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Militante anarchiste basque de 22 ans, Irene s’est fait remarquer en février 2019 en se baladant dans Paris avec un pantalon taché par son sang menstruel pour briser le tabou des règles et montrer concrètement le problème que pose aux femmes démunies l’achat de protections périodiques. Puis elle a participé au lancement des collages contre les féminicides [2], est devenue « bloqueuse de cinémas et rouleuse de pelles “contre nature ” », selon son interview à Manifesto.XXI le 14 février dernier ; et elle utilise son compte Instagram pour faire « de la pédagogie et de la démocratisation d’idées (…), entre stories sur la masturbation et posts sur les bases de l’anarchisme ». « Le féminisme est un mouvement pour reconstruire le monde (…) qui doit aller de pair avec l’antiracisme, l’anticapitalisme, l’écologisme », dit-elle sur Urbania le 17 février, avant de se déclarer « très inspirée » par Emma Goldman, Louise Michel, « mais surtout Lucia Sanchez Saornil ou Amparo Poch y Gascón [cofondatrices de Mujeres libres pendant la Révolution espagnole], des figures qui ont autant une réflexion sur le genre que sur la classe » ; puis par « Maya Angelou et Angela Davis pour leur réflexion sur la race. J’aime les femmes qui ont une implication théorique mais aussi une application pratique et qui ont su réfléchir aux intersections entre les différentes luttes ».

On peut ne pas partager son choix d’un investissement militant sur les réseaux sociaux ou du langage intersectionnel issu de l’Université, et avoir sans doute d’autres désaccords avec elle ; cela n’empêche pas d’apprécier son point de vue sur la violence et d’approuver son désir de « mettre le sujet sur la table ».

L’action individuelle de femmes contraintes à la violence

Dans son ouvrage au style simple et vif, Irene cherche à démontrer que, « face à un système qui maltraite et peut aller jusqu’à tuer les femmes, riposter avec violence est vital, légitime et nécessaire ». Le titre qu’elle lui a donné est un clin d’œil ironique à la une de Valeurs actuelles dénonçant, en mai 2019, la « terreur féministe » que feraient régner sur les hommes des femmes castratrices, misandres et matriarcales. Et elle a voulu « que chaque partie ait un visage », a-t-elle expliqué sur Radio-Parleur le 9 février, pour sortir les femmes de leur invisibilisation car elles ne figurent pas plus dans l’Histoire que dans l’histoire de l’art. C’est pourquoi elle nous présente des personnes réelles ou imaginaires qui ont recouru à la violence de façon individuelle ou collective – parfois de façon délibérée et planifiée, parfois non : elles n’avaient d’autre choix que leur geste désespéré pour échapper à leur agresseur.

Ses premiers exemples sont plus ou moins convaincants. Peut-on qualifier de violente la peintre Artemisia Gentileschi juste parce que, après avoir été violée par son précepteur, elle a donné ses propres traits, dans le tableau Judith décapitant Holopherne, à la jeune femme qui y dessoude d’un air serein et déterminé ce général pour empêcher l’invasion de sa ville ? Et de même pour Ana Orantes, brûlée vive par son mari treize jours après avoir témoigné de façon pacifique à la télé espagnole, le 4 décembre 1997, sur les violences conjugales qu’il lui avait fait subir pendant quatre décennies ?

Quant à Lisbeth, cette héroïne du roman Millénium qui n’hésite pas à agir avec une extrême violence, si elle a sans nul doute fait fantasmer nombre de lectrices par sa brillante intelligence, son indifférence à l’égard de la morale et des
conventions, et la « mission » qu’elle s’est fixée ou qu’on lui attribue (elle veut « rendre justice aux femmes ayant été violentées par les hommes », assure Irene), elle n’en demeure pas moins un personnage de fiction. Et pas si « dérangeante » ou « hors normes » que ça, au bout du compte : non seulement son comportement se trouve peu à peu « justifié/excusé » par la révélation de son histoire familiale, mais tout en la décrivant comme d’une maigreur qui la voue « à l’échec pour une carrière de mannequin » (appréciation discutable vu les critères de cette profession), son créateur Stieg Larsson la déclare néanmoins « attirante ».

En revanche, d’autres femmes citées dans La Terreur féministe illustrent bien le propos d’Irene. En Espagne, sa grand-mère qui a arrêté le bras de son mari en menaçant de le tuer dans son sommeil s’il la frappait de nouveau ; ou Maria del Carmen qui, en 2005, a jeté de l’essence puis une allumette sur le violeur de sa fille quand celui-ci, profitant d’une sortie de prison, est venu par provocation lui demander des nouvelles de ses enfants. En France, Jacqueline Sauvage qui en 2012 a abattu au fusil son mari après quarante-sept ans de violences [3]. Au Mexique en 2013, « Diana » qui a éliminé deux chauffeurs de bus pour les viols qu’ils avaient commis. Au Soudan en 2017, Noura Hussein qui, mariée de force à 19 ans, a poignardé son mari après qu’il l’a violée [4]

La violence étant inhérente au patriarcat, sa destruction le sera aussi, Irene en est convaincue. Aussi pense-t-elle que le recours à ce moyen d’action devrait être débattu dans les milieux féministes, comme il l’est dans les milieux écolos, altermondialistes ou anars ; et que, les actions violentes et non-violentes étant complémentaires, elles ne devraient pas plus être hiérarchisées que susciter en cas de répression une solidarité à échelle variable. Irene se déclare pacifiste dans le sens où elle se bat « pour un monde en paix et juste », et réalise en général des actions « chocs », de sensibilisation, non-violentes. Mais elle pense que « si depuis six-sept mois on a un violeur au ministère, ou un qui gagne des césars, et qu’on n’est pas écoutées, il faut au bout d’un moment s’interroger collectivement sur ce qu’il faut faire pour être entendues et que justice soit faite. (…) Et si certains modes d’action ne correspondent pas à ce but mais constituent un moyen de l’atteindre, [il faut être] pragmatique, même si on n’en a pas trop envie, raisonner en termes d’utilité, impact, efficacité ».

Ces paroles sont comme un écho aux manifestations de milliers de femmes qui se sont déroulées à Mexico en août 2019 pour dénoncer des viols de mineures par des policiers. Lors de la première, des tags ont été faits et des paillettes roses lancées sur le chef de la police. La maire a affirmé qu’il y aurait des « poursuites judiciaires » contre ces « actes de provocation ». Lors de la seconde, une station de métro a été saccagée, des vitrines brisées et un commissariat incendié en réaction à ces paroles… et la maire a promis l’abandon des poursuites tandis que le gouvernement annonçait de nouvelles mesures contre les violences faites aux femmes.

La violence comme stratégie politique féministe

A la fin du XIXe siècle en Grande-Bretagne, remarque Irene, les suffragistes ont multiplié en vain manifs pacifiques et distributions de flyers afin d’obtenir le droit de vote pour les femmes ; ce sont les suffragettes de la WSPU [5], créée en 1903 par Emmeline Pankhurst, qui ont arraché ce droit en 1918 par leurs actions radicales : couper le fil des télégraphes, agresser politiciens ou flics, provoquer des incendies, etc. [6]. Cette analyse serait à nuancer, car d’autres facteurs sont entrés en ligne de compte. En particulier, lors de la Première Guerre mondiale, la nécessité de continuer à faire tourner l’économie qui a conduit le Premier ministre (conservateur) Lloyd George à négocier avec Emmeline Pankhurst… et, contre la promesse que le suffrage féminin serait accordé à la fin du conflit, la WSPU a ensuite contribué activement à l’embauche des femmes dans les usines et au recrutement des hommes dans l’armée ( !). Toutefois, Irene a raison de dire que les suffragettes doivent leur présente bonne image dans les médias à leur victoire, qui a entraîné une réécriture de l’Histoire ; et d’estimer que le féminisme n’était pas moins violent hier [7], contrairement à ce que prétendent certaines féministes aujourd’hui. Entre 1975 et 1996 en Allemagne, les Rote Zora (RZ) ont ainsi ciblé par des attentats à la bombe des institutions judiciaires ou médicales opposées au droit à l’avortement, de grosses entreprises ou des sex shops.

Mais elle a également raison de souligner que si les femmes sont capables de violence – en donnant l’exemple de celles qui participent aujourd’hui aux black blocs [8] –, elles en usent rarement parce qu’on les éduque à être gentilles et soumises, à s’en remettre au jugement d’autrui, et à se plaindre pour être secourues plutôt qu’à riposter physiquement quand elles sont agressées. De ce fait, leur vie durant, beaucoup de femmes ont du mal à exprimer leur propre opinion face à celle des autres, par manque de confiance en soi, et elles se laissent victimiser et prendre en charge. Un travers qui a des répercussions dans le féminisme : bien des militantes s’appliquent à paraître inoffensives, à nier ou à invisibiliser la violence des femmes, par peur d’être mal vues ou de déplaire aux hommes. Dans cette logique, la formule de Benoîte Groult « Le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours » est devenue un slogan très populaire ; et des prises de parole un peu virulentes ou des actions symboliques se voient qualifiées de « violentes » ou d’« extrémistes »…

Une telle attitude mène pourtant à une impasse : on ne se fait respecter que si on se fait craindre, rappelle Irene, alors, au lieu de s’en remettre aux institutions patriarcales que sont l’État ou les tribunaux, ou de chercher à avoir les faveurs de médias qui servent l’ordre établi, mieux vaudrait prendre la violence féministe comme un moyen subversif d’autodéfense et de survie. Les femmes devraient se réapproprier leur corps et apprendre à se défendre, car cela aide à avoir confiance en soi « même si on sait que, tout en possédant la théorie, on peut être tétanisée en cas d’agression. C’est important de marcher dans la rue avec la tête haute, les épaules dégagées, en se disant qu’on a le droit d’être là, à n’importe quelle heure et dans n’importe quel quartier, et de se sentir puissante ». Et « en manif, devant des fafs ou des mecs de gauche, c’est important de réagir en groupe ».

De même, le féminisme devrait viser à détruire tous les systèmes de domination et tous les pouvoirs. Pour Irene, l’objectif n’est pas d’instaurer une domination féminine, mais d’« affaiblir l’oppression » pour créer « une révolution dans les mœurs et l’imaginaire collectif ». Il ne s’agit pas de ressembler « à l’homme blanc cisgenre hétérosexuel », parce que « être un homme aujourd’hui c’est incarner la violence, une partie de l’oppression patriarcale, cette virilité toxique et nocive ». Mais il ne faut pas « se contenter de rassurer les hommes et de leur dire : “On veut juste l’égalité, ne vous inquiétez pas.” Dans les faits, l’égalité passe par leur ôter des privilèges et changer leur mode de vie ». Cela signifie pour eux « assumer plus de tâches ménagères, plus les enfants, en gagnant moins de thunes pour plus d’équité ». 

Parce que l’État est un obstacle à la libération des femmes, Irene critique la démarche des féministes institutionnelles : « Ce n’est pas en entrant dans les sphères qui nous oppressent qu’on va se défaire de l’oppression (…). Il y a toujours ce fantasme de “je vais changer les choses de l’intérieur”, mais en fait c’est plutôt l’intérieur qui nous change. C’est inutile et inefficace, on l’a vu notamment avec Federica Montseny, anarchiste devenue ministre pendant la guerre en Espagne qui a déclaré des années plus tard qu’elle avait regretté ce choix parce qu’il était impossible d’arriver au but en jouant avec l’oppresseur. Si on veut la liberté et la révolution, ce n’est pas avec des mesures réformistes qu’on va les obtenir. »

Sa priorité n’est pas non plus d’avoir des femmes cheffes d’entreprise ou PDG de multinationales, de mettre des femmes en situation de pouvoir, de partager le pouvoir : « Ce qui m’intéresse est de le détruire, pas que des femmes puissent opprimer économiquement et socialement. Les femmes oppressent aussi, sur le plan du racisme… »

Enfin, elle estime important, en tant que féministe, de mener un combat anticarcéral car « la prison ne protège pas les femmes et ne réforme pas les violeurs » : c’est l’endroit où on envoie les pauvres, les personnes en marge de la société – et cet endroit est rempli bien « au-delà de ses capacités, mais pas de violeurs et criminels. Les violeurs sont ailleurs, dans les ministères… ». De plus, la prison n’est en rien susceptible de conduire violeurs ou criminels à se remettre en question et ne pas recommencer : elle ne sert qu’à les mettre à l’écart.

On le voit, le débat sur les moyens d’action dans la lutte féministe débouche sur la finalité de cette lutte – et, plus largement, La Terreur féministe est un petit pavé lancé dans la mare de tous les réformismes.

Vanina




Source: Oclibertaire.lautre.net