Août 23, 2021
Par Le Monde Libertaire
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La PremiĂšre internationale ?

De quelle internationale parle-t-on ? Aujourd’hui, la notion mĂȘme d’internationale fait penser aux marchĂ©s financiers et aux multinationales. Il faut dire que les communistes ont largement contribuĂ© Ă  casser cet idĂ©al. La premiĂšre internationale ou Association internationale des travailleurs (AIT) dont Mathieu LĂ©onard va nous retracer l’histoire dans son livre paru aux Ă©ditions La Fabrique, « a Ă©tĂ© une tentative inĂ©dite, celle de l’organisation fraternelle de militants ouvriers dĂ©cidĂ©s Ă  inventer leur avenir eux-mĂȘmes, en dĂ©pit des concurrences nationales, des guerres impĂ©rialistes et d’un capitalisme dĂ©jĂ  mondialisĂ© ». Cette organisation a constituĂ© le creuset de tendances et d’idĂ©es qui a cherchĂ© Ă  donner un contenu aux idĂ©es sociales les plus avancĂ©es, tout en appuyant les luttes pour l’amĂ©lioration matĂ©rielle de la vie des ouvriers, ce prolĂ©tariat europĂ©en qui prend conscience de lui et de sa force. L’intensitĂ© des dĂ©bats, la vigueur des Ă©changes, l’expression des utopies permettent encore aujourd’hui de rĂ©flĂ©chir au progrĂšs social et d’agir dans les combats actuels.

« 
 l’Ɠuvre des travailleurs eux-mĂȘmes ! »
L’idĂ©e de l’Union des travailleurs et des peuples Ă©tait dĂ©jĂ  dans l’air du temps, les rĂ©volutions de 1848, les premiers thĂ©oriciens et thĂ©oriciennes comme Flora Tristan dans son livre L’Union ouvriĂšre, des grĂšves en Grande-Bretagne, le rĂŽle majeur de Proudhon qui se mĂ©fiait de l’idĂ©e « d’endoctriner le peuple ». Ce brassage de conceptions conduit au meeting fondateur de l’AIT Ă  Londres Ă  Saint Martin’s Hall le 28 septembre 1864 regroupant des reprĂ©sentants de la classe ouvriĂšre et non des professionnels de la rĂ©volution. Les idĂ©es sont clairement proudhoniennes, la dĂ©fense des revendications ouvriĂšres et la reprĂ©sentation directe figurent au premier plan. Les reprĂ©sentants français insistent sur la nĂ©cessitĂ© de s’unir. Les Trade unions soutiennent le processus mais en rĂ©alitĂ© diffĂ©rentes conceptions se feront jour (voir en complĂ©ment le livre de Nicolas Delalande, La lutte et l’entraide, paru en 2019 aux Ă©ditions du Seuil). Cette AIT apparaĂźt davantage comme un rĂ©seau, des principes mais les moyens de lutte s’adapteront Ă  chaque pays.

En France, des militants comme Varlin, Malon, Nathalie Le Mel organisent le mouvement ouvrier français en se fondant sur la coopĂ©ration et l’indĂ©pendance du travailleur par rapport au patron. Des questions de secours mutuels se mettent en place. Le pouvoir impĂ©rial se mĂ©fie : l’AIT est considĂ©rĂ©e comme « un danger permanent et organisĂ© ». Ce mythe de l’organisation souterraine perdurera pendant toute l’existence de l’AIT particuliĂšrement lors de la Commune de Paris.

Des débats orageux entre autoritaires et anti-autoritaires

Quant aux dĂ©bats au sein de l’AIT, ils seront dĂšs 1865 marquĂ©s par les violentes diatribes de Marx Ă  l’égard de Proudhon. Pourtant lors des congrĂšs, des questions revendicatives comme la journĂ©e de 8 heures, l’émancipation des femmes cĂŽtoient des rĂ©flexions plus globales comme l’antimilitarisme, la question de la propriĂ©tĂ©, l’élaboration d’un monde nouveau. L’emploi de la main-d’Ɠuvre Ă©trangĂšre sera point de clivage, la xĂ©nophobie affleure comme Ă  Aigues-Mortes en 1893. L’esprit antiĂ©tatique est toujours vivace mĂȘme si une utilisation de l’État Ă  des fins de conquĂȘtes sociales est mise en avant notamment par De Paepe.
Évidemment le combat le plus fĂ©roce se dessine entre Marx et Bakounine, ce dernier arrive dans le circuit assez rapidement et Marx qui a une haute vision de lui-mĂȘme, lutte avec ĂąpretĂ© contre Proudhon, puis contre Bakounine avec la mauvaise foi dont il sait se servir. Dans une dĂ©claration cĂ©lĂ©brissime au congrĂšs de Berne en 1868, Bakounine affirme la primautĂ© de l’économie, sa mĂ©fiance fondamentale Ă  l’égard du politique, de la bureaucratie. Il crĂ©e l’Alliance internationale de la dĂ©mocratie socialiste. Le « vieil enchanteur » en impose et dĂ©fendra toujours la base par rapport au sommet dans les organisations.

L’AIT et la Commune de Paris
En France, la Commune de Paris reprĂ©sente le point fort de l’action de l’AIT. Certes, cette derniĂšre n’a pas instituĂ© la Commune mais elle lui offre des cadres français convaincus dĂ©jĂ  citĂ©s mais aussi des Ă©trangers comme Frankel ou Dmetrieff. L’action sociale, la remise en marche des services publics, celles des ateliers, la crĂ©ation d’associations de producteurs sont Ă  son initiative. Et surtout elle pose la question du dĂ©pĂ©rissement de l’État. DĂ©but juin, l’hallali contre l’AIT a sonnĂ©, la bourgeoisie Ă©videmment Ă©ructe, Mathieu LĂ©onard relĂšve les propos assassins de Thiers, de Ferry mais aussi de Tolain, un des fondateurs français de l’AIT. Le 14 mars 1872, la loi Dufaure interdit l’AIT en France.

Marx pourra, avec une manipulation des mandats comme les communistes sauront toujours si bien le faire, disposer des pleins pouvoirs. MĂ©fiant Ă  l’égard de ce diable de Bakounine, il dĂ©place le siĂšge de l’AIT Ă  New York. Bakounine est expulsĂ© de l’AIT lors d’un procĂšs politique digne du stalinisme le plus Ă©puré  Puis l’AIT s’étiole, Bakounine meurt en 1876, tout comme l’AIT. Pourtant, les idĂ©es de l’AIT perdurent dans des organisations syndicales, la CGT de 1895, la CNT de 1910 et diffĂ©rents groupes Ă  effectifs plus rĂ©duits. Le mouvement socialiste bascule vers la voie parlementaire, crĂ©e une deuxiĂšme internationale Ă  vocation sociale-dĂ©mocrate qui montrera ses capacitĂ©s en juillet 1914 aprĂšs l’assassinat de JaurĂšs et le repli des responsables nationaux sous les ailes de leurs Ă©tats respectifs.

Chacun pourra Ă  la lecture de ce livre, apprĂ©cier le caractĂšre visionnaire de certains Ă©changes montrant l’intĂ©rĂȘt des dĂ©bats qui traversent encore nos organisations.

Francis Pian

L’émancipation des travailleurs. Une histoire de la PremiĂšre internationale. Mathieu LĂ©onard. Ed. La Fabrique, 2021




Source: Monde-libertaire.fr