Octobre 10, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Vers un monde nouveau ?

L’organisation d’une sociĂ©tĂ© anarchiste, voilĂ  qui pourrait relever de l’oxymore ! C’est le dĂ©fi qu’a relevĂ© Pierre Besnard, dans les annĂ©es 1930 par un petit ouvrage rĂ©Ă©ditĂ© rĂ©cemment grĂące au groupe Pierre Besnard de la FA, avec l’aide de RenĂ© Berthier, aux Ă©ditions du Monde libertaire.
Comme le souligne RenĂ© Berthier dans son introduction : « Cet ouvrage est d’importance et toujours d’actualitĂ©. Il permet de mieux saisir ce qu’est le fĂ©dĂ©ralisme libertaire et les rouages Ă  mettre en place pour lui permettre de fonctionner. Il apparaĂźt aujourd’hui comme l’un des textes les plus clairs et les plus concis sur le fonctionnement possible d’une sociĂ©tĂ© anarchiste ».

Pierre Besnard insiste sur les conditions incontournables permettant de garantir le succĂšs de la rĂ©volution, cela passe notamment par « l’alliance aussi Ă©troite qu’indispensable entre les deux principaux Ă©lĂ©ments de la rĂ©volution : les paysans et les ouvriers ». Les anarchistes en Espagne s’inspireront de cette conception reprenant la thĂšse de Michel Bakounine. Celui-ci dĂ©veloppait aussi la nĂ©cessitĂ© de disposer d’une conception claire de l’avenir et des institutions nouvelles. Dans ce livre Le Monde nouveau, Pierre Besnard traduit bien sa vision anarcho-syndicaliste, il s’appuie sur les syndicats et les fĂ©dĂ©rations industrielles qu’il dĂ©fendit dĂšs 1928, lors du IVe CongrĂšs de l’AIT, celle de Berlin fondĂ©e en 1922.

« Construire ? C’est infiniment plus difficile
 »
Son livre doit plus se concevoir comme une base de dĂ©bat et non comme une approche dĂ©finitive. Tout d’abord parce que nous vivons dans un autre monde que celui de 1920-30, mais aussi parce Besnard invite Ă  dĂ©battre et Ă  amĂ©liorer son projet initial. Pour autant, il met bien en exergue la difficultĂ© de l’exercice. « DĂ©truire ? C’est facile, mais ce n’est que la partie nĂ©gative de la rĂ©volution. Construire ? C’est infiniment plus difficile et c’est la partie positive de l’Ɠuvre rĂ©volutionnaire. »
Reprenant la dĂ©marche de Proudhon, il considĂšre que l’économie est la base de la sociĂ©tĂ© permettant Ă  l’individu d’exister.
Le lecteur sera surpris par le degrĂ© de prĂ©cision dans l’organisation, une conception quasi-scientifique qui pourrait rappeler certaines pages des socialistes du XIXe siĂšcle souhaitant crĂ©er des sociĂ©tĂ©s parfaites. Les pages consacrĂ©es Ă  l’éducation soulignent une fois de plus l’intĂ©rĂȘt des anarchistes pour l’accĂšs de tous aux connaissances et Ă  la culture avec une reprise d’un texte de James Guillaume d’une belle actualitĂ©.

Le syndicat et la commune
L’antiĂ©tatisme mĂ©rite aussi l’attention car l’auteur ne se contente pas de contester, il propose la complĂ©mentaritĂ© entre le syndicat et la commune. « L’Union locale est un rouage syndical qui agit exclusivement sur le plan Ă©conomique tandis que la Commune est un rouage administratif qui fonctionne sur le plan social. » La question se pose de la dĂ©signation des responsables de ces structures. L’élection sera nĂ©cessaire et un passage du livre fait clairement rĂ©fĂ©rence Ă  l’affiche de la Garde nationale prĂ©alablement Ă  l’élection de la Commune de Paris. MĂ©fiance Ă  l’égard des politiciens : « pour le peuple, c’est le sens vulgaire [de la politique] qui prĂ©vaut, et non sans raison ». Aussi il est prĂ©fĂ©rable d’utiliser le terme administration, sans crĂ©er une bureaucratie qui prendrait le pouvoir sur le peuple. « Nous ne verrons plus de ces gaillards revĂȘches et grincheux, qui meurent d’ennui derriĂšre leurs guichets. » Le travailleur doit rester le maĂźtre de ses dĂ©cisions. « C’est lui qui discute, dĂ©cide, agit et contrĂŽle. »

Par quoi remplacer l’État ?
Pierre Besnard s’efforce de couvrir de nombreux champs de la vie sociale. Certes certains points sont rapidement traitĂ©s, d’autres sont au contraire approfondis et je note la modernitĂ© de sa rĂ©flexion sur la gestion des services publics, la nĂ©cessitĂ© de « protĂ©ger la vie de l’individu tout au long de l’existence ». Il s’attaque mĂȘme Ă  la question de la sĂ©curitĂ© dans une sociĂ©tĂ© anarchiste en Ă©vitant l’écueil de la naĂŻvetĂ© et en interrogeant davantage le lecteur sur les cas complexes.

Certains souriront devant la confiance dans les statistiques, les graphiques, les Ă©tudes, les planches en annexe, mais c’était aussi une vision de l’époque. D’autres critiqueront la complexitĂ© apparente de ce Monde nouveau. J’ai la faiblesse de penser que la sociĂ©tĂ© actuelle n’est pas plus simple et que la confusion ne rĂšgle rien. La question dĂ©terminante : Comment remplacer l’État ? – pour qui souhaite rĂ©ussir cette rĂ©volution – conduit Pierre Besnard Ă  proposer une dĂ©claration de principes reprenant les droits politiques et sociaux toujours actuels suivie d’un projet de constitution qui mĂ©riteraient, toutes deux, d’ĂȘtre Ă©tudiĂ©es par les cohortes d’étudiants en droit façonnĂ©s par l’idĂ©ologie dominante. Pierre Besnard rappelle que l’ĂȘtre humain reste supĂ©rieur Ă  toutes les entitĂ©s et autres structures publiques ou privĂ©s, sur la base de l’égalitĂ© sociale.

Francis Pian

Le Monde nouveau. Organisation d’une sociĂ©tĂ© anarchiste, Pierre Besnard. Ed du Monde libertaire, 2021




Source: Monde-libertaire.fr