Mai 31, 2020
Par Rouen Dans La Rue
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Venue Ă  Rouen pour enquĂȘter sur la catastrophe Lubrizol, l’équipe de la Revue Z s’est aussi rapidement intĂ©ressĂ©e Ă  ce haut lieu de la combativitĂ© gilejtaunesque que constitue le Rond-point des vaches. Occupation, construction de cabanes, expulsion, reconstruction, arrĂȘt prĂ©fectoral, Notre-dame des palettes, etc. Aujoud’hui encore ils sont quelques-uns Ă  se retrouver sur place.

 Avec leur accord, nous publions en exclusivitĂ© quatre des six entretiens qu’ils ont rĂ©alisĂ©s Ă  cette occasion dans la partie de leur numĂ©ro consacrĂ©e Ă  cette rĂ©volte populaire inĂ©dite : Gilets jaunes, la rĂ©volte au grand jour.

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Pour se procurer le numéro 13 de la Revue Z : « Fumées noires et gilets jaunes», on peut le commander ici : http://www.zite.fr/trouver-z/

On peut aussi l’acheter au local du Diable au Corps, 100 rue Saint-Hilaire à Rouen. Ouvert le vendredi et le samedi entre 14h00 et 18h00, sauf vacances scolaires.

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Un aperçu de la mise en page bien léchée de la revue Z

Tim : ouvrier entre rĂ©volution et pouvoir d’achat

J’ai dĂ©couvert les manifestations assez jeune, quand mon pĂšre ouvrier chez Petroplus a failli perdre son boulot. Je suis arrivĂ© en CDI chez Renault en 2017, Ă  22 ans. Quand j’ai vu comment ça se passait, je me suis vite dit qu’avoir un mandat syndical me protĂ©gerait et me permettrait d’aller vĂ©rifier les problĂšmes de sĂ©curitĂ©, d’ĂȘtre avec les salariĂ©s. Je suis Ă  la CGT, mais je crois pas trop Ă  la grande structure, dans la rue je suis plutĂŽt dans le cortĂšge de tĂȘte depuis les manifestations contre la loi Travail.

« Une fois que tu as payĂ© tes deux assurances pour les voitures
 »

Je gagne 1 400 euros par mois en tra- vaillant Ă  80 %, j’ai la « chance » de travailler encore dans une grande entreprise. Ma copine gagne 1 500, mais aujourd’hui mĂȘme avec 2 900 Ă  deux, une fois que tu as payĂ© tes deux assurances de voiture, ton loyer, ton assurance de maison, il te reste de quoi manger, pas vraiment plus, on peut Ă  peine partir en vacances. Je suis pas dans la course Ă  l’euro, c’est pour ça que je me suis mis Ă  temps partiel, mais tu te dis : « Si nous on est limite Ă  galĂ©rer, ça donne quoi pour les gens qui sont au chĂŽmage, au RSA ? » C’est pour ça que je voulais une vraie rĂ©volution, pour que tout le monde gagne du pouvoir d’achat.

J’ai Ă©tĂ© intĂ©ressĂ© un moment par MĂ©lenchon et sa proposition de VIe RĂ©publique, mais maintenant on est tous dĂ©goĂ»tĂ©s de la politique. Moi je ne crois pas au vote, ici on a dĂ©signĂ© François Boulo comme porte-parole parce qu’il sait tenir tĂȘte aux autres sur un plateau

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Josiane : retraitée radicalisée

Je suis nĂ©e Ă  Rouen, j’ai travaillĂ© comme aide-soignante, j’ai toujours Ă©tĂ© syndiquĂ©e, d’abord Ă  la CGT, mais quand j’ai eu des ennuis, ils ne m’ont pas dĂ©fendue, alors je suis allĂ©e Ă  la CFDT, dont la reprĂ©sentante prenait vrai- ment les problĂšmes Ă  bras le corps. Je vais arrĂȘter : je ne travaille plus, et si c’est juste pour avoir la carte d’un syndicat qui ne bouge jamais dans les grĂšves ni avec les gilets jaunes, ça ne m’intĂ©resse pas.

Quand la CSG [contribution sociale gĂ©nĂ©ralisĂ©e, ndlr] a augmentĂ© en 2018, j’ai perdu 70 euros par mois sur ma retraite. Alors le 17 novembre, je suis descendue dans la rue. J’étais Ă©nervĂ©e, j’avais l’impression d’ĂȘtre face Ă  un gouvernement qui veut tout nous prendre. Ils piquent dans nos poches, mais est-ce que ça va dans les poches des jeunes ? Non !

« Plus ils nous inventent des lois, plus ça me dégoûte, plus je suis dans la rue »

Je ne pensais pas que je resterais si longtemps dans la rue, parce que je ne rĂ©a- lisais pas qu’il y avait autant de misĂšre par- tout. Moi, j’ai la retraite de mon mari, j’ai la mienne, on vit bien quand mĂȘme. Chez les gilets jaunes, j’ai pris conscience de la vie des intĂ©rimaires ou des personnes qui touchent l’allocation adulte handicapĂ© [AAH] : tu travailles quelques jours, ils recalculent tes droits, et tu mets trois mois Ă  retrouver tes allocations logement ou ton AAH ! Pendant ce temps-lĂ , tous ces gens n’ont rien. On a fait reculer Macron en partie sur la CSG, mais maintenant j’ai d’autres revendications, je me bats davantage pour les autres, pour mes enfants, mes petits-enfants.

Nos gouvernants en rajoutent, en rajoutent, et aprĂšs ils disent que les gilets jaunes ne savent pas ce qu’ils veulent. Justement, on est sur les ronds-points, on suit les informations ensemble, on entend les gens qui expriment leurs colĂšres, et on comprend petit Ă  petit tout ce Ă  quoi il faut s’opposer. Ils s’en prennent aux cheminots, Ă  l’assurance chĂŽmage, aux retraites, et aprĂšs ça va ĂȘtre quoi ? Moi j’ai vĂ©cu la mise en place de la cinquiĂšme semaine de congĂ©s payĂ©s en 1982, ça a Ă©tĂ© des combats, tous ces acquis sociaux. Et plus ils nous inventent des lois, plus ça me dĂ©goĂ»te, plus je suis dans la rue, plus je suis enragĂ©e, plus je suis rĂ©volutionnaire. Dans les manifs, je me vois devenir mauvaise, je suis dans une colĂšre pas possible. Je n’aurais jamais cru ĂȘtre comme ça un jour.

“Les gardes à vue ont fait partir beaucoup de monde”

À Paris, place de la RĂ©publique, j’ai eu peur, ils nous ont enfermĂ©s sur la place et gazĂ©s comme des malades pendant trois heures et demie, il y avait des blessĂ©s par- tout, je me suis dit : « Je vais mourir
 » Je me suis fait pousser aussi une fois Ă  Rouen par des flics qui nous disaient : « ArrĂȘtez de nous faire chier, les vieilles. » J’aurais pu tomber, et mon col du fĂ©mur est fragile ! J’ai pris aussi des coups de bouclier, j’ai eu mal toute la soirĂ©e. Les coups de matraque, les LBD [lanceur de balles de dĂ©fense], les gardes Ă  vue ont fait partir beaucoup de monde. J’ai vu un jeune perdre son Ɠil juste Ă  cĂŽtĂ© de moi, il n’avait rien fait. Moi je m’en fiche de me faire arrĂȘter, j’ai 63 ans, mais pour les jeunes, c’est moins facile : ils risquent d’avoir un casier judiciaire, c’est mauvais, ça, pour les jeunes. C’est Ă©cƓurant toutes ces arrestations pour rien. Mais si on a trop peur, on ne fait plus rien, et ça donne raison au gouvernement.

Je viens tous les jours au rond-point des Vaches : maintenant on est plus trĂšs nombreux, c’est surtout des personnes ĂągĂ©es, ou des trĂšs jeunes. La gĂ©nĂ©ration du milieu ne vient plus trop, les gens tra- vaillent et le mouvement a durĂ© trĂšs long- temps. Parfois c’est aussi la femme ou le mari qui ne veut plus que l’autre vienne, au bout d’un moment. Mais beaucoup de gens pourraient revenir, soit ils ont un peu trop Ă©tĂ© en garde Ă  vue, soit ils attendent qu’on passe Ă  autre chose. Mais ils vont revenir.

Pour Lubrizol, je pensais qu’on Ă©tait en sĂ©curitĂ© et j’ai constatĂ© que non. Maintenant je ne crois plus rien de ce que dit le gouvernement, c’est tous des menteurs. Mais il faut se mĂ©fier aussi des rĂ©seaux sociaux : aprĂšs l’incendie de Lubrizol, ça a Ă©tĂ© dit que Bonduelle continuait Ă  faire des conserves avec les lĂ©gumes polluĂ©s, alors que c’était faux, c’était des lĂ©gumes dĂ©jĂ  rĂ©coltĂ©s avant. En tout cas, ce serait ridicule de fermer Lubrizol, ça ferait trop de chĂŽmage, et puis les huiles de voiture, on en a besoin. Ce qu’il faut, c’est plus de sĂ©curitĂ©, et qu’on ne nous cache rien.

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Paul et Jean : vidéos, cabanes et feux de joie

Z. Comment avez-vous perçu les appels à mettre des gilets jaunes ?

Paul. En octobre 2018, on a vu les diffĂ©rentes pages d’appel au 17 novembre se crĂ©er sur Facebook, ça bouillonnait de partout avec des images marrantes qui mettaient en scĂšne des gilets jaunes ajoutĂ©s sur des tableaux connus, sur des photos
 Quand on a commencĂ© Ă  en parler autour de moi, c’était de l’ordre de la blague, puis assez vite sur le mode « Il va sĂ»rement n’y avoir que des fachos ». On a eu une rĂ©union du mĂ©dia Rouen dans la rue, auquel je participe, et on a rĂ©alisĂ© en discutant que cette position n’était pas bonne. On a alors rĂ©digĂ© un appel, « Gilets jaunes, en voiture ! », qui tentait de dĂ©faire les diffĂ©rentes mauvaises raisons de ne pas y aller : que ce ne serait pas Ă©colo de lutter contre une taxe sur les voitures – comme si c’était Ă©colo de laisser le gouvernement faire son petit manĂšge –, que ce serait propre Ă  l’extrĂȘme droite ou poujadiste de s’opposer Ă  une taxe


Jean. Avant le 17 novembre, une action a eu lieu dans le Jura, 500 voitures ont bloquĂ© un pont. En voyant qu’avant mĂȘme la date prĂ©vue l’énergie prĂ©sente sur Internet se retrouvait sur le terrain, celles et ceux qui frĂ©quentaient les pages Facebook « 17 novembre Rouen » se sont dit « Ça va ĂȘtre du sĂ©rieux, il faut s’organiser » et ont lancĂ© une rĂ©union, un soir, sur un parking d’une zone commerciale. J’y suis allĂ©, il y avait 50 personnes, je n’en connaissais aucune ! Alors que d’habitude je connais de vue la plupart des gens qui frĂ©quentent les rĂ©unions militantes parce que ça fait une dizaine d’an- nĂ©es que je traĂźne lĂ -dedans. J’observe un peu puis je me lance : « Et vous en pensez quoi du fait que l’extrĂȘme droite, euh
 » MĂȘme si je ne reprĂ©sentais personne Ă  cette rĂ©union, je me disais que je devrais avoir quelque chose Ă  rĂ©pondre Ă  tous les potes qui me parleraient de ça. Un type me rĂ©pond : « Non, non, on s’en fout, c’est citoyen, apolitique. » À la deuxiĂšme rĂ©union, 100 personnes, hyper dĂ©terminĂ©es. Quelqu’un annonce que la veille du blocage, il y aura un « live » sur Facebook, Ă  20h30 prĂ©cises, pour annoncer les six points de blocage prĂ©vus. Le 16, je me connecte pile Ă  l’heure, on Ă©tait 700 Ă  suivre ce direct, j’étais hyper excitĂ©.

Vous Ă©tiez dans une position d’observation ou de participation ?

Paul. Le 17 au matin, on y est allĂ©s Ă  une dizaine d’amis et quelques camĂ©- ras sans trop savoir si on y allait pour filmer ou pour participer. Et lĂ  on arrive tĂŽt sur le rond-point des Vaches, c’est le bordel partout, il y a des voitures garĂ©es n’importe comment, des feux de palette improvisĂ©s, des voitures ouvertes avec du son et de l’alcool Ă  gogo. Des gens avaient amenĂ© des barnums et de quoi servir Ă  manger, l’ambiance Ă©tait un mĂ©lange impressionnant de mariage et de fĂȘte foraine. Tous nos doutes ont disparu et j’ai rapidement Ă©tĂ© emportĂ©.

Jean. DĂšs le 17 au soir, les keufs viennent et gazent, mais le rond-point des Vaches est un endroit presque impossible Ă  sĂ©curiser durablement : c’est un trĂšs grand rond-point, avec des parkings commerciaux et deux citĂ©s autour, et puis des zones industrielles Ă  moitiĂ© abandonnĂ©es. Donc Ă  chaque fois qu’ils vidaient Ă  coups de gaz lacrymogĂšne, les gens se dispersaient et rĂ©ussissaient Ă  revenir assez vite. En plus, trĂšs rapidement, le trans- formateur Ă©lectrique du rond-point a Ă©tĂ© trouvĂ©, donc toutes les opĂ©rations policiĂšres se dĂ©roulaient dans le noir.

Paul. Assez vite, tout le monde a compris la diffĂ©rence entre Rouen dans la rue et Paris-Normandie – le quotidien du coin –, et plus personne ne nous a appelĂ©s « les journalistes ». De notre cĂŽtĂ©, on est restĂ©s un moment attentifs Ă  cette histoire de fachos. Le 17, les identitaires normands Ă©taient venus, mais peu aprĂšs ils se sont fait virer. On avait vu la vidĂ©o de la femme voilĂ©e qui s’était fait agresser sur un rond-point, mais ici il y avait une femme voilĂ©e qui participait. On a pu entendre des remarques racistes Ă  propos des camions polonais, et parfois voir des rĂ©actions trĂšs virulentes qui faisaient un peu peur face Ă  des automobilistes. Mais en fait, c’était des choses isolĂ©es qu’on voyait plus grosses qu’elles n’étaient. À un moment, on s’est dit qu’il ne fallait plus se poser cette question en permanence, et entre-temps on Ă©tait devenus nous-mĂȘmes vraiment gilets jaunes, il y avait une forme d’évidence.

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Comment se passait le quotidien au rond-point des Vaches ?

Paul. Au dĂ©but, la journĂ©e, il y avait des barnums tenus par des gens dont certains appartenaient sans doute au milieu associatif. En fin de journĂ©e, ils rangeaient tout et partaient, puis c’était une tout autre ambiance, le monde de la nuit, de la fĂȘte, avec aussi les jeunes du coin qui venaient faire des dĂ©rapages sur les parkings, comme ils le faisaient dĂ©jĂ  avant les gilets jaunes, d’ailleurs. Il y avait une triple tension : entre ceux qui buvaient et ceux qui ne buvaient pas, entre ceux de la journĂ©e et ceux de la nuit, et entre les « bloqueurs » et les « filtreurs ».

Jean. L’efficacitĂ© collective Ă©tait quand mĂȘme impressionnante. Chacun a ramenĂ© sa gamelle, son barnum, puis trĂšs vite il y a eu des dons, de l’argent
 et mĂȘme des chiottes chimiques amenĂ©s par des types qui bossaient lĂ - dedans ! On ne manquait de rien.

Paul. Ensuite il y a eu la construction de cabanes. Tu posais ton marteau et ta planche cinq minutes, quelqu’un les avait pris et posĂ© la planche complĂštement diffĂ©remment de ce que tu avais imaginĂ©. C’était un chantier collectif sans aucune coordination, qui avançait Ă  toute vitesse ! Et les cabanes Ă©taient remontĂ©es chaque fois que la police les dĂ©truisait.

Jean. Il y avait des cabanes au milieu du rond-point, mais aussi Ă  plusieurs entrĂ©es. Ça faisait comme une gĂ©opolitique du rond-point, avec ceux du sud, ceux du milieu
 Certains venaient sur les entrĂ©es mais jamais au milieu, ils n’osaient pas ! Nous on est toujours allĂ©s un peu partout. Enfin nous deux, parce que nos potes qui Ă©taient venus avec nous le 17 au matin se sont finalement plus rapportĂ©s au mouvement Ă  travers les manifestations en centre-ville. Pour apprĂ©cier ces moments sur le rond-point, peut-ĂȘtre qu’il fallait une certaine aisance Ă  naviguer dans un certain milieu social. Moi il m’était peut-ĂȘtre plus familier. T’es avec des gens de la banlieue sud, ça gueule tout le temps, c’est des rapports assez bruts entre les gens.

Paul. Moi j’ai la quarantaine, j’ai fait des Ă©tudes, mais j’ai grandi en banlieue, j’habite pas trĂšs loin du rond-point, et c’était la premiĂšre fois que la centralitĂ© Ă©tait lĂ  plutĂŽt qu’au centre-ville. Il y a aussi un rapport Ă  la fĂȘte : traĂźner le soir, boire des coups, raconter des conneries, c’est des trucs que j’aime bien, ce n’est peut- ĂȘtre pas le cas de tout le monde.

Justement, comment avez-vous perçu les relations sur le rond- point, du point de vue des relations femmes-hommes, des questions raciales et des autres différences sociales?

Paul. Selon moi, les femmes n’étaient pas du tout effacĂ©es. Et on ne peut pas non plus dire qu’elles Ă©taient Ă  la cuisine et les mecs au bricolage. Peut-ĂȘtre au dĂ©but, mais aprĂšs la bouffe Ă©tait faite depuis un camion qui venait tous les jours, et plutĂŽt par des gars. Par contre, il y a eu pas mal de rencontres, des histoires de cul, et liĂ©s Ă  ça pas mal de ce que j’appellerais des« enfantillages», qui ont parfois Ă©tĂ© mal vĂ©cus par celles et ceux qui les ont subis, et qui relevaient d’une certaine violence.

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Jean. Il faut avoir en tĂȘte que les relations entre nous Ă©taient souvent dures, de toute façon : dans les discussions, les gens s’insultent sĂ©rieusement, on peut dire des trucs moches. Ici, chez les gilets jaunes, y a un degrĂ© d’embrouille assez fort, mais ça n’empĂȘche pas les relations de continuer. Paul Il y a aussi eu quelques embrouilles avec ceux que certains appelaient «les branleurs». C’était en quelque sorte les usagers habituels du rond-point la nuit, venus des citĂ©s alentour. Il est arrivĂ© que les relations se tendent entre eux et les gilets jaunes.

Jean. Ça ne s’est jamais figĂ© : les quartiers autour sont assez mixtes, avec beau- coup de prolos blancs, de l’autre cĂŽtĂ© plusieurs daronnes arabes Ă©taient trĂšs prĂ©sentes la journĂ©e. Heureusement, les frontiĂšres, mĂȘme s’il y en avait, n’étaient pas nettes.

Si vous deviez ressortir une anecdote de toute cette période ?

Jean. Je me souviens du 30 novembre, la police Ă©tait lĂ , une barricade symbolique avait Ă©tĂ© enflammĂ©e, plein de camions Ă©taient bloquĂ©s sur le rond-point, c’était le bordel. LĂ  les gilets jaunes se tiennent entre les camions et se mettent Ă  chanter La Marseillaise. Ils ont Ă©tĂ© tellement choquĂ©s de se faire gazer sale- ment alors qu’ils venaient de chanter La Marseillaise ! Assez vite, l’idĂ©e s’est rĂ©pandue qu’on ne pouvait pas se laisser faire, qu’il fallait leur rentrer dedans. Le soir, les ouvriers del a DIR [direction inter- dĂ©partementale des routes, ndlr] char- gĂ©s de nettoyer ont fait valoir leur droit de retrait, on n’a pas su s’ils avaient peur, s’ils soutenaient le mouvement, ou un peu des deux. Donc les flics ont dĂ» ramasser eux- mĂȘmes tout ce qu’ils avaient dĂ©truit. Mais comme ils ont tout laissĂ© dans un coin, on a reconstruit direct !

J’ajouterais la manifestation au centre-ville de Rouen oĂč on Ă©tait tellement nombreux que le cortĂšge s’est sĂ©parĂ© en deux. D’un cĂŽtĂ©, un Ă©norme feu place du Vieux-MarchĂ©, un brasier gigantesque. Et au mĂȘme moment, une autre partie du cortĂšge se retrouve vers l’hĂŽtel de ville, avec une barricade historique et la mise Ă  feu d’un distributeur de billets. Quand il y a 7000 ou 8000 gilets jaunes en ville, la situation devient totalement incontrĂŽlable.

Paul. J’ai fait le rĂ©veillon du Nouvel An sur le rond-point. On Ă©tait une quarantaine, plein de gens sont passĂ©s nous filer Ă  manger, on avait mĂȘme des bourriches d’huĂźtres. Une voiture arrive, trois jeunes rebeus de 18-20 ans dedans. Ils descendent et nous lancent: «Les gilets jaunes, on voulait vous dire, on vous aime. Nous, les gars des citĂ©s, on vous aime trop. Peut-ĂȘtre que si on Ă©tait venus dans vos manifs y aurait eu encore plus de sale. Mais tout le monde aurait dit : “ C’est pas gilet jaune ça, c’est des sauvages”, donc ça vous aurait desservi. » Et lĂ , un d’entre eux, il avait une Ă©nergie de dingue, petit Ă  petit on s’est tous mis Ă  danser autour du feu pendant qu’une meuf faisait du djembĂ©. Moi, danser sur du djembĂ©, habituellement, c’est pas tellement mon truc, mais je me suis laissĂ© entraĂźner. Puis ils sont repartis comme ça, Ă  fond dans leur voiture.

Aujourd’hui pour vous, gilets jaunes, c’est une identitĂ© ou des souvenirs ?

Paul. Ce sont dĂ©jĂ  plusieurs personnes qui sont devenues des amies. Au-delĂ  de ça, je continue d’aller sur le rond-point des Vaches, mais la plupart du temps il n’y a plus que 15 personnes, et la moyenne d’ñge est assez Ă©levĂ©e. Je sais aujourd’hui qu’au fond de moi, comme gilet jaune, j’ai lĂąchĂ©, j’y vais Ă  nouveau avec un rapport un peu extĂ©rieur.

Je vois ce qui existe encore aujourd’hui comme un peu faible, comparĂ© Ă  ce qu’on a vĂ©cu. Et en mĂȘme temps, les gilets jaunes arrivent encore Ă  se retrouver Ă  60 pour tenter de bloquer une zone commerciale, ce que personne d’autre n’arrive Ă  faire sur Rouen !

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sylvie

Sylvie : du rond-point Ă  la Zad

Je suis nĂ©e en 1980, je travaille dans la grande distribution, Ă  la gestion des caisses. J’étais aide-soignante dans la fonction publique hospitaliĂšre, mais j’ai rendu ma blouse car je ne supportais plus la maltraitance qu’on infligeait aux personnes soignĂ©es. Aujourd’hui, je gagne Ă  peine 1 100 euros pour 33 heures par semaine, mais au moins j’ai la conscience tranquille.

Je suis sortie le 17 novembre parce qu’à mon travail je voyais des grands- mĂšres de 70 ans faire les poubelles et ça, non, c’est hors de question. J’ai toujours Ă©tĂ© rebelle, mais je n’étais pas une activiste. J’avais vu les appels sur Internet et je suis passĂ©e au rond- point des Vaches « pour voir ». Vu le monde qu’il y avait, je me suis dit : « Allez, on y va ! »

« J’ai dormi deux mois Ă  Notre-Dame-des-Palettes»

Quand je travaillais le matin, je venais l’aprĂšs-midi, quand je travaillais l’aprĂšs-midi, je venais le matin. Mais j’aimais surtout l’ambiance de la nuit. Une ambiance plus festive, un peu plus dĂ©ter’. J’ai fait les manifs Ă  Rouen, Ă  Paris, et mĂȘme la manifestation de femmes sur Rouen. On est parties de la rue Jeanne-d ’Arc, je trouvais que c’était un beau symbole pour les femmes. On Ă©tait une centaine, sans hommes, ou alors ils se mettaient derriĂšre. Mais il faut de tout dans le mouvement : des chrĂ©tiens, des musulmans, des noirs, des homos, des lesbiennes, c’est ça les gilets jaunes, c’est la France, c’est pas une classe sociale en particulier.

Puis quand on a fait Notre Dame- des-Palettes, j’ai dormi lĂ  pendant deux mois. C’était juste Ă  cĂŽtĂ© du rond-point des Vaches, on avait une tourelle – que la police a dĂ©montĂ©e plusieurs fois, on la remontait systĂ©matiquement –, un tipi, des toilettes sĂšches, une douche avec de l’eau chaude parce qu’on se les caillait bien. Le campement Ă©tait installĂ© au-dessus de conduites de gaz et d’hydrocarbures enterrĂ©es, un monsieur nous a tracĂ© des repĂšres au sol pour qu’on sache oĂč elles Ă©taient et qu’on fasse attention. On Ă©tait 5 ou 6 en permanence, 40 pendant le week-end, parfois plus pour les fĂȘtes. J’ai fĂȘtĂ© mes 40 ans lĂ  ! J’ai eu de graves problĂšmes de santĂ© pendant l’annĂ©e, j’ai Ă©tĂ© hospitalisĂ©e quatre ou cinq fois, mais je suis venue mĂȘme avec ma per- fusion. Aujourd’hui, je suis en mi-temps thĂ©rapeutique.

“C’est pas parce que t’es en collectivitĂ© que c’est open bar”

Chacun avait son rĂŽle. Telle personne les relations avec les mĂ©dias, telle autre la recherche d’informations, la construction, la coupe du bois pour se chauffer. Certaines sont plus Ă©coutĂ©es que d’autres, mais il ne faut pas que ça devienne pyramidal. D’ailleurs, d’autres qu’on voit peu ont de trĂšs bonnes idĂ©es, les disent discrĂštement, et aprĂšs on les suit.

Je ne trouve pas qu’on ait eu plus de problĂšmes de sexisme qu’ailleurs. Au dĂ©but on a eu un frotteur, on l’a dĂ©gagĂ© vite fait. C’est pas parce que t’es en collectivitĂ© que c’est open bar. On l’a jamais revu et c’est pas plus mal. Au-delĂ  de ça, les com- portements dĂ©placĂ©s ne sont pas rĂ©servĂ©s aux ronds-points : qui n’a jamais eu un problĂšme en famille avec un cousin qui veut jouer Ă  touche-pipi ? Quelque part, les gilets jaunes, c’est une famille. Mais je n’ai pas Ă©tĂ© au courant d’ « agressions », Ă  part ce frotteur du dĂ©but.

La police nous a expulsĂ©s un petit matin au mois de juin. On avait fait pousser des tomates dans des pneus, on a eu des poules, on a eu Pistil, notre biquette, on Ă©tait partis dans un dĂ©lire un peu comme Ă  la Zad ! D’ailleurs, des gens de Notre-Dame-des-Landes sont venus nous voir, puis on est allĂ©s leur rendre visite et on est mĂȘme allĂ©s contester le sommet du G7 Ă  Biarritz au mois d’aoĂ»t. Je suis coquette moi, quand je vais au boulot, j’ai des cernes noirs parce que je dors pas beaucoup, alors je me maquille. Quand je suis allĂ©e Ă  Notre-Dame-des-Landes, j’avais mon rimmel, mes trucs
 j’ai rencontrĂ© lĂ -bas des filles trĂšs coquettes, mais Ă  leur maniĂšre, trĂšs bio. Pourquoi se payer des crĂšmes Ă  15 balles alors que tu peux te faire un gros pot toi-mĂȘme et le conserver ? Quand on s’est fait dĂ©loger de Notre- Dame-des-Palettes, je suis rentrĂ©e chez moi, la tĂ©lĂ©, j’ai mis du temps Ă  la rallumer. L’expĂ©rience ici et les visites Ă  Notre- Dame-des-Landes m’ont marquĂ©e. Il y a quelques semaines, j’étais dans mon bureau sous les nĂ©ons, je pensais aux fĂȘtes et aux manifs, ça m’a montĂ© les nerfs !

Petits gestes pour un antifascisme au quotidien

Ma sƓur est militante aussi, mais elle va pas mettre le feu Ă  des poubelles, elle est plus dans tout ce qui est lĂ©gal. Elle m’a parlĂ© d’une lutte en soutien Ă  des personnes laissĂ©es sans solution par la mairie au moment de l’évacuation d’un immeuble insalubre. Je suis allĂ©e aux Restos du cƓur et au Secours populaire rĂ©cupĂ©rer plein de nourriture que j’ai amenĂ©e aux gens expulsĂ©s. Certains gilets jaunes Ă©taient un peu rĂ©fractairesĂ  ça, ils disaient que ça ne faisait pas par- tie de nos revendications. Soit, on est sortis pour le pouvoir d’achat, mais Ă  quoi ça sert de mieux vivre en sachant qu’il y a un bĂ©bĂ© d’un mois dehors ? Le fait qu’on soutienne des gens de nationalitĂ©s diffĂ©rentes en dĂ©range certains parmi les gilets jaunes, ils demandent pourquoi on aide pas « nos » SDF. Mais je suis contente parce que j’ai fini par avoir l’oreille de per- sonnes qu’on pourrait dire carrĂ©ment fascistes. MĂȘme parmi les plus rĂ©fractaires au dĂ©part, certaines sont venues me donner discrĂštement des couches, des choses pour les gens Ă  la rue. Je leur disais : « Eh bah tu vois que tu y viens, Ă  la solidaritĂ© ! » Ils me rĂ©pondaient: « Oh c’est bon, tais- toi! », puis on finissait par en rigoler. LĂ , tu te dis qu’il se passe quelque chose.

Quand Lubrizol a cramĂ©, je suis allĂ©e manifester, j’ai mis une combinaison blanche et du noir sur ma gueule, mais bon
 moi, j’ai vu le panache de ma fenĂȘtre et je suis allĂ©e bosser, j’avais pas le choix, et ça puait dans le magasin. J’ai dĂ©jĂ  une maladie neurologique, je ne sais pas si ça peut me dĂ©clencher un truc en plus
 Tu vas avoir un cancer, tu vas attaquer en justice et ça va prendre dix ans
 Ce qui a brĂ»lĂ© a brĂ»lĂ©, c’est fait.

Le mouvement des gilets jaunes continue, hier encore on Ă©tait dans la rue. Un CRS poursuivait quelqu’un tout seul, on est parties Ă  trois pour lui courir aprĂšs : le pote a rĂ©ussi Ă  s’échapper. On travaille pour ĂȘtre bien dans nos vies, pas pour survivre. Il faut que les gens aient les couilles de se rebeller, parce que marcher le samedi, ça fait de belles cuisses, mais ça ne suffit pas.

Depuis que j’ai travaillĂ© Ă  l’hĂŽpital, j’ai toujours rĂȘvĂ©, si jamais je gagnais Ă  l’EuroMillions, de faire une auberge pour personnes ĂągĂ©es. Sait-on jamais, je vais peut-ĂȘtre finir par la faire, sans l’Euro- Millions, mais avec des gens de la Zad. Il y en a qui vieillissent lĂ -bas aussi


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Source: Rouendanslarue.net