Septembre 19, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Errico Malatesta, retour sur une vie

« La lĂ©gende est plus vraie que l’histoire, plus intĂ©ressante. » Cette citation d’Errico Malatesta au sujet de la Commune de Paris de 1871 pourrait parfaitement s’appliquer Ă  sa vie. On la connaĂźt par les rapports de police essentiellement consacrĂ©s Ă  noircir le personnage pour mieux l’enfermer, mais quid de sa vie intĂ©rieure, ses sentiments, son introspection. TrĂšs difficile exercice car il parlait assez peu de lui-mĂȘme, tout consacrĂ© Ă  une cause, l’anarchie Ă  laquelle il consacrera un livre Ă©ponyme. Certes, il existe des articles, des discours, des propos enflammĂ©s d’amis, de compagnons qui magnifient le militant charismatique, lui qui voulait rester discret, au service des autres. Vittorio Giacopino publie chez Lux, un livre « roman historique » pour faire vivre la lĂ©gende. Rien n’est faux, mais il fait parler Malatesta au plus prĂšs de ses lettres Ă  ses amis, de ses rĂ©flexions. EnfermĂ© vivant dans un petit appartement rue Andrea-Doria Ă  Rome, surveillĂ©, perquisitionnĂ©, harcelĂ© par les nervis fascistes de Mussolini, il se remĂ©more sa vie d’aventures, son dĂ©part en AmĂ©rique du Sud, ses voyages Ă  Londres, un internationaliste qui rencontre Bakounine Ă  Saint-Imier, se lie avec Pierre Kropotkine.

La RĂ©volution universelle

La Commune de Paris de 1871 sera sa prise de conscience de la nĂ©cessitĂ© de se battre pour un monde meilleur, il y pense encore en 1931, un an avant sa mort et croit toujours dans la RĂ©volution universelle. « Nous ne reconnaissons d’autre patrie que la rĂ©volution universelle, d’autre ennemi que la tyrannie sous quelque forme qu’elle se prĂ©sente. »
Ses premiĂšres actions relĂšvent du coup de poing, des initiatives Ă  la hĂąte, des Ă©checs, des procĂšs, de la prison, mais toujours « je ne peux que nourrir du mĂ©pris pour ceux qui non seulement ne veulent rien faire, mais se complaisent Ă  blĂąmer et maudire ceux qui agissent. » Alors, il agit toujours Ă  l’affĂ»t d’une action, d’un espoir Ă  relayer. « La foi, ce n’est pas une croyance aveugle : c’est le rĂ©sultat d’une volontĂ© ferme alliĂ©e Ă  une forte espĂ©rance. »
Les souvenirs remontent Ă  la surface, des regrets jamais, de la nostalgie parfois comme son sĂ©jour Ă  Paris et le retour des communards en 1880, son exclusion de l’Internationale et le mĂ©pris de Marx Ă  l’encontre des « anarchistes qui ne reprĂ©sentent pas les vrais travailleurs, mais des gens dĂ©classĂ©s avec certains travailleurs abusĂ©s, comme troupe. »
Ses propos sont d’une actualitĂ© Ă©tonnante, bien qu’écrits au dĂ©but du XXĂšme siĂšcle. « Tout le systĂšme social en vigueur est fondĂ© sur la force brutale mise au service d’une petite minoritĂ© qui exploite et opprime la grande masse. » Il y oppose Le programme anarchiste qui se conclut ainsi « Nous voulons donc abolir radicalement la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme. Nous voulons que les hommes, unis fraternellement par une solidaritĂ© consciente, coopĂšrent volontairement au bien-ĂȘtre de tous. [
] Nous voulons pour tous le pain, la libertĂ©, l’amour et la science. »

Une solidarité consciente

Ses regrets ? Oui sans doute le ralliement de Kropotkine et de quelques anarchistes Ă  la guerre en 1914. Et puis aussi la rĂ©volution soviĂ©tique, mĂȘme si au dĂ©but il croit dans cette lumiĂšre qui se lĂšve Ă  l’Est, mais il Ă©crit aussi en 1919 qu’en rĂ©alitĂ© « il s’agit de la dictature d’un parti, ou plutĂŽt des chefs d’un parti [
] qui prĂ©parent les cadres gouvernementaux qui serviront Ă  ceux qui viendront aprĂšs pour profiter de la rĂ©volution et la tuer. » Dans Pensiero et VolontĂ , il dĂ©nonce LĂ©nine en ces termes, « lui, avec les meilleures intentions, fut un tyran, l’étrangleur de la RĂ©volution russe, et nous qui ne pĂ»mes l’aimer vivant, nous ne pouvons le pleurer mort. » Rappelons que Cronstadt, Mahkno et l’Ukraine, l’élimination des anarchistes sont passĂ©s par lĂ .

« Faire les anarchistes »

En 1920, se dĂ©veloppe dans le Nord de l’Italie, une mobilisation ouvriĂšre sans pareil, Malatesta en fait partie Ă©videmment. Il faut occuper les usines et paralyser le systĂšme bourgeois. Cependant, les socialistes modĂ©rĂ©s, les syndicats limitent l’ampleur de la mobilisation et le reflux ne tarde pas Ă  se faire sentir. Il en rĂ©sultera des attentats du dĂ©sespoir.
Poursuivi par les fascistes, il se rĂ©fugie Ă  Rome oĂč la situation sera encore pire qu’à Milan. IsolĂ©, il sent ses forces le quitter, entourĂ© par les sĂ©ides de Mussolini. Alors que faire, Errico Malatesta ? « Faire les anarchistes ; nous unir, nous organiser, approfondir les problĂšmes d’aujourd’hui et de demain. [
] Ce qui importe le plus, c’est que le peuple, les hommes, perdent l’instinct et les habitudes grĂ©gaires que l’esclavage millĂ©naire leur a insufflĂ©s, et apprennent Ă  penser et Ă  agir librement. Et c’est Ă  cette grande Ɠuvre de libĂ©ration que les anarchistes doivent se consacrer. »

Francis Pian

Errico Malatesta
, Vittorio Giacopino. Ed. LUX, 2018




Source: Monde-libertaire.fr