Novembre 13, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Un drame trop longtemps occulté

Certes, les photos d’Elie Kagan nous Ă©taient connues. Les visages ensanglantĂ©s, les corps recroquevillĂ©s pour se protĂ©ger des coups de matraque, des « bidules », les AlgĂ©riens parquĂ©s, embarquĂ©s dans des autobus. Et puis la plus cĂ©lĂšbre : « Ici, on noie des AlgĂ©riens. ». Pourtant, le drame de Charonne indĂ©niablement Ă©pouvantable supplante dans la mĂ©moire militante ce 17 octobre 1961. Jim House et Neil Macmaster qui ont consacrĂ© un livre Les AlgĂ©riens, la Terreur d’État et la MĂ©moire sur la question de la rĂ©pression, considĂšrent qu’il « s’agit dans toute l’histoire contemporaine de l’Europe occidentale, de la rĂ©pression d’Etat la plus violente et la plus meurtriĂšre qu’ait jamais subie une manifestation dĂ©sarmĂ©e ». Je reviendrai sur ce dernier ouvrage dans une autre chronique. PrĂ©sentement, j’insiste sur un petit opuscule publiĂ© chez La DĂ©couverte, intitulĂ© Le 17 octobre des AlgĂ©riens, une rĂ©Ă©dition d’un texte de Marcel et Paulette PĂ©ju, journalistes et soutiens actifs de l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie, prĂ©face et postface de Gilles Manceron.

Pourquoi un couvre-feu ?
Pourquoi le gouvernement de la RĂ©publique de Michel DebrĂ© laisse le prĂ©fet de police de Paris, Maurice Papon instaurer un couvre-feu Ă  partir de 20 heures visant la population algĂ©rienne du dĂ©partement de la Seine et uniquement elle ? Officiellement, il s’agit de lutter contre les « menĂ©es terroristes ». Le chiffrage des assassinats de policiers est artificiellement gonflĂ©. Les mĂ©dias dominants sont intoxiquĂ©s pour mieux justifier l’injustifiable. Premier Ă©lĂ©ment peu connu, la cĂ©sure au sein de l’exĂ©cutif, De Gaulle voulait l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie et son Premier ministre, Michel DebrĂ© y Ă©tait opposĂ©. L’ouvrage montre bien les manƓuvres et les atermoiements des uns et des autres. Plus la rĂ©pression Ă©tait violente, plus les nĂ©gociations avec le FLN tardaient Ă  aboutir. C’est terrible de mesurer que l’indĂ©pendance Ă©tait inĂ©luctable et pourtant au sein de l’appareil d’État, certains utilisaient leurs pouvoirs pour dĂ©chaĂźner la violence.

En fait, ce couvre-feu contribuera Ă  ulcĂ©rer cette mĂȘme population qui souhaite manifester et retrouver sa dignitĂ©. Dans la discrĂ©tion la plus totale, la FĂ©dĂ©ration de France du FLN organise la manifestation. Les documents sont clairs : une dĂ©marche pacifique, pas d’armes, une demande de respect et de dignitĂ©. La presse, hormis quelques mĂ©dias militants, reste distante. Il faut savoir que nombre de publications, celles des Temps Modernes, de Maspero, de TĂ©moignage chrĂ©tien, sont saisies et la censure est redoutable. C’est un autre aspect intĂ©ressant de ce livre que de montrer les mĂ©thodes de la rĂ©pression et cette censure a installĂ© une chape de plomb en France mĂ©tropolitaine et pas seulement en AlgĂ©rie.

La nuit de l’horreur commence
Le 17 octobre 1961, les AlgĂ©riens, les AlgĂ©riennes, leurs enfants parfois, tout un peuple de toute la rĂ©gion parisienne se regroupe dans des lieux bien dĂ©finis, les slogans sont pacifiques et exigent l’indĂ©pendance et la dignitĂ©. La nuit de l’horreur commence. Marcel et Paulette PĂ©ju ont constituĂ© un des premiers recueils de tĂ©moignages de ces violences. On passe Ă  tabac, on rĂ©prime avec des armes. Toute la nuit, sur la place de Paris, c’est la chasse aux AlgĂ©riens, les autobus sont mobilisĂ©s, les blessĂ©s sont rassemblĂ©s sans soin notamment Ă  la Porte de Versailles. D’autres disparaĂźtront, jetĂ©s par-dessus les ponts. Le racisme le plus abject se dĂ©verse et la frĂ©nĂ©sie meurtriĂšre produit ses effets. Les pages du livre sont parfois difficiles Ă  lire. Une telle violence, pourquoi ? Le plus absurde de la violence, son inutilitĂ© Ă  vomir. PrĂšs de 200 morts et des milliers de blessĂ©s.

Tout un habillage juridique Ă©tait en place. Un systĂšme de rĂ©pression extrajudiciaire, la crĂ©ation d’une force spĂ©ciale, les forces auxiliaires composĂ©es de harkis, encore moins lĂ©galement, des avocats sont menacĂ©s de mort, certains AlgĂ©riens arrĂȘtĂ©s sont renvoyĂ©s en AlgĂ©rie et on ne les retrouve pas
 ils auraient pris le maquis
 une balle dans le dos, une variante de la corvĂ©e de bois. Les communiquĂ©s des pouvoirs publics cachent la vĂ©ritĂ©, la travestissent. Lorsque l’opposition demande au SĂ©nat la crĂ©ation d’une commission parlementaire sur le sujet, une enquĂȘte judiciaire est dĂ©clenchĂ©e ce qui interrompt la procĂ©dure parlementaire. Plus tard les archives seront « nettoyĂ©es », vidĂ©es. Pour Gilles Manceron qui prĂ©sente ce livre, trois motifs expliquent cet oubli. Le pouvoir, la droite voulait cacher la rĂ©alitĂ© de la rĂ©pression, la gauche valorisait Charonne, autre forme de sauvagerie de la rĂ©pression, le gouvernement algĂ©rien ne voulait pas souligner le rĂŽle de dirigeants de la premiĂšre heure du FLN devenus des opposants.

Puisse cet ouvrage contribuer Ă  mieux comprendre les rouages et la rouerie des pouvoirs publics, les mĂ©thodes de rĂ©pression, de manipulation de l’opinion publique. C’est un systĂšme politique qui est responsable de ce massacre et pas seulement un homme.

Francis Pian

Le 17 octobre des Algériens, Marcel et Paulette Péju. Ed. La Découverte poche, 2021




Source: Monde-libertaire.fr