Août 27, 2021
Par Les mots sont importants
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Ce livre est nĂ© d’une blague.

Une trĂšs mauvaise blague, pour ĂȘtre exact. Un soir de 1991, nous avons dĂźnĂ© avec un ami dans l’East Village, Ă  New York. Il Ă©tait accompagnĂ© d’un copain musicien, de passage en ville. Pendant le repas, ce type – dont le pedigree musical comprenait plusieurs groupes de noise rock de la fin des annĂ©es 1980 – a lancĂ© une blague :

– Quel est le pire quand on viole une gamine ?

– Devoir la tuer ensuite.

La blague Ă©tait un test, fait pour mesurer Ă  quel point vous Ă©tiez cool : si ça vous faisait rire, vous l’aviez passĂ©.

Nous avons échoué.

Plus tard, en regagnant notre appartement, nous avons commencĂ© Ă  spĂ©culer sur la raison pour laquelle, Ă  l’époque, autant de groupes issus du rock underground parlaient de tuer des femmes dans leurs chansons. AprĂšs trois heures de discussion enfiĂ©vrĂ©e, nous avions un plan de livre.

Au dĂ©part, Sex revolts a Ă©tĂ© imaginĂ© comme une enquĂȘte sur la misogynie – la masculinitĂ© dĂ©rangĂ©e et dĂ©rangeante – au sein du rock et des styles voisins de musique populaire. Mais notre pĂ©rimĂštre s’est rapidement Ă©largi pour embrasser d’autres aspects des questions de genre, tels qu’ils se manifestaient, amplifiĂ©s, dans la musique pop et ailleurs. Outre les sentiments nĂ©gatifs ou hostiles envers les femmes, toute une autre tradition du rock masculin exaltait les femmes et le « fĂ©minin Â» avec un certain mysticisme. Et puis il y avait encore le domaine, vaste et variĂ©, riche et enchevĂȘtrĂ©, des reprĂ©sentations que les femmes ont donnĂ©es elles-mĂȘmes de leur expĂ©rience genrĂ©e.

Lorsque Sex revolts a Ă©tĂ© publiĂ© pour la premiĂšre fois en 1995 – chez Serpent’s Tail, une maison d’édition indĂ©pendante, au Royaume-Uni et chez Harvard University Press aux États-Unis, le livre tombait Ă  point nommĂ© : il surfait sur la vague d’une expression musicale fĂ©minine vigoureuse, reprĂ©sentĂ©e par des figures comme Courtney Love, P. J. Harvey ou Liz Phair, et par le mouvement des riot grrrls. Sex revolts a suscitĂ© beaucoup d’intĂ©rĂȘt, la plupart du temps positif – mĂȘme si certaines plumes de la critique Ă©tats-unienne, souvent des femmes Ă©tonnamment, se sont montrĂ©es prĂ©occupĂ©es par le fait que notre analyse des sous-courants misogynes dans l’histoire du rock Ă©tait exagĂ©rĂ©e, voire « injuste Â» pour les hommes !

À mesure que les annĂ©es 1990 avançaient, la culture populaire a empruntĂ©, comme on pouvait s’y attendre, de multiples tournants et la question du genre – autrefois si brĂ»lante – a semblĂ© repasser quelque peu Ă  l’arriĂšre-plan. D’autres questions – liĂ©es Ă  la race, Ă  la classe, Ă  la technologie – sont venues occuper le devant de la scĂšne. En relisant Sex revolts aujourd’hui, il y a incontestablement des Ă©lĂ©ments qui paraissent ancrĂ©s dans son contexte d’écriture : des thĂ©ories et des prĂ©occupations qui appartiennent clairement au dĂ©but des annĂ©es 1990, des groupes et des artistes qui n’ont pas survĂ©cu pour devenir des points de repĂšre. Mais si certains aspects de l’ouvrage font de celui-ci une « curiositĂ© d’époque Â», d’autres semblent avoir retrouvĂ© tout leur relief Ă  l’heure oĂč nous Ă©crivons ces lignes. Au risque de nous auto-congratuler pour notre prescience, on pourrait presque dire que, Ă  certains Ă©gards, Sex revolts Ă©tait en avance sur son temps.

La premiĂšre partie du livre, qui aborde ce que nous avons appelĂ© les « misogynies rebelles Â», fait moins Ă©cho Ă  la scĂšne musicale actuelle (mĂȘme si la misogynie s’y porte bien, notamment dans le monde de la trap) qu’à la scĂšne politique mondiale. On y observe la recrudescence d’un culte de la puissance du mĂąle alpha et de son corollaire, un anti-fĂ©minisme violent et explicite. Conjointement, ils forment la pierre angulaire d’un projet politique international qui vise Ă  rĂ©instaurer les valeurs traditionnelles, y compris les hiĂ©rarchies de genre et les rĂŽles sexuels. Ainsi que le montre Angela Nagle dans Kill All Normies : Online Culture Wars from 4chan and Tumblr to Trump and the Alt-Right – un ouvrage polĂ©mique largement dĂ©battu aprĂšs sa parution en 2017 et qui utilise certaines idĂ©es de Sex revolts pour appuyer son propos –, l’essor de l’alt-right suppose le dĂ©placement des stratĂ©gies d’outrage et de provocation issues de la gauche culturelle permissive, leur prĂ©cĂ©dent foyer, vers les franges les plus sinistres et les plus rĂ©actionnaires du proto-fascisme et du libertarianisme anarcho-capitaliste. La version machiste de la libertĂ© qui avait Ă©clos dans les annĂ©es 1950 et 1960 autour de personnalitĂ©s comme Lenny Bruce, les poĂštes beat et les Yippies [1] – une franchise abrasive, un refus de l’autocensure, un usage des injures et des qualificatifs insultants censĂ© dĂ©samorcer leur pouvoir – a Ă©tĂ© adoptĂ©e par les personnes mĂȘme qui, Ă  l’époque, auraient reprĂ©sentĂ© l’ennemi de la contre-culture.

LĂ  oĂč la contre-culture ciblait autrefois la bourgeoisie chrĂ©tienne prude et austĂšre, ce sont dĂ©sormais les forces progressistes qui sont attaquĂ©es par des actes de langage dĂ©libĂ©rĂ©ment insultants – et parfois des agressions physiques. Il y a de nouvelles normes Ă  profaner, de nouveaux conformistes (normies) Ă  Ă©nerver, et les croisĂ©s de l’injustice sociale prĂŽnĂ©e par l’alt-right piĂ©tinent joyeusement les piĂ©tĂ©s et les vertus que dĂ©fendent libĂ©raux et progressistes. L’économie libidinale qui sous-tend cette nouvelle contre-culture d’extrĂȘme droite est dangereusement proche de sa prĂ©curseuse des annĂ©es 1950-1960. Parmi les personnalitĂ©s publiques issues des rangs de l’alt-right, l’une des plus tristement cĂ©lĂšbres et mĂ©diatiques s’est ainsi insurgĂ©e contre une culture dominante « de maternage et [de] flicage du langage Â»  [2]. Le terme genrĂ© « maternage Â» – l’autoritĂ© fĂ©minine de type matrone, qui mĂšne Ă  la baguette les vilains garçons et rĂ©prime leur inconduite – ne rappelle que trop la figure de l’infirmiĂšre Ratched dans Vol au-dessus d’un nid de coucou (One Flew Over the Cuckoo’s Nest) de Ken Kesey, un personnage qui muselle l’énergie virile de ces hommes de banlieues pavillonnaires venus s’échouer dans son service pour malades mentaux.

L’irritation paranoĂŻaque que l’alt-right nourrit Ă  l’égard du « politiquement correct Â», des espaces sĂ©curisĂ©s ou positifs (safe space), des mises en garde contre un contenu potentiellement choquant (trigger warnings [3]), etc., dĂ©coule de sa conviction viscĂ©rale que ces dispositions constituent des obstacles intolĂ©rables au droit masculin de mĂ©priser. Aujourd’hui, la sensibilitĂ© – Ă  soi-mĂȘme ou aux vulnĂ©rabilitĂ©s d’autrui – est largement perçue comme un signe de faiblesse et de fragilitĂ© excessive (en tĂ©moigne le terme « snowflake Â» [4]), qu’il faut neutraliser en fortifiant notre cuirasse caractĂ©rielle. De façon similaire, les hommes qui se revendiquent fĂ©ministes ou adoptent une conduite moins agressive et non dominante sont dĂ©noncĂ©s comme effĂ©minĂ©s et domestiquĂ©s (ce sont des « cucks Â», contraction de « cuckholded Â» [5] – un homme qui n’a pas su garantir la possession de sa femme).

Si le mot « cuck Â» vient de la culture pornographique internet, « snowflake Â» apparaĂźt pour la premiĂšre fois dans le roman de Chuck Palahniuk, Fight Club, sorti un an aprĂšs Sex revolts. Dans Fight Club, de jeunes hommes dĂ©boussolĂ©s et en colĂšre s’insurgent contre le consumĂ©risme mĂ©trosexuel et les modes adoucies du « Nouvel Homme Â», qu’ils vivent comme une dĂ©cadence insidieuse et tentatrice les affaiblissant de l’intĂ©rieur. Les solutions auxquelles ils en arrivent rappellent l’aphorisme de Nietzsche : « En temps de paix, l’homme belliqueux s’en prend Ă  lui-mĂȘme. Â»

Ce n’est pas tant qu’il y a une crise de la masculinitĂ© aujourd’hui – des hommes qui ne parviennent pas Ă  se trouver ou ne savent pas comment se comporter, Ă  cette Ă©poque oĂč le travail cĂ©rĂ©bral du traitement de l’information a rendu obsolĂšte le labeur physique extĂ©nuant et oĂč la plupart d’entre eux ne serviront jamais dans l’armĂ©e –, mais que la masculinitĂ© elle-mĂȘme est crise. C’est une matrice de contradictions et de conflits, de pulsions et de dĂ©sirs morcelĂ©s, qui ne peuvent jamais trouver d’équilibre et qui nĂ©cessitent donc de se rĂ©soudre dans une libĂ©ration explosive, ou bien d’ĂȘtre matĂ©s Ă  coups de sĂ©datifs.

Le parcours qui s’étend depuis la sombre satire de Palahniuk jusqu’au proto-fascisme d’aujourd’hui entraĂźne une rĂ©surgence du « momisme Â», cette tendance culturelle Ă©tats-unienne de l’aprĂšs- Seconde Guerre mondiale, que nous considĂ©rons dans Sex revolts comme un prĂ©liminaire Ă  l’émergence de la contre-culture et de la rĂ©bellion rock. Le dĂ©veloppement du consumĂ©risme, du divertissement mĂ©diatique de masse et des pĂ©riphĂ©ries urbaines a Ă©tĂ© assimilĂ© par certains critiques Ă©tats-uniens Ă  un matriarcat Ă©masculant et domesticateur, ayant Ă©touffĂ© jusqu’à sa quasi-extinction le modĂšle du pionnier sur lequel la nation avait Ă©tĂ© bĂątie, celui de la masculinitĂ© robuste et martiale. Aux États-Unis, on repĂšre la survivance de ces rĂ©flexes dans l’obsession paranoĂŻaque pour le droit Ă  la dĂ©tention d’armes Ă  feu. Un musicien comme Ted Nugent, hard rockeur pro-Trump et fanatique de chasse – qui, allez savoir pourquoi, n’a jamais atterri entre les pages de ce livre malgrĂ© son personnage d’« homme sauvage Â» en pagne et le phallisme de son jeu de guitare –, illustre bien comment la rĂ©bellion peut se transformer en rĂ©action hargneuse. Dans sa vision du monde, MĂšre Nature est un banquet Ă  ciel ouvert offert au chasseur. De lĂ , il n’y a qu’un pas Ă  franchir vers les industries extractives et leur dĂ©termination Ă  repousser les protections environnementales pour mieux violer et saccager les richesses terrestres. En anglais, le mot « fracking Â» sonne comme l’acte sexuel violateur qu’il est presque littĂ©ralement [6].

L’ouvrage du chercheur allemand Klaus Theweleit, MĂ€nner-phantasien, paru en 1977  [7], est l’une des influences majeures de Sex revolts. Cette enquĂȘte sur la psychĂ© proto-fasciste s’appuie largement sur les Ă©crits des Freikorps, publiĂ©s dans le sillage immĂ©diat de la Grande Guerre [8]. Ces derniĂšres annĂ©es, c’est avec effroi que nous avons vu resurgir les tropes rhĂ©toriques qui imprĂšgnent les analyses de Theweleit – « les marais de la corruption Â» [9], les vagues infectieuses d’immigrants porteurs de maladies et de criminalitĂ©, l’urgente nĂ©cessitĂ© d’ériger des murs de dĂ©fense pour endiguer ces flots menaçants – lors des campagnes Ă©lectorales dans tout le monde occidental.

Bien que les femmes puissent ressentir l’attrait du dĂ©sir fasciste, il ne fait aucun doute que les hommes sont en proie Ă  ces prĂ©occupations avec une intensitĂ© toute particuliĂšre : si elles relĂšvent bien d’enjeux ou de problĂšmes politiques concrets, elles sont autant de dĂ©placements, de compensations, de procurations et de dĂ©fĂ©rences fantasmatiques dans la lutte psychique intĂ©rieure d’un modĂšle de masculinitĂ© en train de s’éroder, et de plus en plus inappropriĂ©. Étant donnĂ© l’essor mondial de dirigeants autoritaires qui tentent d’outrepasser la dĂ©mocratie parlementaire et le systĂšme judiciaire de leurs pays respectifs, il est frappant de constater que l’un des principaux sites internet des courants nĂ©o-masculinistes s’appelle « Return of Kings Â» (le retour des Rois). DestinĂ© aux jeunes hommes qui angoissent Ă  l’idĂ©e de perdre leur statut et de ne pas trouver leur rĂŽle dans la sociĂ©tĂ©, ce site prodigue des conseils pour les aider Ă  rĂ©cupĂ©rer leur « droit de naissance Â» : la domination du mĂąle alpha. Il se trouve que les symboles de la « royautĂ© Â» dans le rock sont l’un des thĂšmes que ce livre explore. Et l’ouvrage majeur de Theweleit, aprĂšs FantasmĂąlgories, est une sĂ©rie de livres rĂ©unis sous le nom de Buch der Könige (Le Livre des Rois).

Il n’est pas besoin d’ĂȘtre particuliĂšrement observateur pour constater que l’autoritarisme, le masculinisme, le militarisme et l’exploitation hyper-industrielle de la nature se rangent d’un mĂȘme cĂŽtĂ© ; lĂ  oĂč le collectivisme, le fĂ©minisme, le pacifisme et l’écologie s’alignent logiquement de l’autre. Dans Sex revolts, toutefois, nous traquons les maniĂšres dont ces polaritĂ©s se reflĂštent Ă  travers l’histoire du rock : en dĂ©finissant la rĂ©bellion rock comme un aventurisme Ă©nergique et dominateur, qui coupe les ponts avec les contraintes du foyer et impose sa sauvagerie au monde, nous avançons l’idĂ©e d’un contre-courant qui se manifeste d’abord dans le psychĂ©dĂ©lisme pour ensuite culminer avec la musique ambient (une sorte de rĂ©bellion contre la rĂ©bellion), la passivitĂ© du « mĂąle doux Â» et l’abandon par la dissolution de l’ego.

Un schĂ©ma aussi sĂ©vĂšrement dĂ©limitĂ© s’expose inĂ©vitablement Ă  la sur-interprĂ©tation et Ă  la gĂ©nĂ©ralisation. En visant les vĂ©ritĂ©s les plus grandes, on peut passer Ă  cĂŽtĂ© des exceptions subtiles qui compliquent l’équation. Mais rappelons que ce livre n’a pas pour ambition de raconter toute l’histoire du rock, ni comme forme musicale, ni comme culture. Le rock ne se rĂ©duit pas aux psycho-dynamiques de genre : il y a la guitare Ă©lectrique, il y a la danse, le concept de jeunesse, et puis la collision entre les traditions musicales locales Ă©tats-uniennes et les mĂ©dias de masse, et les drogues, et les technologies de l’enregistrement, et
 probablement une autre demi- douzaine de sujets majeurs, au bas mot !




Source: Lmsi.net