DĂ©cembre 16, 2021
Par Le Monde Libertaire
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PlutĂŽt l’insurrection que la guerre ?

De quel antimilitarisme parle-t-on ? Avant 1914, celui-ci peut ĂȘtre une condamnation de l’armĂ©e briseuse de grĂšves, au service du capitalisme ou une critique du service militaire, des guerres coloniales, voire une mĂ©thode de renversement du pouvoir en retournant les armes contre la bourgeoisie. Il est d’autres nuances avec cet outil qu’est la grĂšve gĂ©nĂ©rale. Pourtant actif, virulent mĂȘme, l’antimilitarisme rĂ©volutionnaire incapable d’éviter la guerre divise durablement ses partisans. Pour Guy Dechesne, dans son ouvrage Un siĂšcle d’antimilitarisme rĂ©volutionnaire, « la PremiĂšre guerre mondiale est l’échec tragique et simultanĂ© de la rĂ©volution et de l’antimilitarisme Â».

La question fondamentale Ă  la lecture de ce livre est bien de se demander comment les prolĂ©taires des pays europĂ©ens, les partis politiques socialistes dans leurs diffĂ©rentes nuances ont pu se lancer dans cette effroyable tuerie, faisant voler en Ă©clats le concept de l’internationale et de la solidaritĂ© de classe. Pourtant rappelons-nous, la mise Ă  bas de la colonne VendĂŽme pendant la Commune devait constituer le symbole de la fin des conflits entre les peuples. L’AIT devait ouvrir Ă  la solidaritĂ© ouvriĂšre. Edouard Vaillant, en 1889, Ă©crit aux allemands : « Chez vous comme chez nous, le militarisme est la forme la plus odieuse et la plus dangereuse de la rĂ©action. Â» A Fourmies en 1891, la troupe tire sur une manifestation de grĂ©vistes qui revendique la journĂ©e de huit heures, rĂ©sultat : 10 morts et 35 blessĂ©s. (Cf sur ce site l’article Fourmies la rouge dans la chronique Des idĂ©es et des luttes 12 juillet 2021) L’opposition Ă  l’armĂ©e et Ă  la guerre est virulente en ces temps.

Un effet de raz de marée

Et pourtant, les responsables du SPD comme Bebel se dĂ©clarent prĂȘts Ă  dĂ©fendre la patrie. En France Jules Guesde fait preuve de circonvolutions intellectuelles Ă©tonnantes. Certes tout le monde souligne qu’il faut s’opposer Ă  la guerre mais tout le monde y vient et en quelques jours c’est un raz de marĂ©e, si bien restituĂ© dans le roman Les Thibault de Roger Martin du Gard ou analysĂ© dans l’essai Les Somnambules de Christopher Clark. Guy Dechesne montre bien cette Ă©volution. Les textes de la fin du XIXĂšme siĂšcle appellent Ă  la grĂšve, au refus de se soumettre au service militaire, des hommes comme Janvion, Yvetot, Armand sont arrĂȘtĂ©s pour insubordination ou autres infractions liĂ©es Ă  l’atteinte au patriotisme. La CGT appelle Ă  la rĂ©volte, Clemenceau qui a assurĂ© sa mutation, rĂ©prime sans Ă©tat d’ñme. Au sein du mouvement ouvrier, les rĂ©actions sont diverses et, peut-ĂȘtre parce que nous connaissons la fin de l’histoire, apparaissent nettement les divisions, les accents de nationalisme face au pangermanisme et au panslavisme. Certains responsables estimeront mĂȘme que la guerre peut avoir un effet bienfaisant dans l’avancĂ©e rĂ©volutionnaire. D’autres, minoritaires, apporteront leur soutien aux insoumis par leur exfiltration et l’instauration du Sou du soldat.

D’étonnants revirements

Le lecteur observera le revirement d’antimilitaristes les plus virulents dont le plus cĂ©lĂšbre est sans aucun doute Gustave HervĂ©. C’est aussi l’un des apports du livre de Guy Dechesne que de prĂ©senter nombre de citations et de les confronter aux faits. Les plus excessifs seront souvent les plus ardents dĂ©fenseurs de l’Union sacrĂ©e. Des militants comme Malatesta ou Louis Lecoin dĂ©jĂ  actif en 1912 seront bien isolĂ©s. Personne n’est dupe des propos de congrĂšs. Comme l’écrit l’ancien communard Maxime Vuillaume : « Les rĂ©solutions du CongrĂšs socialiste ne doivent effrayer personne. Elles sont Ă  notre avis de pure forme. Â»

A l’approche du conflit, les femmes sont les plus mobilisĂ©es. Les instituteurs de l’Ecole Ă©mancipĂ©e sont poursuivis. En Allemagne, les opposants Ă  la guerre sont arrĂȘtĂ©s. Pendant la guerre, participer aux confĂ©rences de Zimmerwald, de Kienthal qui regroupaient les opposants Ă  la poursuite du conflit entraĂźne des peines de prison pour dĂ©lit politique. AprĂšs novembre 1918, l’antimilitarisme s’affaiblit surement. Les communistes reprendront un temps le flambeau pour mieux retourner leur veste. La CGT participe Ă  l’effort de guerre en 1938, ce qui fait rĂ©agir Le Libertaire, « Qui aurait pu prĂ©voir qu’un jour, par simple dĂ©cision de quelques bureaucrates trahissant leur mandat, les cotisations syndicales serviraient Ă  nourrir la guerre Â».

Et Guy Dechesne de conclure par une interpellation du lecteur : « Un antimilitarisme cohĂ©rent peut-il atteindre pleinement son but dans la sociĂ©tĂ© actuelle ou une rĂ©volution prĂ©alable est-elle nĂ©cessaire ? [
] Quoi qu’il en soit, le chemin est long avant d’atteindre une sociĂ©tĂ© dĂ©militarisĂ©e. Â»

‱ Guy Dechesne
Un siĂšcle d’antimilitarisme rĂ©volutionnaire
Socialistes, anarchistes, syndicalistes et féministes 1849-1939
Ed. Atelier de création libertaire, 2021

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Source: Monde-libertaire.fr