« Du cinquième au septième mois de grossesse, j’ai ressenti un pic de libido comme ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps, raconte Nora [1], enceinte de neuf mois. J’avais tout le temps envie de faire l’amour, mais pas forcément à deux : je me masturbais tous les jours, surtout pendant mes insomnies. Mon compagnon m’a fait beaucoup de cunnilingus aussi. La pénétration, une fois j’ai eu mal alors on ne l’a plus fait après. Et j’ai eu des orgasmes incroyables avec mes seins  ! » Comme Nora, de nombreuses femmes témoignent d’une montée du désir sexuel pendant une partie de leur grossesse, parfois accompagnée de fantasmes nouveaux : « À un moment, j’ai fait une fixette sur les vidéos pornos d’hommes gays, se souvient Pauline. Je n’en avais jamais vu avant et je me suis mise à en regarder plein. Je les trouvais touchants, excitants, j’ai beaucoup joui. »

D’autres femmes, au contraire, n’ont plus envie de faire l’amour, à cause de la fatigue, des nausées ; par gêne vis-à-vis du fœtus ou encore par simple désintérêt. Quant à Oriane, qui a été « très en forme » pendant les neuf mois, elle souligne : « Désir, pratiques, nombre de rapports… ma grossesse n’a rien changé du tout. On en rigolait avec ma femme, car on s’était préparées à de grands bouleversements ! »

La grossesse, c’est souvent un rapport à son propre corps qui évolue. Les divers maux peuvent être franchement désagréables et il faut composer avec un ventre imposant, des seins plus lourds, une mobilité ralentie. Pour certaines femmes, il peut être important d’apprivoiser ces nouveautés avant de se sentir à l’aise dans l’intimité avec son, sa ou ses partenaires. « Sur les sites pornos, j’ai découvert qu’il y avait une catégorie “femme enceinte”, poursuit Nora. Malgré le côté fétichisation, ça m’a fait du bien de voir ces femmes, ça m’a donné confiance. Un jour, j’avais essayé de cacher mon ventre quand on faisait l’amour… »

Sexualité et accouchement, le tabou ultime

Fantasmes, plaisir, pratiques hors du parcours imposé de la pénétration vaginale par un pénis… la sexualité pendant la grossesse est un sujet peu documenté [2]. Dans l’imaginaire collectif, la « bonne mère » doit se tenir éloignée de ses désirs sexuels et dédier son corps tout entier, de manière sacrificielle, à son enfant né.e ou à naître. Mais le tabou ultime, c’est d’envisager que l’accouchement puisse être un événement de la sexualité. Et pourtant : avoir du plaisir, jouir, libère de l’ocytocine, une hormone propice au déclenchement du travail. Quand le terme approche, il n’est pas rare de se passer en douce le mot que faire l’amour, se caresser, être massée peut mettre en route un accouchement qui se fait attendre. Par ailleurs, quelques femmes racontent s’être masturbées pendant les contractions afin de soulager la douleur, grâce à l’action des endorphines [3] – il est tout de même regrettable que l’interdit moral soit si pesant à ce sujet, surtout quand on connaît l’intensité de certaines contractions… Nora, qui devrait accoucher à domicile, a prévenu sa sage-femme : « Il y a peut-être des moments où j’aurai envie d’être seule… »

Quant aux récits d’ » accouchement orgasmique », ils sont rarissimes et discrédités. « Pourtant, en naissant, un bébé fait pression sur les zones érogènes parmi les plus importantes de notre corps (les piliers du clitoris, par exemple), écrivent les autrices de l’ouvrage Notre corps, nous-mêmes [4]. Il serait donc pour le moins étonnant qu’aucune femme n’ait jamais joui en accouchant. » Pauline a vécu quelque chose de cet ordre à la fin de son deuxième accouchement : « La tête de ma fille est restée quelques instants à moitié sortie de mon vagin, serrée contre les parois. J’ai trouvé ça très agréable, après avoir été prise dans une tempête de contractions très douloureuses. Je n’avais plus cet empressement à ce qu’elle sorte. J’ai vite été rattrapée par la contraction suivante et elle est née dans une vague de douceur. Quand je repense à ce moment, à chaque fois, j’ai une excitation qui monte, une érection [du clitoris]. » Même si les raisons pour lesquelles une parturiente [5] peut ressentir du plaisir sont multiples, et si cela ne doit en aucun cas devenir une énième injonction, trop nombreuses sont celles qui, à l’inverse, ont un vécu traumatique de leur accouchement à cause de conditions maltraitantes, déshumanisantes et centrées sur les besoins des services hospitaliers.

« Il a fait comme si de rien n’était »

Quelle que soit la façon dont il s’est déroulé, l’accouchement est un événement qui chamboule beaucoup de choses dans la sexualité. Et ce, en particulier parce que la pénétration vaginale reste quasiment incontournable dans les relations hétérosexuelles : « J’ai eu le sentiment de revivre une première fois, j’ai eu mal » raconte par exemple Sylvie, mère de deux enfants. Pour son amie Juliette, le premier rapport sexuel, deux mois après la naissance de sa fille il y a sept ans, a été « très très compliqué ». Elle raconte : « Je me suis sentie forcée, j’étais totalement passive. Mon corps venait de vivre un truc de fou qui te transforme à vie, alors je m’attendais à ce que ça transforme aussi notre sexualité, que mon compagnon voie mon corps comme ayant porté un enfant et accouché. Mais lui, il a fait comme si de rien n’était, il a fait comme avant. » Elle ajoute : « J’avais besoin qu’il soit à mon écoute sexuellement. Surtout qu’avant c’est toujours moi qui étais dans ce rôle. J’ai trouvé ça super violent. À partir de là, ma sexualité avec lui est devenue problématique. Il avait une forte libido, ça me mettait la pression. » En parallèle, Juliette découvre des écrits féministes et se met à questionner la centralité de la pénétration : « On en a beaucoup discuté mais c’est resté un challenge indépassable. Si j’avais ouvert les cuisses aussi souvent qu’il le voulait, aujourd’hui on ne serait pas séparés. »

Après un accouchement et en particulier après une épisiotomie ou une déchirure périnéale, tout comme dans le reste de la vie, la pénétration comme « passage obligé » pendant les rapports hétérosexuels constitue une grande violence pour nombre de femmes, sans être jamais questionnée, ou presque. « Lors d’une visite pour vérifier comment se portait mon périnée deux mois après l’accouchement, ma sage-femme m’a demandé si on avait repris des rapports sexuels, explique Asma, qui a accouché il y a quelques mois. Elle n’a pas précisé “avec pénétration” tellement c’était une évidence pour elle… Comme si sans pénétration, on ne faisait pas vraiment l’amour. Quand j’ai répondu “oui”, elle s’est exclamée “C’est bien  !”, avant même de me demander si ça m’avait fait mal  ! » Les femmes sont simplement censées s’en accommoder du mieux qu’elles peuvent : « Après l’accouchement, si votre corps ne vous le permet pas encore, mieux vaut privilégier des positions qui offrent une pénétration peu intense », peut-on ainsi lire dans un article intitulé « Pour une sexualité épanouie après bébé » (sic) sur le site MagicMaman.com. Elles doivent également jongler avec l’injonction à ne « reprendre » une sexualité ni trop tard… ni trop tôt. « À mon initiative, j’ai eu un rapport avec cunni et pénétration dix jours après avoir accouché, explique Pauline. Lors de la visite un mois après, je n’ai pas osé le dire à la sage-femme. J’avais l’impression que c’était honteux, ça faisait un peu la femme obsédée par son plaisir sexuel alors qu’elle vient de devenir mère. »

« Ça brouille la frontière maternité-sexualité »

Il y a aussi le rapport érotique aux seins qui peut changer : « Depuis une opération, je ne supportais pas qu’on les touche, qu’on les embrasse, poursuit Pauline. L’allaitement a complètement transformé ça. Les débuts ont été difficiles, j’avais super mal. Mais avec les dix tétées par jour, ils se sont “endurcis”  ! Maintenant, mes seins font partie de ma sexualité, ils me procurent beaucoup de plaisir. » Quant à Asma, elle témoigne avoir souvent eu, à l’approche d’un orgasme, « les seins qui gonflent, qui durcissent puis des jets de lait puissants qui sortent. La première fois, ça m’a un peu gênée vis-à-vis de mon mec. Ça brouille la frontière maternité-sexualité, surtout que dix minutes après j’allaitais à nouveau. Mais c’était vraiment très agréable  ! » Pour Sylvie, au contraire, « les seins, c’est à mes enfants maintenant. Je ne supporte pas que mon mec en fasse un des organes érotiques, ça me met en colère. »

« Le soir, j’ai juste envie d’être enfin seule »

La parentalité provoque souvent une baisse de libido. Certaines femmes expliquent par exemple que leurs besoins sensuels sont comblés par leurs enfants, à l’instar d’Asma : » [Mon bébé] tète plusieurs fois par jour, tout en caressant mes seins, mon ventre, mon dos avec ses petits doigts. » Il y a aussi le manque de temps. À cet égard, les inégalités de genre ont une influence considérable : « Au-delà de la pression à la pénétration, pour moi il y a vraiment une question de disponibilité différente, note Sylvie. Mon compagnon, j’ai l’impression qu’il n’est jamais en surcharge cognitive la journée, le soir il est dispo pour faire l’amour, passer du temps ensemble, discuter. Alors que moi je suis crevée, j’ai juste envie d’être enfin seule et tranquille. » Juliette acquiesce, ajoutant que « l’enfer, c’est de se dire que tu ne peux pas l’embrasser sans que ça signifie qu’il faut que ça se termine en rapport sexuel. Parfois, tu as juste envie d’un baiser ou qu’on te lèche le bras. C’est horrible parce que tu te prives d’une sensualité dont tu as envie et besoin, après avoir donné tant aux enfants au niveau émotionnel pendant la journée. »

Faire les courses (et préparer la liste), cuisiner, faire le ménage, avoir l’œil sur les horaires ; être en lien avec la crèche, l’école et les services sociaux ; suivre les devoirs, changer les couches et donner le bain ; trier les vêtements, organiser les anniversaires… Dans le couple hétérosexuel, si les hommes participaient enfin à hauteur égale aux tâches [6] et à la charge mentale correspondante, les mères trouveraient le temps de se tourner vers leurs envies, leurs désirs, qu’ils soient sexuels ou autre.

Mathilde Blézat

La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est un extrait d’un dossier de 17 pages consacré aux sexualités, publié sur papier dans le numéro 189 de CQFD, en kiosque du 3 juillet au 3 septembre. Voir le sommaire du journal.

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Article publié le 02 Août 2020 sur Cqfd-journal.org