Octobre 23, 2021
Par Le Monde Libertaire
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« Pour venger ma vie ! »

Curieux petit livre et si dĂ©rangeant que celui que nous proposent les Ă©ditions Inculte : Luigi Lucheni, l’anarchiste qui tua Sissi. Le fait est connu, pour ne pas Ă©crire cĂ©lĂ©brissime. Le 10 septembre 1898, alors en villĂ©giature sur les bords du lac LĂ©man, Elisabeth, impĂ©ratrice d’Autriche et reine de Hongrie, est poignardĂ©e par l’ouvrier italien Luigi Lucheni et dĂ©cĂšde quelques instants plus tard. L’assassin est arrĂȘtĂ©, sera jugĂ© et condamnĂ© le 12 novembre de la mĂȘme annĂ©e Ă  la rĂ©clusion perpĂ©tuelle.

Tout le monde connaĂźt la victime Sissi, ne serait-ce que par le cinĂ©ma et les miĂšvreries qui dĂ©coulent des films Ă  succĂšs dont elle est l’objet. Mais lui, qui est-il ? Il se prĂ©sente comme anarchiste, se rĂ©fĂšre Ă  Michel Bakounine. Il deviendrait presque un des symboles de la propagande par le fait. Lors des interrogatoires, il dĂ©clare vouloir venger sa vie et souligne les souffrances qu’il subit dĂšs sa toute petite enfance. Devant la cour qui le juge, il affirme ĂȘtre prĂȘt Ă  recommencer. Lombroso, mĂ©decin lĂ©giste partisan de la thĂ©orie de la prĂ©destination criminelle, procĂšde Ă  son examen et lui trouve un grand nombre de « caractĂšres de dĂ©gĂ©nĂ©rescence communs aux Ă©pileptiques et aux criminels purs ». Chacun apprĂ©ciera le sens et le choix des mots. Avec une telle charge d’un des pontes de la mĂ©decine lĂ©gale de l’époque, difficile pour Lucheni au moins de se faire entendre. Il est condamnĂ© d’office. On pourrait Ă©couter ses motifs, comprendre le sens de son geste mais en le dĂ©clarant dĂ©bile, la cause est entendue. Il est condamnĂ© Ă  perpĂ©tuitĂ©. Certes, il a tuĂ© une personne qu’il considĂšre comme un symbole d’une sociĂ©tĂ© fondamentalement inĂ©galitaire mais pourquoi ? Cette question n’est guĂšre creusĂ©e par les juges.

Manier sa langue pour « dire »
En prison, il lit, se cultive, Ă©crit. Il entend manier sa langue pour « dire ». Ce qu’il n’a pas pu exprimer lors du procĂšs, il va l’écrire, le dĂ©verser avec fougue Ă  la face de la sociĂ©tĂ©. Quatre cahiers regroupent ses positions, ses cris
 car c’est un cri qui ressort de ses textes, expression d’une immense souffrance. A noter que sur les quatre, un seul nous soit parvenu
 LĂ  aussi, pourquoi ? Perdus, volĂ©s ou subtilisĂ©s dans quel intĂ©rĂȘt ? Une sociĂ©tĂ© et ses composantes coercitives, un homme et ses souffrances, face Ă  face sans dialogue mĂȘme pas pour comprendre.

Pour lui c’est la sociĂ©tĂ© qui est coupable. Il souhaite mettre Ă  nu l’injustice systĂ©mique de cette sociĂ©tĂ© bourgeoise. En politisant le rĂ©cit de sa vie, il transforme son autobiographie en pamphlet, en critique sociale. Il veut dĂ©montrer que la sociĂ©tĂ©, ses lois, ses gouvernants et la classe sociale dominante portent une responsabilitĂ© Ă©crasante dans l’accomplissement de cet assassinat. Pour HervĂ© Lecorre, prĂ©facier de l’ouvrage, « la voix de Luigi Luccheni, Ă©raillĂ©e de rage et d’émotion, s’adresse Ă  nous, par-delĂ  les dĂ©cennies, parce qu’elle oblige, toujours vibrante, le lecteur Ă  s’interroger sur la façon dont nos sociĂ©tĂ©s contemporaines continuent, selon d’autres modalitĂ©s, de fabriquer misĂšre, injustices et violences, de se barricader derriĂšre des lois toujours plus rĂ©pressives et de jeter les rĂ©prouvĂ©s dans des prisons toujours plus surpeuplĂ©es. »

Un cri de rage sourde et Ă©clatante

Oui c’est un cri de rage sourde parfois, Ă©clatante souvent. Il interpelle le lecteur, il le rend mal Ă  l’aise par les contenus de ses accusations sur la misĂšre sociale. Toute proportion gardĂ©e, il y a des Ă©chos des MisĂ©rables d’Hugo, des textes de VallĂšs, voire des mystĂšres de Paris de Sue. Cette misĂšre qu’il dĂ©crit en Italie, elle est internationale et nombre de romans de l’époque en reprennent les antiennes. Jean Genet n’est pas loin. Certains passages se retrouveraient en pleine actualitĂ©.

Il interpelle aussi les scientifiques qui jugent les accusĂ©s, il doute du progrĂšs, Lombroso est passĂ© par lĂ . Une forme de dĂ©sespoir. Il n’est pas stupide mais bien au contraire conscient de son geste et de sa situation. Il agonira aussi les journalistes avides de sensationnel et superficiels dans l’analyse.

En fait, c’est un enfant abandonnĂ©, nĂ© Ă  Paris, placĂ© dans un hospice italien Ă  Parme. La vie de l’hospice est triste, terne, sous la fĂ©rule des surveillants. TrĂšs tĂŽt ces enfants sont placĂ©s dans des familles rĂ©munĂ©rĂ©es pour ce placement, ils connaissent l’exploitation. Vous lirez des pages dures, une ambiance sordide, des individus de la pire espĂšce. Lucheni lance : « Puis, si vous tenez vraiment Ă  faire d’eux des hommes moins malheureux, eh bien, changez les rĂšglements qui dirigent actuellement cette Ɠuvre [l’hospice] ; et au lieu de rĂ©tribuer ceux qui viendront vous demander vos protĂ©gĂ©s, exigez d’eux un gage assez Ă©levĂ© pour rĂ©pondre de la vie qu’ils vous demandent ». Il poursuit : « C’est ici oĂč je trouve que l’imagination des romanciers – j’entends les romanciers qui ont pris pour tĂąche de mettre en clair les dessous de l’état social – est une pure mesquinerie si on la compare Ă  la rĂ©alitĂ©. »

Francis PIAN

Luigi Lucheni, l’anarchiste qui tua Sissi, MĂ©moires, Luigi Luccheni. Ed. Inculte, 2021




Source: Monde-libertaire.fr