DĂ©cembre 5, 2021
Par Les mots sont importants
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Partie prĂ©cĂ©dente : « Les Passeurs : tous les mĂȘmes ? Â»

Dans la rhĂ©torique d’Éric Besson, « les passeurs Â» sont synonymes de « rĂ©seaux mafieux Â» et de « filiĂšres criminelles Â» aux ramifications internationales. Ce faisant, le ministre rĂ©alise une troisiĂšme opĂ©ration qui est une synecdoque – figure de style dont on sait qu’elle consiste Ă  dĂ©signer la partie par le tout, ou Ă  l’inverse le tout par la partie. Associer systĂ©matiquement ces termes comme s’ils Ă©taient interchangeables, c’est nous signifier que les passeurs seraient toujours les maillons d’un vaste rĂ©seau : les « filiĂšres Â».

Ce mot figure du reste parmi ceux que le ministre affectionne le plus : dans les cinq principaux textes relatifs au Calaisis et au dĂ©lit de solidaritĂ© publiĂ©s sur le site du ministĂšre de l’Immigration [1], il n’apparaĂźt pas moins de 49 fois (contre 24 pour celui de « passeur Â», par exemple). Les filiĂšres acquiĂšrent donc peu Ă  peu, par la vertu du langage, l’existence d’une rĂ©alitĂ© omniprĂ©sente.

DerriĂšre tout « passeur Â», donc, une « filiĂšre Â». Ainsi, Ă  propos de l’article L. 622-1 du Ceseda, les personnes poursuivies ou condamnĂ©es Ă©taient allĂ©es « beaucoup plus loin que l’humanitaire, en participant au travail des passeurs Â», nous dit Éric Besson. Quelques lignes plus loin, cette participation est une « collaboration active (
) Ă  des filiĂšres exploitant de maniĂšre indigne la misĂšre humaine Â» [2].

Ainsi encore dans le choix des mots lors de l’opĂ©ration du 22 septembre 2009 : ce n’est pas un campement qui a Ă©tĂ© dĂ©truit, mais la jungle qui a Ă©tĂ© « dĂ©mantelĂ©e Â», vocabulaire de la lutte contre les rĂ©seaux mafieux par excellence, repris avec une certaine application dans la quasi-totalitĂ© des mĂ©dias. Et, quelques jours plus tard :

« Le dĂ©mantĂšlement de la jungle est un maillon, mais il reste d’autres maillons. Il faut remonter la filiĂšre. Â» [3]

Et le ministre d’annoncer sa volontĂ© de procĂ©der au « dĂ©mantĂšlement progressif de tous les squats et campements sauvages implantĂ©s dans la rĂ©gion par les filiĂšres d’immigration clandestine Â» [4].

Qu’est-ce qu’une « filiĂšre Â» ?

La jungle est un « maillon Â», il faut « remonter la filiĂšre Â» – mais de quelle « filiĂšre Â» s’agit-il au juste ? On ne le sait pas bien. PrĂ©cisĂ©ment, il n’importe pas de le savoir ; ce qui importe, c’est qu’à la lecture de ces mots, de cet entrelacs d’expressions aux rĂ©sonances prĂ©cises nous nous imaginions la jungle de Calais comme appartenant Ă  une organisation criminelle transnationale dont des bras pĂ©nĂštrent profondĂ©ment notre pays et continuent aprĂšs le dĂ©mantĂšlement de s’étendre ailleurs. L’image est lĂ  : des tentacules, une pieuvre.

Qu’il existe dans le monde des organisations transnationales et mafieuses, et parmi elles des organisations faisant commerce de l’immigration clandestine, cela n’est pas douteux ; qu’elles soient prĂ©sentes partout, et que tout passeur soit le signe d’une telle filiĂšre, voilĂ  qui en revanche mĂ©rite d’ĂȘtre remis en question. En effet, ce n’est nullement la rĂ©alitĂ© qui dĂ©finit ici la rhĂ©torique ; c’est la rhĂ©torique qui prĂ©tend dĂ©finir la rĂ©alitĂ©.

L’efficacitĂ© de ce discours tient Ă  la sĂ©duction trouble qu’exerce l’image d’un monde de rĂ©seaux occultes et de conspirations menaçantes. Qu’il soit si peu remis en cause tient en outre Ă  la difficultĂ© de le soumettre Ă  l’épreuve des faits pour le confirmer ou l’infirmer, tant l’étude en est difficile, en raison tout Ă  la fois du caractĂšre illicite de ces pratiques et de leur complexitĂ© transnationale.

Or l’hypothĂšse de la filiĂšre est d’autant plus difficile Ă  vĂ©rifier qu’elle semble confirmĂ©e par l’évidence apparemment irrĂ©futable qu’elle impose. Lorsqu’un migrant dit avoir payĂ© 15 000 dollars pour venir en France depuis l’Afghanistan et affirme ne pouvoir rentrer dans son pays du fait de sa dette, il est facile de l’imaginer « insĂ©rĂ© Â» dans une filiĂšre qui, telle une autoroute, l’aurait amenĂ© jusqu’en France au prix d’un parcours linĂ©aire ponctuĂ© de pĂ©ages.

Il est pourtant au moins aussi probable que ce migrant ait en fait avancĂ© d’étape en Ă©tape, payant un passeur chaque fois que nĂ©cessaire, et que ces passeurs n’aient aucun lien entre eux, mais soient (logiquement) positionnĂ©s sur l’itinĂ©raire classique des migrants clandestins ; et que pour ce voyage il ait contractĂ© avant son dĂ©part une dette auprĂšs d’une connaissance ou d’un prĂȘteur (comme n’importe quelle personne ayant besoin d’argent), raison pour laquelle il ne peut envisager d’échouer dans son projet.

En réalité, tous les types de situations et de structurations existent.

À un extrĂȘme, sous la forme la plus structurĂ©e, on trouve, peu nombreuses, des filiĂšres mafieuses internationales pratiquant parfois des trafics autres que migratoires, qui drainent des centaines de milliers d’euros, nĂ©cessitent des Ă©quipements importants (de transport ou de fabrication de documents par exemple) et la corruption d’agents de l’État parfois Ă  trĂšs haut niveau. Les rĂ©seaux liĂ©s Ă  certaines rĂ©gions de Chine, qui sont parmi les rares Ă  avoir fait l’objet d’études, sont par exemple rĂ©putĂ©s pour ĂȘtre particuliĂšrement structurĂ©s.

À l’autre extrĂȘme, on rencontre l’individu isolĂ© qui n’a rien Ă  voir ni avec une filiĂšre ni avec une mafia, quel que soit le sens que l’on accorde Ă  ce mot. Au milieu, une multitude de situations intermĂ©diaires – telle cette structure impliquant un Français, un Vietnamien et une camionnette ; avec quelques complices, ils convoyĂšrent entre juillet 2008 et janvier 2009 plusieurs dizaines de Vietnamiens vers l’Angleterre ; les chauffeurs gagnant 3 000 euros par voyage, et les responsables autour de 30 000 euros par mois [5].

Ce qui pose donc problĂšme, ce n’est pas la mention de filiĂšres ou de passeurs ; c’est l’utilisation systĂ©matique et exclusive de ces termes pour dĂ©signer l’ensemble des rĂ©alitĂ©s de l’immigration clandestine, permettant ainsi de les entourer d’un halo de criminalitĂ© excluant toute nuance. Ce faisant, Éric Besson recourt Ă  un registre bien connu, celui des discours sur la menace de la « criminalitĂ© organisĂ©e Â» autour desquels s’est constituĂ© dans le contexte de l’aprĂšs guerre froide un consensus Ă©tatique, dont nombre de chercheurs en relations internationales ont bien montrĂ© la construction problĂ©matique [6].

FilĂšres, trafics, esclavages : amalgames en sĂ©rie

Mais Éric Besson va d’emblĂ©e plus loin. Lorsqu’il explique qu’aprĂšs avoir Ă©tĂ© « accompagnĂ©s, attirĂ©s, trompĂ©s Â» les clandestins seront ensuite « exploitĂ©s Â», « brutalisĂ©s Â» par des « trafiquants de vies humaines Â», « nouveaux esclavagistes du monde contemporain Â», il procĂšde Ă  une quatriĂšme opĂ©ration sĂ©mantique : l’amalgame. On s’en souvient : en rĂ©ponse au reproche d’appeler Ă  la « dĂ©lation Â» par sa circulaire, en fĂ©vrier 2009, il s’était Ă©criĂ©, Ă  propos des « clandestins Â» en gĂ©nĂ©ral :

« Aujourd’hui je leur dis oui, sortez de vos ateliers, quittez vos caves, abandonnez vos arriĂšre-cours, quittez les trottoirs de la prostitution
 Â»

Dans cet exemple, comme dans tous les discours citĂ©s plus haut, est Ă  l’Ɠuvre une utilisation Ă  chaque fois indistincte des expressions renvoyant Ă  deux registres pourtant bien distincts : l’un concerne le trafic de migrants, l’autre la traite des ĂȘtres humains. Selon le protocole additionnel Ă  la convention de Palerme, qui est le document de rĂ©fĂ©rence des Nations unies sur la question [7], la traite des ĂȘtres humains se dĂ©finit par la rĂ©union de trois Ă©lĂ©ments :

- l’acheminement d’une personne Ă©trangĂšre (recrutement, transport, transfert, hĂ©bergement) ;

- l’utilisation de la coercition (recours Ă  la force ou menace de ce recours, abus d’autoritĂ©) ou de la duperie ;

- le tout aux fins d’exploitation (exploitation de la prostitution d’autrui, travail ou services forcĂ©s, esclavage, servitude ou prĂ©lĂšvement d’organes).

On le voit, tous ces ingrĂ©dients sont repris de façon scrupuleuse dans les discours du ministre : duperie, exploitation, esclavage, et mĂȘme prostitution
 En somme, Ă  chaque fois qu’Éric Besson nous parle d’immigration clandestine et de « passeurs Â», il entend en rĂ©alitĂ© nous emmener dans l’imaginaire de la traite des ĂȘtres humains.

Pourtant, le trafic de migrants n’y est nullement assimilable. Ce trafic et la traite relĂšvent de dĂ©finitions propres, la lutte Ă  leur encontre relĂšve d’institutions distinctes, et leur rĂ©alitĂ©, certes cousine, renvoie Ă  des degrĂ©s de gravitĂ© tout Ă  fait diffĂ©rents :

- dans le premier cas, des personnes dĂ©cident de leur plein grĂ© de migrer et, pour ce faire, recourent aux services de « professionnels du passage Â» plus ou moins fiables, plus ou moins respectueux, et une fois la transaction et le passage effectuĂ©s, la relation est terminĂ©e ;

- dans le second cas, des personnes souvent trompĂ©es sur ce qui les attend (mais pas toujours) sont emmenĂ©es dans un pays (illĂ©galement ou pas) puis, sous la contrainte (violences, menaces, sĂ©questration, retrait du passeport), sont ensuite exploitĂ©es dans la durĂ©e (exploitation sexuelle ou de travail) selon des modalitĂ©s pouvant aller jusqu’à l’esclavage.

Il faut d’ailleurs comprendre l’esclavage comme la forme la plus abjecte du phĂ©nomĂšne sordide qu’est l’exploitation, et non comme son unique vĂ©ritĂ©, sauf Ă  considĂ©rer aussi les caissiĂšres ou les employĂ©s de la restauration rapide, pour ne prendre que ces exemples, comme des esclaves.

La traite des ĂȘtres humains est dĂ©finie comme un phĂ©nomĂšne d’une gravitĂ©, d’une structuration, d’une ampleur sans commune mesure avec le trafic de migrants. En consĂ©quence, si les routes de l’immigration clandestine et celles utilisĂ©es par les rĂ©seaux de la traite peuvent parfois se rencontrer, si des points de contact peuvent exister (la dette de voyage d’un migrant pouvant ĂȘtre un point de bascule vers une situation de travail oĂč il se fait exploiter), il est en revanche tout Ă  fait illĂ©gitime d’assimiler trafic et traite [8], ce que ne font jamais les institutions – onusiennes ou europĂ©ennes – chargĂ©es de lutter respectivement contre l’un et l’autre de ces phĂ©nomĂšnes.

Partie suivante : « L’efficacitĂ© d’un combat Â»




Source: Lmsi.net