De quelle couleur sera la mèche ?

Tout est parti d’un appel national provenant d’un collectif de la régions parisienne : « Vérité et Justice pour Adama Traoré », lui même relancé par le mouvement états-uniens « Black Lives Matter ». Une grande partie de la population nancéienne a pu voir les images de George Floyd, un habitant de la ville de Minneapolis (Minnesota), en train de se faire asphyxier par le genou du policier Dereck Chauvin. Le message est clair : des Afro-américains se font encore tuer par la police états-unienne à majorité « caucasienne » = Blancs tuent noirs.

La traduction de ces informations extérieures sur le territoire français renvoie aux affaires judiciaires concernant les violences policières et arrestations meurtrières de la République :

https://www.mediapart.fr/studio/documentaires/france/police-illegitime-violence-chronique-des-abus-ordinaires-contre-les-indesirables

Certains documentaires font état de la profonde fracture qu’il y a entre la police et les habitant.e.s. Les raisons d’être sont diamétralement opposées mais les deux « camps », police-population, vivent ensemble, souffrent ensemble, se détruisent ensemble, le premier réprime l’autre, c’est l’entière raison d’un mal dit « systémique« . Étant donné que l’heure est à l’ergotage de terminologie, de sémantique, pour fuir les vrais problèmes, l’image est des fois plus parlante, limpide, directe :

https://www.youtube.com/watch?v=zrHcc_rPacE

Flics blancs tuent noirs et arabes. Simpliste ? A l’évidence oui si on n’y apporte pas d’arguments précis pour dénicher les sources de ce racisme qui gangrène toujours nos sociétés. Nous devons restructurer la police depuis ses fondements, nous voulons des travailleurs sociaux assermentés en sécurité et médiation, nous voulons des gardiens de la paix avec des outils de la paix, nous avons suffisamment de génie et d’argent pour mettre ça en place, il n’ y a presque rien à inventer :

https://acta.zone/les-violences-policieres-ne-sont-quune-partie-des-problemes-suscites-par-lexistence-de-la-police/

Revenons à l’échelle de notre région, de notre département, de notre ville. Les militant.e.s sont mon sujet aujourd’hui. Je me mets dans le lot et mes questions et analyses ne me mettent pas en dehors de tout ce qui va suivre, bien au contraire. La visibilité est importante. Chez nous c’est petit, on a l’impression d’en faire le tour rapidement si bien qu’on peut allègrement se vautrer dans l’entre-soi en érigeant des rangs hermétiques. Au cœur de notre province le plus visible c’est les manifestations ; ces véritables baromètres de la conscience sociale locale.

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Qu’est-ce qui peut rendre un rassemblement citoyen – qui se forme à partir de faits médiatiques – plus divisé qu’un rassemblement porté par des syndicats ou des associations coutumières de ces modes d’actions ? La question n’est pas aussi complexe quelle en a l’air et est plus simple que les divers facteurs pouvant être à l’origine du problème, et qui, en un mot, se résume par : Convergence. Ce mot est aussi vieux que le combat social, séculaire, on peut même s’accorder à dire qu’il est né en simultané. En clair, c’est quoi une convergence ? Se rassembler tous.tes ensemble autour de contestations communes ? Défendre plusieurs revendications sous un angle défini et approuvé à l’unanimité ? Ou travailler à un scrupuleux calendrier de doléance citoyenne afin que chacune et chacun puisse beugler son cri de guerre d’une semaine à l’autre, sans que les cris des uns n’étouffent ceux des autres ?

Convergeons ! Chantons… En canon !

L’information fuse à une vitesse jamais égalée dans l’histoire de l’humanité, on est branché en permanence. Les articles, images, vidéos affluent en discontinu car entre deux secondes on peut vite se retrouver hors-sujet, à la ramasse. La télévision et les téléphones portables possèdent une télécommande et une touche pour faire pause, les ordinateurs une barre d’espace, et notre cerveau d’un esprit potentiellement critique. Si les trois premiers doivent leur existence au dernier, c’est bien que le cerveau devrait être notre principal outil de décryptage en étant nourri jour après jour.

Au cours de l’après-midi du samedi 13 juin à Nancy, des cerveaux ont fait pause, sous la pluie, parmi les cris : « Et… tout… le monde… Déteste la police » ou encore « AaaAh ! Anti anti anti-capitaliste AaaAh ! ». Voilà déjà matière à faire en écoutant ces deux slogans, qui, toujours d’apparence, semblent se confondre, se compléter, converger ? Certaines personnes en entendant ces phrases (surtout la première) durant le cortège ont discrètement pris la tangente via des rues adjacentes. Du goudron et des plumes pour ceux(celles)-là ? Au vu de l’ambiance générale, cela serait hélas de mauvais goût…

Pourquoi nous manifestons ? Pour assouvir des phantasmes ancrés en nous, pour nous défouler de notre semaine de travail ou de chôme, pour sentir et reluquer le brave peuple militant de Meurthe-et-Moselle afin de se donner de la motivation ? Un peu tout ça à la fois, probablement. Le samedi 6 juin 2020 l’ambiance était autre, la composition de la foule aussi. Pourquoi ?

Il y avait davantage de jeunes, dont un nombre considérable issu des groupes sociaux dits « racisés », le gros du cortège était motivé grâce à un noyaux de jeunes gens arborant des panonceaux «  Black Lives Matter  ». Tandis que les premiers bataillons de spartiates ont levé leurs boucliers antiémeute aux abords de la place Stanislas, à mi-parcours, rue Gambetta, les gens eux ont mis un genou à terre pour une minute de silence. Le deuxième temps fort de la manifestation fut à place Charles III, là les manifestants ont formé un demi-cercle et ont remis le genou à terre pour la minute de silence (à la fin certain.es ont même, à plat ventre, simulé l’arrestation de George Floyd en scandant : « I can’t breathe ».).

Impeccable. Mais alors comment expliquer ce brusque changement d’ambiance le samedi 13 Juin 2020 ? La pluie y est certes pour quelque chose mais les slogans ne sauraient se plier aux intempéries. Quand on parle de convergence on sous-entend différentes compositions qui viendraient se réunir autour d’une revendication. En cela, le pont entre le capitalisme et le racisme n’est pas évident et clair pour tout le monde, surtout dans un contexte de manifestation où tout avance vite, et où les phrases sont courtes et les panneaux pas assez volumineux pour entrer dans certains détails. Il y aurait un ordre de priorité sur les mots à scander dans la rue, ces mots sont révélateurs du degré de convergence entre manifestant.e.s. Chanter plus de slogan sur l’anti-capitalisme que sur les problèmes raciaux liés aux violences policières serait minimiser un problème au profit d’un autre. Le racisme doit être dénoncé, abordé et étudié sous toutes ses coutures et par tous.tes.

Les voix s’enrouent en chantant

Par tous.tes j’entends tous les milieux sociaux. Pour avoir participé depuis quelques années à des manifestations nancéiennes sur différents thèmes (climat, retraites, loi travail etc.), force est de constater que j’y ai vu un faible pourcentage de personnes non-blanches, et très peu de collectif/association représentant les quartiers populaires de l’agglomération nancéienne.

La situation dans les quartier sensibles en France est depuis longtemps traitée dans les milieux associatifs et les réseaux de médiateur.ice.s :

https://www.youtube.com/watch?v=tndasiDYkMM.

La ville de Nancy abrite aussi des ZUP (Zones à Urbaniser en Priorité) formées de grands ensembles. Malgré une relative avancée en matière de rénovation urbaine sur les questions écologiques et des cadres de vie plus « verts » (l’écoquartier du plateau de la Haye, les nouveaux logements type maisons aux abords des bâtiments HLM), les populations de ces quartiers restent parquées et parfois repliées sur elles-mêmes. Nos revendications en lien avec le discours anti-racisme ne peuvent pas ignorer ce fait. Ce n’est peut-être pas un hasard si certain.e.s jeunes présent.e.s lors du rassemblement du samedi 6 juin, originaires de ces quartiers, ne l’étaient pas la semaine d’après. Loin de prétendre au monopole d’une lutte par une classe, il existe, je pense, une certaine légitimité à défendre une cause, non pas pour soi-même mais pour la pertinence qu’elle aura à travers celles et ceux directement concerné.e.s. Le leitmotiv qui s’inscrit dans les slogans doit pouvoir être, au départ, à disposition des personnes qui se reconnaissent personnellement. Aux plus aguerris et aux groupes militants déjà bien implantés sur le territoire de créer une médiation entre les luttes, surtout vis à vis de celles et ceux venu.e.s pour la première fois descendre dans les rues.

Si le racisme doit être dénoncé et abordé par tous.tes, peut-il être porté par tous.tes ? Où est la place du/de la militant.e « caucasien.ne » qui habiterait une zone pavillonnaire ou un quartier tranquille de la ville ? Peut-il/elle scander librement les mêmes slogans au côté d’une personne non-blanche et/ou issue d’un quartier sensible ?

Où des mondes sont voués à se connaître

Le processus de convergence des ces mondes s’est accéléré pendant la révolte des gilets jaunes. Novembre 2018 a été le burn-out d’une classe économique qui passait son temps à compter les euros pour un semblant de bonheur et qui n’avait pas forcément une tour sinistre ou un dédale de cités HLM en guise de paysage. Ce furent pas mal de gens qui provenaient des milieux ruraux. Derrière des revendications d’allures simples se sont constituées des demandes politiques ciblées et concrètes :

https://revendicationsgiletsjaunes.fr/.

Passée la barrière de la théorie à l’action, du rond point aux champs Élysées, certains.es gilets jaunes ont pu découvrir dans leur chair ce que signifient violence policière, stratégie de guerre d’un État contre son propre peuple, robotisation de policiers qui, rappelons-le, sont fonctionnaires des services publics. Certain.e.s ont eu autant de haine, voir plus (avec un arsenal à faire pâlir un trappeur) que le/la bougre qui sort de chez lui, brandit les banderoles sans être payé pour ses idées. Le choc dura et dure toujours, tant et si bien qu’au deux dernières manifestations contre le racisme beaucoup étaient gilets jaunes, souvent en tête de cortège auprès des autres en criant : « Pas de justice, pas de paix ! ».

Là où il y a brassage ethnique et culturel il y a opportunité de converger. Nous pouvons déplorer certaine fois que, loin de se mélanger, les classes et les groupe ethniques créent un communautarisme proche de celui qu’on peut retrouver outre Atlantique. A propos du racisme, la militante Julia Wallace de Left Voice, basée à Los Angeles, parle d’un « problème endémique au capitalisme » lors d’une vidéoconférence instructive au sujet des liens qui existent entre la situation des États-Unis et celle de l’hexagone :

https://www.revolutionpermanente.fr/VIDEO-Echange-entre-le-Comite-Adama-et-Left-Voice-sur-la-mobilisation-contre-les-violences

Mais à Nancy, loin du paysage et milieu social de chaque manifestant.te.s, le centre-ville n’est-il pas un terrain propice à converger vraiment ? Un endroit neutre où seules nos attitudes et nos paroles reflètent nos profondes intentions ? Quand nous nous retrouvons tous ensemble Place Carnot, que les membres de syndicats, de gilet jaunes, d’anonymes se rassemblent une heure avant place de la République et que tous finissent par rallier la foule Place Carnot, n’y a-t-il pas là un signe de bascule évident, l’occasion de pouvoir échanger entre-nous, échafauder des plans d’actions ultérieurs ?

Comme le disait l’écrivain afro-américain James Baldwin « L’histoire n’est pas le passé… C’est le présent et nous incarnons notre propre histoire ».

Rendez-vous aux prochains rassemblements et n’hésitons pas à nous mélanger vraiment, plus que par le drapeau ou le slogan… Mais par le verbe. La mèche a et aura la couleur de la liberté.


Article publié le 02 Juil 2020 sur Manif-est.info