir ce que le document contenait, mais également pas très surprise, car elle dit que la France sait, évidemment, ce qu’elle a fait. Elle se demande comment on a pu obtenir ce document !

Trois mois avant sa disparition, mon grand-père a été emprisonné une première fois pendant 15 jours, il était déjà rentré à la maison les pieds pleins de pus, à cause de la torture par l’électricité. Au fond de lui, il savait que les militaires allaient revenir, selon ma grand-mère.

Elle m’a raconté pour la énième fois comment les militaires (bérets rouges selon elle) sont venus le chercher à 1 heure du matin, il avait pris un coup de crosse sur le visage dès qu’il a ouvert la porte, et il était tout en sang, il a essayé de s’enfuir à l’étage mais en vain. Les militaires avaient quasiment détruit le petit appartement à la Casbah pour chercher quelque chose : ils n’avaient rien trouvé. Ma plus jeune tante avait 3 mois. Par contre, elle ne se rappelle pas avoir été reçue par la préfecture pour déposer une demande de renseignement ! »

Mes doutes s’évanouissent. En Algérie, à l’exception de la presse d’Etat, l’écho médiatique est immédiatement considérable. Un quotidien en ligne duplique même intégralement le site dès sa mise en ligne. L’intérêt est moindre en France, mais plusieurs papiers de qualité sont publiés. L’Humanité fait même sa Une en pleine page sur « le fichier secret des disparus » de la bataille d’Alger. Quelques mois plus tard, le service Monde de la BBC produira un remarquable doc-radio dont l’écho sera mondial [4]. Les nostalgiques de l’Algérie française et défenseurs habituels de « l’honneur de l’armée française », quant à eux, restent étrangement muets.

16 novembre 2019

Akkouche Saïd, Lakehal Abdelaziz, Harro Naceur, Amrani Belkacem, Milat Rabah

La page d’accueil du site 1000autres.org a désormais des allures de mémorial.14 mois après le lancement du site, sur le millier de cas présentés, 300 sont d’ores et déjà identifiées comme victimes de disparitions forcées, soit par leurs proches, soit par la consultation d’autres sources attestant qu’ils étaient toujours recherchés plusieurs années après leur enlèvement en 1957. Des dizaines de témoignages sont arrivés, souvent accompagnés des maigres documents qui sont tout ce qu’il reste des disparus, notamment des photos.

Denaï Della, Ouamara Mohamed, Madani Saïd, LounnasMustapha, Asselah Slimane

Le 20 septembre, lors d’une journée d’étude tenue sous l’égide de la CNCDH et intitulée « Disparus algériens du fait des forces de l’ordre française : vérité et justice ? », certains descendants venus d’Algérie ont connu l’émotionde voir le visage de leur disparu projeté dans l’enceinte même de l’Assemblée Nationale française [5].

Assemblée Nationale, 20 septembre 2019

Enfin, l’historienne Malika Rahal rentre tout juste d’Alger, où elle a commencé une fructueuse campagne, destinée à être poursuivie, d’entretiens avec les familles de disparus qui nous ont contactés. Elle a pu confirmer une attente toujours très forte de la justice symbolique que représente la reconnaissance publique de leur histoire. Plusieurs générations se sontparfois réunies pour l’accueillir, souvent sur les lieux mêmes du drame, et lui dire cette « continuation de la torture par d’autres moyens » (Raphaëlle Branche) qui ne saurait avoir de fin.

Un film est aussi en gestation. Les récits des témoins s’accumulent et constituent peu à peu une base de données permettant d’envisager l’écriture d’une « autre histoire », comme on dit aujourd’hui, de la « bataille d’Alger ». Non pas celle d’une victorieuse « guerre contre le terrorisme », récit dominant et mensonger imposé par la propagande coloniale française dès 1957, mais celle du vécu par la population algérienne d’une terreur militaro-policière qui la prit tout entière pour cible et qui est une matrice de bien des « guerres contre le terrorisme » ultérieures. Jusqu’alors victimes abstraites et passives, « disparus » physiquement et symboliquement, ces Algériens et leurs familles y retrouveraient leur humanité et un statut d’acteurs d’une histoire toujours brûlante.

Fabrice Riceputi

Le 16 novembre 2019


Article publié le 18 Nov 2019 sur Lundi.am