Janvier 15, 2021
Par CQFD
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La Une du n°194 de CQFD, illustrée par Julien Loïs {JPEG}

Lorsqu’Emmanuel Macron a contracté le coronavirus, Attac lui a souhaité « un prompt rétablissement et peut-être une forme de sagesse ». Juste retour à l’envoyeur : c’est exactement en ces termes que le président s’était adressé à Geneviève Legay, porte-parole de l’organisation altermondialiste dans les Alpes-Maritimes, après sa grave blessure à la tête provoquée par une charge policière. C’était à Nice, le 23 mars 2019, lors d’une manifestation. En plein mouvement des Gilets jaunes.

La vieille dame et l’amer

Vingt-et-un mois plus tard, à l’heure de la sieste, Geneviève Legay tarde un tantinet à décrocher son téléphone. « Je m’étais endormie… » On lui demande des nouvelles de sa santé : « Elle s’est bien améliorée. À l’hôpital, on avait dit à mes filles que, si je ne mourais pas, je serais peut-être un légume à vie. »

Geneviève Legay n’a plus d’odorat. Côté goût, elle ne reconnaît plus que le sucré et le salé : la vieille dame et l’amer, c’est du passé. Elle souffre aussi de fantosmie : « C’est une odeur fictive qui tourne dans le nez 24 heures sur 24. En général, c’est une mauvaise odeur ; moi j’ai de la chance, c’est une odeur de bergamote. »

What else ? « J’ai perdu 35 % d’audition à l’oreille droite. Et quand je marche, je tangue. Je dois aller chez le neurologue, chez l’orthoptiste, chez l’ORL… Je suis tout le temps chez le docteur, ça me pourrit la vie. »

Elle raconte une anecdote : « Une fois, je suis allée chez un expert de mon assurance ; sans me regarder, il a passé une heure à lire mon dossier médical, qui est assez épais, et puis il a relevé la tête et m’a dit : “Madame, comment se fait-il que vous soyez en vie  ?” Mon pronostic vital a été engagé. Je suis une miraculée, même si je ne crois en aucun dieu  ! » Elle rit.

Puis, rire en berne, elle évoque les autres victimes de la répression policière des deux dernières années : « Tous ceux qui ont perdu un œil, une main… les pauvres. Et ceux qui sont morts. Zineb qui fermait ses volets, Steve qui dansait. Moi je m’en sors finalement pas si mal. »

Plus tard dans la conversation, la vieille militante rappellera que les violences policières existent depuis longtemps. Et esquissera une autocritique collective : « Je pense que la gauche n’a pas été assez vigilante, que nous n’avons pas assez défendu les gens des banlieues. [Les policiers] se sont fait la main sur les Africains et les Maghrébins des banlieues… »

« Triquer du manifestant »

Ce fameux 23 mars 2019, Nice s’apprête à recevoir le président Macron et son homologue chinois. Une partie du centre-ville est interdite à tout rassemblement. Mais la joyeuse militante est quand même là, justement pour défendre la liberté de manifester – « un droit cons-ti-tu-tion-nel ». Un rassemblement de quelques dizaines de personnes, assez âgées. Calmes. Geneviève avec son drapeau pacifiste arc-en-ciel. Et le commissaire Rabah Souchi qui – saura-t-on jamais pourquoi ? – ordonne à ses hommes de charger.

Un capitaine de gendarmerie refuse d’obtempérer : dans son rapport, publié par Mediapart [1], il arguera que la charge était disproportionnée et décrira Souchi comme « un individu qui ne se maîtrise plus et qui devient presque dangereux », « hurlant » et parlant de « triquer » du manifestant. Les gendarmes mobiles ne bougent donc pas, mais des policiers obéissent au commissaire. À la fin de leur charge, Geneviève Legay est à terre, la tête ensanglantée. « Mon dernier souvenir, c’est d’avoir vu derrière moi les policiers casqués, les boucliers, les matraques. Puis je suis tombée, inconsciente, et je me suis réveillée six heures plus tard à l’hôpital. »

L’addition est sévère. Dans son livre, Celle qui n’était pas sage [2], Geneviève Legay fait le détail, en d’obscurs termes médicaux, du grave traumatisme crânien qui lui a valu près de deux mois d’hospitalisation : « hémorragie méningée frontale gauche, hématome occipital droit, hématome cérébelleux droit, fracture de l’os rocher droit, fracture de l’os pariétal droit, fracture médio-sphénoïdale ».

Le commissaire mis en examen

Depuis, un policier a reconnu avoir poussé la militante. Au vu de ses blessures, elle est persuadée qu’elle a reçu un coup de tonfa sur le crâne avant de heurter le sol.

Trois mois après les faits, le commissaire Rabah Souchi a été décoré de la médaille de la sécurité intérieure – « une honte », lâche sa victime. En novembre dernier, il a finalement été mis en examen pour complicité de violences volontaires. « Je suis très contente que ça avance, commente la vieille dame. Mais, comme j’ai dit à mes avocats : je veux toute la brochette. » En d’autres termes, Geneviève Legay aimerait voir répondre de leurs actes tous les maillons de la chaîne de commandement : le policier, le commissaire, mais aussi le directeur départemental de la sécurité publique, le préfet, le ministre de l’Intérieur (Christophe Castaner à l’époque) et Emmanuel Macron. « Reste à savoir comment la justice va terminer les choses. » Un silence, puis : « Je n’ai plus du tout confiance dans la justice française. » Comment le pourrait-elle ?

Dès le début, l’affaire a été marquée par de multiples mensonges et aberrations. Emboîtant le pas à Emmanuel Macron, le procureur de Nice a affirmé deux jours après les faits que la militante n’avait pas été touchée par le moindre policier. Il a même eu l’audace de confier l’enquête à la compagne du commissaire qui avait dirigé les opérations – opérations auxquelles elle avait elle-même participé ! Trop absurde, trop flagrant : les avocats de la militante ont réussi à obtenir le dépaysement de l’affaire, désormais instruite à Lyon.

Une famille de « droite extrême »

L’histoire de Geneviève Legay a fait le tour du monde occidental. « J’ai été contactée par des journaux des États-Unis, j’ai reçu des lettres de soutien du Chili, du Portugal, du Canada… » Un vrai choc de notoriété, pas évident à digérer : « Vous étiez quelqu’un d’insignifiant, comme tout le monde, et, du jour au lendemain, vous faites la une des journaux, des gens vous reconnaissent, veulent vous toucher. Je comprends ce que vivent les artistes : vous ne vous appartenez plus. J’ai dû aller chez le psy pour apprendre à vivre cette “gloire”. »

Victime de violences policières, gilet jaune, altermondialiste, féministe, membre de la CGT, adhérente au parti Ensemble ! et j’en oublie sans doute : Geneviève Legay est une convergence des luttes anticapitalistes à elle toute seule. À gauche, elle a quelque chose du symbole ; son histoire est un point de ralliement, un dénominateur commun à des sensibilités très diverses. Cocasse destin, pour l’aînée d’une famille de « droite extrême »…

Dans son bouquin, la septuagénaire raconte que ses parents se sont rencontrés en 1938 chez les Croix-de-Feu [3]. Que, dans le village du Tarn où elle a grandi, sa maison était la seule à arborer le drapeau national pour le 14 juillet. Qu’avec le père de ses filles, elle forma un temps, « en conformité avec l’éducation [qu’ils avaient] reçue », un couple d’ » anticommunistes primaires ». Et que, quand elle prit sa première carte à la CGT en mai 1968, ce fut sous la pression de ses collègues du Prisunic.

Le militantisme de gauche la cueillit plus tard, au mitan des années 1970, quand elle emménagea dans un nouveau quartier HLM des environs de Nice où personne n’avait songé à construire d’école. Elle adhéra à l’association des parents d’élèves. Geneviève avait franchi Legay : à partir de là, elle n’arrêta plus d’adhérer. Confédération nationale du logement, Union des femmes françaises (aujourd’hui appelée Femmes solidaires), Parti communiste (qu’elle quitta en 1989)… Devenue éducatrice spécialisée et cégétiste convaincue, elle ferrailla jusqu’à la retraite pour obtenir davantage de moyens pour les foyers de l’enfance.

« Vous croyez que ça me fait plaisir ? »

Forcément, on a posé la question. Et forcément, d’autres journalistes la lui avaient déjà posée : ses blessures lui ont-elles coupé l’envie de battre le pavé ? « Quand j’étais à l’hôpital, je leur ai répondu que, dès que je serais en état, je retournerais dans la rue. Ma première manifestation après ça, c’était en août 2019, au contre-G7 à Hendaye. Je ne tenais pas encore debout ; j’avais quelqu’un qui m’accompagnait en permanence. »

La prochaine manif au programme ? « Après-demain » : un rassemblement devant le tribunal de Nice, le 17 décembre, en soutien aux neuf militants jugés pour avoir redécoré la façade d’une agence de la Société Générale avec de la peinture biodégradable maison (du blanc de Meudon et du charbon) [4].

Sans même qu’on ait posé la question, Geneviève Legay évoque la loi « Séparatisme » : « Ils pondent des lois, ils pondent des lois et on n’arrête pas de régresser… » Et celle sur la « sécurité globale » : « Elle ne rend service à personne. Les policiers la demandent, mais je pense qu’au final elle les desservira, parce qu’elle leur permet d’être dans les instincts primaires, de fracasser du militant. Ça va les faire retourner à l’état bestial, ce qui n’a jamais élevé personne. »

La septuagénaire le répète : tant qu’elle le pourra, elle continuera de manifester, d’essayer de peser dans la balance. À ceux qui lui suggéreraient de lever le pied, elle réserve une réponse sans équivoque : « Vous croyez que ça me fait plaisir de laisser cette société-là en héritage à mes petits-enfants alors que ça fait quarante-cinq ans que je me bats pour que le monde soit meilleur  ? » Dont acte, Madame Legay.

Clair Rivière

La Une du n°194 de CQFD, illustrée par Julien Loïs {JPEG}

- Cet article a été publié dans le dossier « Vieillesses rebelles » du n°194 de CQFD, en kiosque du 2 janvier au 4 février. Voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org