Venue à Rouen pour enquêter sur la catastrophe Lubrizol, l’équipe de la Revue Z s’est aussi rapidement intéressée à ce haut lieu de la combativité gilejtaunesque que constitue le Rond-point des vaches. Occupation, construction de cabanes, expulsion, reconstruction, arrêt préfectoral, Notre-dame des palettes, etc. Aujoud’hui encore ils sont quelques-uns à se retrouver sur place.

 Avec leur accord, nous publions en exclusivité quatre des six entretiens qu’ils ont réalisés à cette occasion dans la partie de leur numéro consacrée à cette révolte populaire inédite : Gilets jaunes, la révolte au grand jour.

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Pour se procurer le numéro 13 de la Revue Z : « Fumées noires et gilets jaunes», on peut le commander ici : http://www.zite.fr/trouver-z/

On peut aussi l’acheter au local du Diable au Corps, 100 rue Saint-Hilaire à Rouen. Ouvert le vendredi et le samedi entre 14h00 et 18h00, sauf vacances scolaires.

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Un aperçu de la mise en page bien léchée de la revue Z

Tim : ouvrier entre révolution et pouvoir d’achat

J’ai découvert les manifestations assez jeune, quand mon père ouvrier chez Petroplus a failli perdre son boulot. Je suis arrivé en CDI chez Renault en 2017, à 22 ans. Quand j’ai vu comment ça se passait, je me suis vite dit qu’avoir un mandat syndical me protégerait et me permettrait d’aller vérifier les problèmes de sécurité, d’être avec les salariés. Je suis à la CGT, mais je crois pas trop à la grande structure, dans la rue je suis plutôt dans le cortège de tête depuis les manifestations contre la loi Travail.

« Une fois que tu as payé tes deux assurances pour les voitures… »

Je gagne 1 400 euros par mois en tra- vaillant à 80 %, j’ai la « chance » de travailler encore dans une grande entreprise. Ma copine gagne 1 500, mais aujourd’hui même avec 2 900 à deux, une fois que tu as payé tes deux assurances de voiture, ton loyer, ton assurance de maison, il te reste de quoi manger, pas vraiment plus, on peut à peine partir en vacances. Je suis pas dans la course à l’euro, c’est pour ça que je me suis mis à temps partiel, mais tu te dis : « Si nous on est limite à galérer, ça donne quoi pour les gens qui sont au chômage, au RSA ? » C’est pour ça que je voulais une vraie révolution, pour que tout le monde gagne du pouvoir d’achat.

J’ai été intéressé un moment par Mélenchon et sa proposition de VIe République, mais maintenant on est tous dégoûtés de la politique. Moi je ne crois pas au vote, ici on a désigné François Boulo comme porte-parole parce qu’il sait tenir tête aux autres sur un plateau

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Josiane : retraitée radicalisée

Je suis née à Rouen, j’ai travaillé comme aide-soignante, j’ai toujours été syndiquée, d’abord à la CGT, mais quand j’ai eu des ennuis, ils ne m’ont pas défendue, alors je suis allée à la CFDT, dont la représentante prenait vrai- ment les problèmes à bras le corps. Je vais arrêter : je ne travaille plus, et si c’est juste pour avoir la carte d’un syndicat qui ne bouge jamais dans les grèves ni avec les gilets jaunes, ça ne m’intéresse pas.

Quand la CSG [contribution sociale généralisée, ndlr] a augmenté en 2018, j’ai perdu 70 euros par mois sur ma retraite. Alors le 17 novembre, je suis descendue dans la rue. J’étais énervée, j’avais l’impression d’être face à un gouvernement qui veut tout nous prendre. Ils piquent dans nos poches, mais est-ce que ça va dans les poches des jeunes ? Non !

« Plus ils nous inventent des lois, plus ça me dégoûte, plus je suis dans la rue »

Je ne pensais pas que je resterais si longtemps dans la rue, parce que je ne réa- lisais pas qu’il y avait autant de misère par- tout. Moi, j’ai la retraite de mon mari, j’ai la mienne, on vit bien quand même. Chez les gilets jaunes, j’ai pris conscience de la vie des intérimaires ou des personnes qui touchent l’allocation adulte handicapé [AAH] : tu travailles quelques jours, ils recalculent tes droits, et tu mets trois mois à retrouver tes allocations logement ou ton AAH ! Pendant ce temps-là, tous ces gens n’ont rien. On a fait reculer Macron en partie sur la CSG, mais maintenant j’ai d’autres revendications, je me bats davantage pour les autres, pour mes enfants, mes petits-enfants.

Nos gouvernants en rajoutent, en rajoutent, et après ils disent que les gilets jaunes ne savent pas ce qu’ils veulent. Justement, on est sur les ronds-points, on suit les informations ensemble, on entend les gens qui expriment leurs colères, et on comprend petit à petit tout ce à quoi il faut s’opposer. Ils s’en prennent aux cheminots, à l’assurance chômage, aux retraites, et après ça va être quoi ? Moi j’ai vécu la mise en place de la cinquième semaine de congés payés en 1982, ça a été des combats, tous ces acquis sociaux. Et plus ils nous inventent des lois, plus ça me dégoûte, plus je suis dans la rue, plus je suis enragée, plus je suis révolutionnaire. Dans les manifs, je me vois devenir mauvaise, je suis dans une colère pas possible. Je n’aurais jamais cru être comme ça un jour.

“Les gardes à vue ont fait partir beaucoup de monde”

À Paris, place de la République, j’ai eu peur, ils nous ont enfermés sur la place et gazés comme des malades pendant trois heures et demie, il y avait des blessés par- tout, je me suis dit : « Je vais mourir… » Je me suis fait pousser aussi une fois à Rouen par des flics qui nous disaient : « Arrêtez de nous faire chier, les vieilles. » J’aurais pu tomber, et mon col du fémur est fragile ! J’ai pris aussi des coups de bouclier, j’ai eu mal toute la soirée. Les coups de matraque, les LBD [lanceur de balles de défense], les gardes à vue ont fait partir beaucoup de monde. J’ai vu un jeune perdre son œil juste à côté de moi, il n’avait rien fait. Moi je m’en fiche de me faire arrêter, j’ai 63 ans, mais pour les jeunes, c’est moins facile : ils risquent d’avoir un casier judiciaire, c’est mauvais, ça, pour les jeunes. C’est écœurant toutes ces arrestations pour rien. Mais si on a trop peur, on ne fait plus rien, et ça donne raison au gouvernement.

Je viens tous les jours au rond-point des Vaches : maintenant on est plus très nombreux, c’est surtout des personnes âgées, ou des très jeunes. La génération du milieu ne vient plus trop, les gens tra- vaillent et le mouvement a duré très long- temps. Parfois c’est aussi la femme ou le mari qui ne veut plus que l’autre vienne, au bout d’un moment. Mais beaucoup de gens pourraient revenir, soit ils ont un peu trop été en garde à vue, soit ils attendent qu’on passe à autre chose. Mais ils vont revenir.

Pour Lubrizol, je pensais qu’on était en sécurité et j’ai constaté que non. Maintenant je ne crois plus rien de ce que dit le gouvernement, c’est tous des menteurs. Mais il faut se méfier aussi des réseaux sociaux : après l’incendie de Lubrizol, ça a été dit que Bonduelle continuait à faire des conserves avec les légumes pollués, alors que c’était faux, c’était des légumes déjà récoltés avant. En tout cas, ce serait ridicule de fermer Lubrizol, ça ferait trop de chômage, et puis les huiles de voiture, on en a besoin. Ce qu’il faut, c’est plus de sécurité, et qu’on ne nous cache rien.

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Paul et Jean : vidéos, cabanes et feux de joie

Z. Comment avez-vous perçu les appels à mettre des gilets jaunes ?

Paul. En octobre 2018, on a vu les différentes pages d’appel au 17 novembre se créer sur Facebook, ça bouillonnait de partout avec des images marrantes qui mettaient en scène des gilets jaunes ajoutés sur des tableaux connus, sur des photos… Quand on a commencé à en parler autour de moi, c’était de l’ordre de la blague, puis assez vite sur le mode « Il va sûrement n’y avoir que des fachos ». On a eu une réunion du média Rouen dans la rue, auquel je participe, et on a réalisé en discutant que cette position n’était pas bonne. On a alors rédigé un appel, « Gilets jaunes, en voiture ! », qui tentait de défaire les différentes mauvaises raisons de ne pas y aller : que ce ne serait pas écolo de lutter contre une taxe sur les voitures – comme si c’était écolo de laisser le gouvernement faire son petit manège –, que ce serait propre à l’extrême droite ou poujadiste de s’opposer à une taxe…

Jean. Avant le 17 novembre, une action a eu lieu dans le Jura, 500 voitures ont bloqué un pont. En voyant qu’avant même la date prévue l’énergie présente sur Internet se retrouvait sur le terrain, celles et ceux qui fréquentaient les pages Facebook « 17 novembre Rouen » se sont dit « Ça va être du sérieux, il faut s’organiser » et ont lancé une réunion, un soir, sur un parking d’une zone commerciale. J’y suis allé, il y avait 50 personnes, je n’en connaissais aucune ! Alors que d’habitude je connais de vue la plupart des gens qui fréquentent les réunions militantes parce que ça fait une dizaine d’an- nées que je traîne là-dedans. J’observe un peu puis je me lance : « Et vous en pensez quoi du fait que l’extrême droite, euh… » Même si je ne représentais personne à cette réunion, je me disais que je devrais avoir quelque chose à répondre à tous les potes qui me parleraient de ça. Un type me répond : « Non, non, on s’en fout, c’est citoyen, apolitique. » À la deuxième réunion, 100 personnes, hyper déterminées. Quelqu’un annonce que la veille du blocage, il y aura un « live » sur Facebook, à 20h30 précises, pour annoncer les six points de blocage prévus. Le 16, je me connecte pile à l’heure, on était 700 à suivre ce direct, j’étais hyper excité.

Vous étiez dans une position d’observation ou de participation ?

Paul. Le 17 au matin, on y est allés à une dizaine d’amis et quelques camé- ras sans trop savoir si on y allait pour filmer ou pour participer. Et là on arrive tôt sur le rond-point des Vaches, c’est le bordel partout, il y a des voitures garées n’importe comment, des feux de palette improvisés, des voitures ouvertes avec du son et de l’alcool à gogo. Des gens avaient amené des barnums et de quoi servir à manger, l’ambiance était un mélange impressionnant de mariage et de fête foraine. Tous nos doutes ont disparu et j’ai rapidement été emporté.

Jean. Dès le 17 au soir, les keufs viennent et gazent, mais le rond-point des Vaches est un endroit presque impossible à sécuriser durablement : c’est un très grand rond-point, avec des parkings commerciaux et deux cités autour, et puis des zones industrielles à moitié abandonnées. Donc à chaque fois qu’ils vidaient à coups de gaz lacrymogène, les gens se dispersaient et réussissaient à revenir assez vite. En plus, très rapidement, le trans- formateur électrique du rond-point a été trouvé, donc toutes les opérations policières se déroulaient dans le noir.

Paul. Assez vite, tout le monde a compris la différence entre Rouen dans la rue et Paris-Normandie – le quotidien du coin –, et plus personne ne nous a appelés « les journalistes ». De notre côté, on est restés un moment attentifs à cette histoire de fachos. Le 17, les identitaires normands étaient venus, mais peu après ils se sont fait virer. On avait vu la vidéo de la femme voilée qui s’était fait agresser sur un rond-point, mais ici il y avait une femme voilée qui participait. On a pu entendre des remarques racistes à propos des camions polonais, et parfois voir des réactions très virulentes qui faisaient un peu peur face à des automobilistes. Mais en fait, c’était des choses isolées qu’on voyait plus grosses qu’elles n’étaient. À un moment, on s’est dit qu’il ne fallait plus se poser cette question en permanence, et entre-temps on était devenus nous-mêmes vraiment gilets jaunes, il y avait une forme d’évidence.

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Comment se passait le quotidien au rond-point des Vaches ?

Paul. Au début, la journée, il y avait des barnums tenus par des gens dont certains appartenaient sans doute au milieu associatif. En fin de journée, ils rangeaient tout et partaient, puis c’était une tout autre ambiance, le monde de la nuit, de la fête, avec aussi les jeunes du coin qui venaient faire des dérapages sur les parkings, comme ils le faisaient déjà avant les gilets jaunes, d’ailleurs. Il y avait une triple tension : entre ceux qui buvaient et ceux qui ne buvaient pas, entre ceux de la journée et ceux de la nuit, et entre les « bloqueurs » et les « filtreurs ».

Jean. L’efficacité collective était quand même impressionnante. Chacun a ramené sa gamelle, son barnum, puis très vite il y a eu des dons, de l’argent… et même des chiottes chimiques amenés par des types qui bossaient là- dedans ! On ne manquait de rien.

Paul. Ensuite il y a eu la construction de cabanes. Tu posais ton marteau et ta planche cinq minutes, quelqu’un les avait pris et posé la planche complètement différemment de ce que tu avais imaginé. C’était un chantier collectif sans aucune coordination, qui avançait à toute vitesse ! Et les cabanes étaient remontées chaque fois que la police les détruisait.

Jean. Il y avait des cabanes au milieu du rond-point, mais aussi à plusieurs entrées. Ça faisait comme une géopolitique du rond-point, avec ceux du sud, ceux du milieu… Certains venaient sur les entrées mais jamais au milieu, ils n’osaient pas ! Nous on est toujours allés un peu partout. Enfin nous deux, parce que nos potes qui étaient venus avec nous le 17 au matin se sont finalement plus rapportés au mouvement à travers les manifestations en centre-ville. Pour apprécier ces moments sur le rond-point, peut-être qu’il fallait une certaine aisance à naviguer dans un certain milieu social. Moi il m’était peut-être plus familier. T’es avec des gens de la banlieue sud, ça gueule tout le temps, c’est des rapports assez bruts entre les gens.

Paul. Moi j’ai la quarantaine, j’ai fait des études, mais j’ai grandi en banlieue, j’habite pas très loin du rond-point, et c’était la première fois que la centralité était là plutôt qu’au centre-ville. Il y a aussi un rapport à la fête : traîner le soir, boire des coups, raconter des conneries, c’est des trucs que j’aime bien, ce n’est peut- être pas le cas de tout le monde.

Justement, comment avez-vous perçu les relations sur le rond- point, du point de vue des relations femmes-hommes, des questions raciales et des autres différences sociales?

Paul. Selon moi, les femmes n’étaient pas du tout effacées. Et on ne peut pas non plus dire qu’elles étaient à la cuisine et les mecs au bricolage. Peut-être au début, mais après la bouffe était faite depuis un camion qui venait tous les jours, et plutôt par des gars. Par contre, il y a eu pas mal de rencontres, des histoires de cul, et liés à ça pas mal de ce que j’appellerais des« enfantillages», qui ont parfois été mal vécus par celles et ceux qui les ont subis, et qui relevaient d’une certaine violence.

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Jean. Il faut avoir en tête que les relations entre nous étaient souvent dures, de toute façon : dans les discussions, les gens s’insultent sérieusement, on peut dire des trucs moches. Ici, chez les gilets jaunes, y a un degré d’embrouille assez fort, mais ça n’empêche pas les relations de continuer. Paul Il y a aussi eu quelques embrouilles avec ceux que certains appelaient «les branleurs». C’était en quelque sorte les usagers habituels du rond-point la nuit, venus des cités alentour. Il est arrivé que les relations se tendent entre eux et les gilets jaunes.

Jean. Ça ne s’est jamais figé : les quartiers autour sont assez mixtes, avec beau- coup de prolos blancs, de l’autre côté plusieurs daronnes arabes étaient très présentes la journée. Heureusement, les frontières, même s’il y en avait, n’étaient pas nettes.

Si vous deviez ressortir une anecdote de toute cette période ?

Jean. Je me souviens du 30 novembre, la police était là, une barricade symbolique avait été enflammée, plein de camions étaient bloqués sur le rond-point, c’était le bordel. Là les gilets jaunes se tiennent entre les camions et se mettent à chanter La Marseillaise. Ils ont été tellement choqués de se faire gazer sale- ment alors qu’ils venaient de chanter La Marseillaise ! Assez vite, l’idée s’est répandue qu’on ne pouvait pas se laisser faire, qu’il fallait leur rentrer dedans. Le soir, les ouvriers del a DIR [direction inter- départementale des routes, ndlr] char- gés de nettoyer ont fait valoir leur droit de retrait, on n’a pas su s’ils avaient peur, s’ils soutenaient le mouvement, ou un peu des deux. Donc les flics ont dû ramasser eux- mêmes tout ce qu’ils avaient détruit. Mais comme ils ont tout laissé dans un coin, on a reconstruit direct !

J’ajouterais la manifestation au centre-ville de Rouen où on était tellement nombreux que le cortège s’est séparé en deux. D’un côté, un énorme feu place du Vieux-Marché, un brasier gigantesque. Et au même moment, une autre partie du cortège se retrouve vers l’hôtel de ville, avec une barricade historique et la mise à feu d’un distributeur de billets. Quand il y a 7000 ou 8000 gilets jaunes en ville, la situation devient totalement incontrôlable.

Paul. J’ai fait le réveillon du Nouvel An sur le rond-point. On était une quarantaine, plein de gens sont passés nous filer à manger, on avait même des bourriches d’huîtres. Une voiture arrive, trois jeunes rebeus de 18-20 ans dedans. Ils descendent et nous lancent: «Les gilets jaunes, on voulait vous dire, on vous aime. Nous, les gars des cités, on vous aime trop. Peut-être que si on était venus dans vos manifs y aurait eu encore plus de sale. Mais tout le monde aurait dit : “ C’est pas gilet jaune ça, c’est des sauvages”, donc ça vous aurait desservi. » Et là, un d’entre eux, il avait une énergie de dingue, petit à petit on s’est tous mis à danser autour du feu pendant qu’une meuf faisait du djembé. Moi, danser sur du djembé, habituellement, c’est pas tellement mon truc, mais je me suis laissé entraîner. Puis ils sont repartis comme ça, à fond dans leur voiture.

Aujourd’hui pour vous, gilets jaunes, c’est une identité ou des souvenirs ?

Paul. Ce sont déjà plusieurs personnes qui sont devenues des amies. Au-delà de ça, je continue d’aller sur le rond-point des Vaches, mais la plupart du temps il n’y a plus que 15 personnes, et la moyenne d’âge est assez élevée. Je sais aujourd’hui qu’au fond de moi, comme gilet jaune, j’ai lâché, j’y vais à nouveau avec un rapport un peu extérieur.

Je vois ce qui existe encore aujourd’hui comme un peu faible, comparé à ce qu’on a vécu. Et en même temps, les gilets jaunes arrivent encore à se retrouver à 60 pour tenter de bloquer une zone commerciale, ce que personne d’autre n’arrive à faire sur Rouen !

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Sylvie : du rond-point à la Zad

Je suis née en 1980, je travaille dans la grande distribution, à la gestion des caisses. J’étais aide-soignante dans la fonction publique hospitalière, mais j’ai rendu ma blouse car je ne supportais plus la maltraitance qu’on infligeait aux personnes soignées. Aujourd’hui, je gagne à peine 1 100 euros pour 33 heures par semaine, mais au moins j’ai la conscience tranquille.

Je suis sortie le 17 novembre parce qu’à mon travail je voyais des grands- mères de 70 ans faire les poubelles et ça, non, c’est hors de question. J’ai toujours été rebelle, mais je n’étais pas une activiste. J’avais vu les appels sur Internet et je suis passée au rond- point des Vaches « pour voir ». Vu le monde qu’il y avait, je me suis dit : « Allez, on y va ! »

« J’ai dormi deux mois à Notre-Dame-des-Palettes»

Quand je travaillais le matin, je venais l’après-midi, quand je travaillais l’après-midi, je venais le matin. Mais j’aimais surtout l’ambiance de la nuit. Une ambiance plus festive, un peu plus déter’. J’ai fait les manifs à Rouen, à Paris, et même la manifestation de femmes sur Rouen. On est parties de la rue Jeanne-d ’Arc, je trouvais que c’était un beau symbole pour les femmes. On était une centaine, sans hommes, ou alors ils se mettaient derrière. Mais il faut de tout dans le mouvement : des chrétiens, des musulmans, des noirs, des homos, des lesbiennes, c’est ça les gilets jaunes, c’est la France, c’est pas une classe sociale en particulier.

Puis quand on a fait Notre Dame- des-Palettes, j’ai dormi là pendant deux mois. C’était juste à côté du rond-point des Vaches, on avait une tourelle – que la police a démontée plusieurs fois, on la remontait systématiquement –, un tipi, des toilettes sèches, une douche avec de l’eau chaude parce qu’on se les caillait bien. Le campement était installé au-dessus de conduites de gaz et d’hydrocarbures enterrées, un monsieur nous a tracé des repères au sol pour qu’on sache où elles étaient et qu’on fasse attention. On était 5 ou 6 en permanence, 40 pendant le week-end, parfois plus pour les fêtes. J’ai fêté mes 40 ans là ! J’ai eu de graves problèmes de santé pendant l’année, j’ai été hospitalisée quatre ou cinq fois, mais je suis venue même avec ma per- fusion. Aujourd’hui, je suis en mi-temps thérapeutique.

“C’est pas parce que t’es en collectivité que c’est open bar”

Chacun avait son rôle. Telle personne les relations avec les médias, telle autre la recherche d’informations, la construction, la coupe du bois pour se chauffer. Certaines sont plus écoutées que d’autres, mais il ne faut pas que ça devienne pyramidal. D’ailleurs, d’autres qu’on voit peu ont de très bonnes idées, les disent discrètement, et après on les suit.

Je ne trouve pas qu’on ait eu plus de problèmes de sexisme qu’ailleurs. Au début on a eu un frotteur, on l’a dégagé vite fait. C’est pas parce que t’es en collectivité que c’est open bar. On l’a jamais revu et c’est pas plus mal. Au-delà de ça, les com- portements déplacés ne sont pas réservés aux ronds-points : qui n’a jamais eu un problème en famille avec un cousin qui veut jouer à touche-pipi ? Quelque part, les gilets jaunes, c’est une famille. Mais je n’ai pas été au courant d’ « agressions », à part ce frotteur du début.

La police nous a expulsés un petit matin au mois de juin. On avait fait pousser des tomates dans des pneus, on a eu des poules, on a eu Pistil, notre biquette, on était partis dans un délire un peu comme à la Zad ! D’ailleurs, des gens de Notre-Dame-des-Landes sont venus nous voir, puis on est allés leur rendre visite et on est même allés contester le sommet du G7 à Biarritz au mois d’août. Je suis coquette moi, quand je vais au boulot, j’ai des cernes noirs parce que je dors pas beaucoup, alors je me maquille. Quand je suis allée à Notre-Dame-des-Landes, j’avais mon rimmel, mes trucs… j’ai rencontré là-bas des filles très coquettes, mais à leur manière, très bio. Pourquoi se payer des crèmes à 15 balles alors que tu peux te faire un gros pot toi-même et le conserver ? Quand on s’est fait déloger de Notre- Dame-des-Palettes, je suis rentrée chez moi, la télé, j’ai mis du temps à la rallumer. L’expérience ici et les visites à Notre- Dame-des-Landes m’ont marquée. Il y a quelques semaines, j’étais dans mon bureau sous les néons, je pensais aux fêtes et aux manifs, ça m’a monté les nerfs !

Petits gestes pour un antifascisme au quotidien

Ma sœur est militante aussi, mais elle va pas mettre le feu à des poubelles, elle est plus dans tout ce qui est légal. Elle m’a parlé d’une lutte en soutien à des personnes laissées sans solution par la mairie au moment de l’évacuation d’un immeuble insalubre. Je suis allée aux Restos du cœur et au Secours populaire récupérer plein de nourriture que j’ai amenée aux gens expulsés. Certains gilets jaunes étaient un peu réfractairesà ça, ils disaient que ça ne faisait pas par- tie de nos revendications. Soit, on est sortis pour le pouvoir d’achat, mais à quoi ça sert de mieux vivre en sachant qu’il y a un bébé d’un mois dehors ? Le fait qu’on soutienne des gens de nationalités différentes en dérange certains parmi les gilets jaunes, ils demandent pourquoi on aide pas « nos » SDF. Mais je suis contente parce que j’ai fini par avoir l’oreille de per- sonnes qu’on pourrait dire carrément fascistes. Même parmi les plus réfractaires au départ, certaines sont venues me donner discrètement des couches, des choses pour les gens à la rue. Je leur disais : « Eh bah tu vois que tu y viens, à la solidarité ! » Ils me répondaient: « Oh c’est bon, tais- toi! », puis on finissait par en rigoler. Là, tu te dis qu’il se passe quelque chose.

Quand Lubrizol a cramé, je suis allée manifester, j’ai mis une combinaison blanche et du noir sur ma gueule, mais bon… moi, j’ai vu le panache de ma fenêtre et je suis allée bosser, j’avais pas le choix, et ça puait dans le magasin. J’ai déjà une maladie neurologique, je ne sais pas si ça peut me déclencher un truc en plus… Tu vas avoir un cancer, tu vas attaquer en justice et ça va prendre dix ans… Ce qui a brûlé a brûlé, c’est fait.

Le mouvement des gilets jaunes continue, hier encore on était dans la rue. Un CRS poursuivait quelqu’un tout seul, on est parties à trois pour lui courir après : le pote a réussi à s’échapper. On travaille pour être bien dans nos vies, pas pour survivre. Il faut que les gens aient les couilles de se rebeller, parce que marcher le samedi, ça fait de belles cuisses, mais ça ne suffit pas.

Depuis que j’ai travaillé à l’hôpital, j’ai toujours rêvé, si jamais je gagnais à l’EuroMillions, de faire une auberge pour personnes âgées. Sait-on jamais, je vais peut-être finir par la faire, sans l’Euro- Millions, mais avec des gens de la Zad. Il y en a qui vieillissent là-bas aussi…

nddl


Article publié le 31 Mai 2020 sur Rouendanslarue.net