Octobre 2, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Barcelone anarchiste

Barcelone, un nom qui sonne comme un mythe dans l’histoire de l’anarchisme. Cette ville fut parfois surnommĂ©e Le Paris du sud. Le pouvoir Ă©conomique dĂ» Ă  l’industrie et les mouvements rĂ©volutionnaires alliĂ©e Ă  la dĂ©mographie exponentielle en font une ville phare renforcĂ©e par la prĂ©sence d’un port sur la MĂ©diterranĂ©e. La construction de la ville, le regroupement des ouvriers dans certains quartiers, les conditions de vie et de travail vont y crĂ©er les conditions de l’émergence des anarchistes, de la CNT, de la FAI. Dans les espaces ouvriers, des solidaritĂ©s fĂ©dĂšrent les individus, une culture se renforce et la social-dĂ©mocratie paraissait lointaine Ă  ces ouvriers, « les anarchistes eurent donc de la marge de manƓuvre pour s’amĂ©nager un espace dans le mouvement ouvrier, mĂȘme si le processus fut souvent entravĂ© par la rĂ©pression Ă©tatique ». Chris Ealham, historien de l’anarchisme ibĂ©rique, prĂ©sente dans son ouvrage, issu de sa thĂšse, Les anarchistes dans la ville, sous-titrĂ© RĂ©volution et contre-rĂ©volution Ă  Barcelone (1898-1937), une analyse fouillĂ©e, s’appuyant sur des tĂ©moignages, de cette pĂ©riode.

Les pratiques populaires
Les ouvriers dĂ©munis n’ont pas confiance dans la classe politique locale, ni dans l’État et ses forces coercitives qui rĂ©priment les rĂ©voltes portant les revendications. Les anarchistes soutiennent les mouvements de chĂŽmeurs, ils Ă©laborent une contre-culture. Face au mĂ©pris de la bourgeoisie, l’anarchisme apporte un peu de dignitĂ© morale, c’est l’émergence du nous qui traduit une force populaire. Pourtant, il Ă©tait nĂ©cessaire d’aller au-delĂ  et « si la vision du monde de la CNT lui venait de l’expĂ©rience d’un groupe social dans un lieu et une pĂ©riode dĂ©terminĂ©s, il fallait Ă  la ConfĂ©dĂ©ration, pour atteindre ses objectifs rĂ©volutionnaires, transformer cette culture essentiellement locale des barris[ les quartiers ouvriers] en une culture ouvriĂšre plus large, plus mĂ»re et plus radicale ». Au lendemain de la PremiĂšre guerre mondiale, la CNT compte 275 000 adhĂ©rents Ă  Barcelone. Des comitĂ©s de quartier se constituent, Solidaridad Obrera, le journal de la CNT de Barcelone assure la transmission des informations et invite les militants Ă  l’investissement collectif, Ă  l’exemplaritĂ©. Une contre-sociĂ©tĂ© se met en place, les « problĂšmes » des quartiers se traitent localement. Des centres, ateneu, diffusent culture et soutien Ă©conomique, tout comme la pratique du sport, la randonnĂ©e. Le succĂšs rencontrĂ© par ces initiatives renforce la CNT, les mouvements sociaux se dĂ©veloppent mais la bourgeoisie s’inquiĂšte. Si la CNT accueille avec intĂ©rĂȘt l’émergence de la RĂ©publique, elle subit rapidement la rĂ©pression et des lois scĂ©lĂ©rates, semblables Ă  celles adoptĂ©es quelques annĂ©es auparavant par le mĂȘme type de bourgeoisie en France, visent Ă  Ă©liminer les anarchistes et Ă  « nettoyer » la ville des ouvriers les plus pauvres, des migrants du sud de l’Espagne. La lecture du livre conduira souvent le lecteur Ă  Ă©tablir des parallĂšles, soit avec notre histoire dont celle de la Commune de Paris, soit avec la situation actuelle. La rivalitĂ© entre la social-dĂ©mocratie et les anarchistes conduit la premiĂšre Ă  s’allier avec la bourgeoisie, tel Largo Caballero du PSOE, ministre du travail. La rĂ©pression sera rude, les pages qui y sont consacrĂ©es soulignent la violence des forces de police, des organisations privĂ©es. Les difficultĂ©s financiĂšres de la CNT conduisent les cenetistas Ă  trouver des solutions qui servirent de prĂ©textes Ă  des « paniques morales » propagĂ©es par la presse et les groupes de pression. Un objectif : « Tous unis contre la FAI ». Des propos qui ne sont pas sans rappeler le mĂ©pris versaillais Ă  l’égard des communards. On parle de « flĂ©au », de « dĂ©tritus de la ville », de « purification ».

« Le droit à la ville »
Pour qui n’a qu’une vision floue de l’histoire de l’Espagne, ce livre est riche d’intĂ©rĂȘts. En premier lieu, il souligne l’évolution complexe entre la fin de la monarchie, la dictature de Primo de Rivera, la rĂ©publique bourgeoise. En second lieu, il montre la misĂšre du monde ouvrier et la ghettoĂŻsation des prolĂ©taires dans des quartiers sordides qui les conduisent Ă  s’autogĂ©rer, la CNT s’appuiera sur cette culture, ces femmes et ces hommes. Elle connaĂźtra des contradictions, des luttes internes mais elle dĂ©veloppera toujours un soutien envers les plus humbles, dĂ©nonçant les conditions de vie, le chĂŽmage, le manque de perspectives pour les jeunes ouvriers. Certaines pages sont particuliĂšrement intĂ©ressantes, celles qui dĂ©fendent le crime populaire en rĂ©action au crime capitaliste, produit d’une organisation sociale pernicieuse. Elle dĂ©nonce les privilĂšges, la presse aux ordres, les violences policiĂšres, les fraudes fiscales et commerciales, les promesses non tenues des politiciens de toutes sensibilitĂ©s. Bref, des critiques bien actuelles !

AprĂšs une pĂ©riode de pratiques des expropriations (Ă  vous de lire pour en dĂ©couvrir la signification), la CNT constate l’hĂ©morragie des militants, elle en revient avec notamment Abad de Santillan Ă  une dĂ©marche plus constructive. MĂȘme Durutti ira en ce sens. Il faut rassembler. La CNT et la FAI restent au moins discrĂštes lors de la constitution du Frente Populare. Mais les menaces de complot, de coup d’État sont lancinantes et en juillet 1936, les anarchistes Ă  Barcelone, ils tiennent la rue, revendiquent le « droit Ă  la ville », les ouvriers n’en sont plus les « dĂ©tritus ». De trĂšs belles pages sur la « barricade », expression du pouvoir ouvrier mais pour quoi faire ? Sans perspectives, comment occuper l’espace politique ? Aussi dĂšs 1937, le pouvoir institutionnel rĂ©affirme son autoritĂ©. Pourtant, les anarchistes organisent la ville, les services publics, la santĂ©, l’enseignement, ce qui, lĂ  aussi, n’est pas sans rappeler la Commune de Paris.

Face Ă  la menace fasciste, les anarchistes participent au gouvernement. IntĂ©grĂ©s au pouvoir d’Etat, comment protester et garder sa spĂ©cificitĂ© ? D’autant que les communistes staliniens mĂšnent un combat implacable contre tous ceux qui les empĂȘchent d’accĂ©der au pouvoir. Puis surgiront les Ă©vĂšnements de mai et la rĂ©volution redeviendra un rĂȘve.

Francis Pian


Les anarchistes dans la ville. Révolution et contre-révolution à Barcelone (1898-1937)
, Chris Ealham. Ed. Agone, 2021




Source: Monde-libertaire.fr