Août 28, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Le Rojava, terre du municipalisme libertaire ?

Quelque part en Mésopotamie, à la faveur de la révolution syrienne de 2011, une petite région kurde, le Rojava, rejette la dictature au nom des droits de l’homme et proclame son autonomie dans un système plus vaste, la Fédération de la Syrie du Nord. Une responsable politique de cette Fédération considère que « c’est en même temps un pur système communaliste et un vrai système parlementaire ». Curieux !! Une forme d’alliance des contraires, la démocratie directe ne peut se concevoir dans un système représentatif qui prive les habitants de leurs pouvoirs politique et économique, une fois le vote effectué. Pourtant cette petite région retient notre attention et Pierre Bance nous propose dans un livre pro domo, La fascinante démocratie du Rojava, une analyse fine d’un système politique et de son existence dans un secteur en guerre depuis des années.

Construire une société libertaire ?
Soyons clairs, Pierre Bance est favorable à cette expérience mais il sait aussi en analyser les apports, les limites, les carences dans un environnement particulièrement violent. Souvent à la lecture de ces pages, les évènements de la Commune de Paris de 1871, ceux de l’Ukraine de Makhno, ceux de la Catalogne nous reviennent en mémoire avec cette question lancinante : Comment construire une société libertaire dans un monde qui la rejette fondamentalement et qui oblige les acteurs à concilier des idéaux avec des réalités incontournables ? Les femmes et les hommes du Rojava ont adopté une charte inspirée du municipalisme libertaire de Murray Bookchin, mais ont intégré la fédération de la Syrie du Nord qui, dans son contrat social, mêle libertés, autonomie des peuples et structures traditionnelles des États.

L’auteur ne se limite pas à un témoignage sur le terrain, ce qui reste toujours une approche intéressante mais limitée dans le temps et l’espace. Il analyse ce contrat social et apprécie les points de progrès sociétaux et les attentes. C’est en juriste qu’il considère les textes et les déclarations politiques, s’appuyant, par des allers-retours, sur le droit constitutionnel et public français. Comment construire une entité qui ne soit pas un État dans un environnement international qui n’est fondé que sur la reconnaissance des États ? Un peuple n’existe que si un État le représente aujourd’hui. Or l’État dans le Rojava est en lambeaux. Peut-on construire un État intermédiaire ? C’est le fédéralisme du contrat social. Cependant dans cette situation qui n’a rien à voir avec le fédéralisme de Proudhon, le haut contrôle le bas. Certes, les communes constitueraient la base du système, son appui. Pourtant, il faut constater que ce sont plutôt de simples comités, que le vivre ensemble se construit lentement. Des structures supra-locales l’emportent. De surcroît les territoires libérés n’avancent pas au même rythme que ceux qui ont déjà assimilé le système, où les gens ont déjà des pratiques.

Trouver un compromis ?

Trouver un compromis exige une prise de conscience parfois difficile en raison de la zizanie entre les tribus. Pierre Bance développe largement la place des femmes dans la société. A noter ces coprésidences assurées par une femme et un homme. La question reste posée de la réalité du pouvoir des femmes dans leurs fonctions. Des acquis sont indéniables : interdiction de la polygamie, droit à l’héritage, égalité des salaires, égalité dans le divorce. Attention, les compromis aboutissent parfois à des compromissions.

Sur le plan des libertés publiques, les acquis paraissent aussi sensibles, pourtant des zones de flou existent encore, je vous invite vraiment à cette lecture. La place de la religion est intéressante. Certes, la séparation de la religion et de l’Etat est affirmée dans le contrat social mais la place des religions est affirmée, la laïcité y est encore confuse. Des pans entiers du droit dans l’organisation d’une société, ce qui est la fonction du droit, restent aux stades des affirmations et des principes. En cela, j’avais l’impression de lire certains décrets de la Commune de Paris. Ces femmes et ces hommes tentent de construire une utopie sur un territoire complexe alors qu’ils se battent contre l’EI, les forces de Saddam, que les occidentaux les abandonnent, que la division est dans leurs rangs, que leur poids économique est faible, sans oublier les effets de la pandémie.

Une démocratie en recherche
Évidemment ce n’est pas une société libertaire, le chemin comme le reconnaît l’auteur est encore bien long et difficile. Pourtant « l’espérance d’émancipation se transforme en volonté aux moments historiques favorables ». Les acquis sont réels en matière de droits de l’homme, tout comme l’effort de promotion de l’écologie sociale de Bookchin. Rappelons-le, « bien que cet effort soit entravé par les urgences. La défense du pays, la protection des populations locales et des réfugiés, la satisfaction de leurs besoins quotidiens, toujours dans l’urgence, ne prêtent pas à faire de l’écologie une priorité ». Encore une contradiction !!

Cet essai sur une démocratie en recherche, mi directe, mi représentative, pose des interrogations sur la construction d’une société en totale opposition avec le système représentatif allié au capitalisme. Le travail est encore long, certes, mais ce livre nous ouvre des pistes de réflexion pertinentes.

La fascinante démocratie du Rojava. Le contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, Pierre Bance. Ed. Noir et Rouge, 2020




Source: Monde-libertaire.fr