Novembre 28, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Françafrique : Accords cyniques, destins tragiques

Mais que recouvre ce terme de Françafrique ? Hormis quelques personnes averties sur la question de l’Afrique, la pseudo dĂ©colonisation et les intĂ©rĂȘts financiers, peu de gens ont conscience de ce phĂ©nomĂšne. Et pourtant !! L’empire BollorĂ©, les agissements de Total en Ouganda, les circonvolutions autour du Rwanda, tant de faits alimentent la presse. Qui sait que ce terme recouvre des accords cyniques, ceux des dirigeants français et africains, des destins tragiques, ceux des peuples oppressĂ©s par des dictatures et autres rĂ©gimes bien peu dĂ©mocratiques protĂ©gĂ©s par la grande aile du pays des droits de l’homme. Et pourtant, c’est bien la rĂ©alitĂ©. Tous les responsables politiques et les chefs d’entreprise dĂ©clarent « aimer l’Afrique » mais Ă  quel prix et Ă  quelles souffrances pour les africaines et les africains !

Sous la direction de quatre spĂ©cialistes militants, une vingtaine de chercheurs, de journalistes, de militants associatifs nous livre une somme consacrĂ©e Ă  cette aventure qui dĂ©bute avec la colonisation, la constitution de l’Empire colonial français, puis une dĂ©colonisation formelle pour mieux prĂ©server les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques de la France sur ce continent. L’Empire qui ne veut pas mourir, un titre qui traduit bien une rĂ©alitĂ©. Oh, bien sĂ»r les institutions changent, les dirigeants aussi
 en fait si peu. Il faut que tout change pour que rien ne change, suivant la formule de Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son livre Le GuĂ©pard. La France considĂšre une partie de l’Afrique comme son prĂ© carrĂ©.

Un systÚme de prédation
Évidemment, certains songent Ă  un homme emblĂ©matique du gaullisme, du SAC, des mĂ©thodes sombres et donc de la Françafrique, Jacques Foccart. Ce serait une erreur de tout faire reposer sur un individu, c’est un systĂšme qui s’est construit au fil du temps et toutes les sensibilitĂ©s politiques institutionnelles françaises ont profitĂ© de ce systĂšme qu’elles ont mis en place avec la complicitĂ© des bourgeoisies nationales. « Ce systĂšme de prĂ©dation se caractĂ©rise par sa grande mallĂ©abilitĂ© : le dispositif françafricain, qui a permis au colonialisme de survivre Ă  la « dĂ©colonisation », a su s’adapter aux Ă©volutions internationales des dĂ©cennies suivantes et se rĂ©former chaque fois que des failles mettaient son existence en pĂ©ril. » A noter que c’est un journaliste français, Jean Piot qui invente ce nĂ©ologisme en aoĂ»t 1945. Souvent les Ă©vĂšnements s’enchevĂȘtrent et se succĂšdent de façon chaotique. Les lĂ©gendes cachent une part de la vĂ©ritĂ©. L’Empire colonial n’était pas uni derriĂšre le gĂ©nĂ©ral De Gaulle, les USA et la Grande-Bretagne regardaient avec envie les colonies françaises. Une part de l’ouvrage reprend l’histoire de la colonisation pour mieux montrer les manipulations politiques. Le coĂ»t de la colonisation crĂ©e dĂ©bat, le concept d’Eurafrique permettrait-il de prĂ©server le contrĂŽle des sous-sols et des matiĂšres premiĂšres sans se charger du poids des structures administratives ?

La carotte et le bĂąton
Les responsables politiques français aboutissent Ă  un compromis, la constitution d’États africains donnant le pouvoir apparent aux politiques africains. Attention, certains responsables africains comme Senghor ou HouphouĂ«t Boigny sont opposĂ©s Ă  cette politique, prĂ©fĂ©rant un fĂ©dĂ©ralisme. Paradoxe apparent, donner l’illusion du pouvoir ne signifie pas donner l’indĂ©pendance et la violence de la rĂ©pression s’illustre notamment Ă  Madagascar en 1946. En 1960, les États se constituent et c’est la grande pĂ©riode de Jacques Foccart avec un contrĂŽle sur les chefs d’État par des conseillers techniques et militaires qui accompagnent souvent les dictatures. Il faut relire Main basse sur le Cameroun de Mongo Betti, sitĂŽt publiĂ© chez Maspero, sitĂŽt saisi par les autoritĂ©s françaises. Il ne faut pas dĂ©plaire aux dirigeants africains.

Les manipulations politiques sont odieuses, les assassinats, les disparitions de militants, la dĂ©stabilisation d’États contestataires comme la GuinĂ©e, les fonds occultes, l’utilisation du drame biafrais pour espĂ©rer conquĂ©rir un sous-sol riche en pĂ©trole. Le lecteur dĂ©couvrira le cynisme de la France. Avec Georges Pompidou, la France bascule dans la crise pĂ©troliĂšre, il faut diversifier les ressources Ă©nergĂ©tiques. Aussi, Pierre Messmer, Premier ministre lance son grand plan de construction de centrales nuclĂ©aires, il faudra donc approcher les rĂ©gimes amis dĂ©tenteurs de territoires gorgĂ©s d’uranium, y compris en vendant des armes Ă  l’Afrique du Sud, la RhodĂ©sie. Habilement, la Francophonie ressoude et Ă©tend les zones d’influence comme le ZaĂŻre, le Rwanda, le Burundi.

Le cynisme à la française
Les chefs politiques français sont les amis, les frĂšres des chefs africains, quitte Ă  couvrir le ridicule de manifestations comme le cĂ©lĂšbre sacre de Bokassa. Cela ne servira guĂšre ValĂ©ry Giscard d’Estaing avec son affaire de diamants offerts par l’empereur. A noter que quasiment tous les partis institutionnels français ont reçus des valises de billets pour financer leurs campagnes Ă©lectorales. Aussi une fois au pouvoir, ils ne pouvaient guĂšre, au-delĂ  des postures, remettre en cause une Françafrique si serviable


L’arrivĂ©e de la gauche au pouvoir ne change rien sur le fond, l’affaire Elf montre les liens Ă©troits entre l’économique et le politique. Les propos de son dirigeant de l’époque rĂ©vĂšlent que tout le monde se « tenait la barbichette », la droite, la gauche, les bourgeoisies africaines. Il faut que rien ne change


La droite au pouvoir ne change rien non plus. La condescendance s’affiche avec ses propos de Nicolas Sarkozy : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entrĂ© dans l’Histoire ». C’est faire fi justement de l’Histoire. Je renverrai vers un livre passionnant Le RhinocĂ©ros d’or de François-Xavier Fauvelle (Gallimard, folio) sans oublier les ouvrages consacrĂ©s Ă  la traite et la colonisation.

En fait, la prĂ©sence française est Ă©videmment justifiĂ©e par l’exploitation des individus et des richesses de l’Afrique. Un dirigeant dĂ©range la France ??? Une intervention militaire est si vite arrivĂ©e
 Des outils institutionnels comme la coopĂ©ration maintiennent la prĂ©sence culturelle française mais la francophonie cache en rĂ©alitĂ© une mainmise Ă©conomique. Le pouvoir des mots, c’est aussi le pouvoir de tenir une situation mais sans donner les moyens Ă  ces peuples de s’émanciper. Les promesses ne doivent surtout pas ĂȘtre suivies d’effets. De toute façon, tout le monde vous le dira, « La Françafrique n’existe pas ! » Pour vivre heureux, vivons cachĂ©s et nos petites affaires ronronneront.

De nouvelles gĂ©nĂ©rations se mobilisent en Afrique malgrĂ© les complicitĂ©s dans la rĂ©pression. Comme le souligne Nadia Yala Kisukidi, en Ă©pilogue : « Les voies de l’imagination politique sont aussi des voies du soupçon ; elles mobilisent la mĂ©moire et l’Histoire, pour savoir comment frayer dans l’avenir et le prĂ©sent. Non pas pour bloquer les esprits, mais pour tracer d’autres chemins, qui ne rĂ©pĂštent pas les pratiques du passĂ© en tentant de les masquer en vain. »

Francis Pian

L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique, Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoüt Collombat, Thomas Deltombe. Ed. Seuil, 2021




Source: Monde-libertaire.fr