Septembre 4, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Le pouvoir tue des ouvriers en URSS

Novotcherkassk, petite ville du Nord-Caucase en 1962. Sous la prĂ©sidence de Khrouchtchev, l’URSS joue Ă  l’international la grande scĂšne du dĂ©gel, Staline est accusĂ© de tous les maux de l’URSS, dĂ©portation, famines, assassinats politiques ou de droit commun. Facile ! il est mort et ne fait plus peur. Ceux qui l’accusent en 1962 tremblaient devant lui avant 1953, date de sa mort. Est-ce que la vie des soviĂ©tiques s’amĂ©liore comme par hasard ? Certainement pas ! L’incurie de la bureaucratie, la mĂ©diocritĂ© des individus imbus de leur personne et de leur pouvoir aboutissent Ă  une profonde dĂ©gradation des conditions d’existence. A telle enseigne que les dirigeants d’une usine dĂ©cident de baisser de facto les salaires des ouvriers. Nous sommes dans le pays du pseudo-socialisme !!! Ces mĂȘmes ouvriers dĂ©cident de se mettre en grĂšve comme la Constitution soviĂ©tique les y autorise si leurs droits sont remis en cause. AndreĂŻ Kontchaloski revient, dans un trĂšs beau film en noir et blanc, sur ces Ă©vĂšnements et la fusillade qui s’en suivit. Un hommage Ă  ces travailleurs et une dĂ©nonciation du systĂšme totalitaire soviĂ©tique.

Filmer en noir et blanc donne la forme d’un tĂ©moignage Ă  ce film, les manifestations, les scĂšnes de fusillade contiennent une force particuliĂšre. Les rĂ©miniscences d’autres films viendront Ă  l’esprit du spectateur. Mais ce n’est pas que la qualitĂ© cinĂ©matographique qui est intĂ©ressante. L’analyse politique et sociale mĂ©rite notre attention.

Le rapport au pouvoir
Dans ce pays au plus mal, le gouvernement dĂ©cide d’augmenter les prix des denrĂ©es mĂȘme de premiĂšre nĂ©cessitĂ©. La grogne monte. On note que la nomenklatura, ces fonctionnaires de l’Etat, du Parti bĂ©nĂ©ficient d’approvisionnements de choix grĂące Ă  leur carte du parti. Une de ces fonctionnaires, stalinienne convaincue, Loudmila bĂ©nĂ©ficie largement de ces privilĂšges. Membre du conseil municipal, elle affiche un profond mĂ©pris Ă  l’égard des ouvriers, tous des ivrognes, des fainĂ©ants, des contre-rĂ©volutionnaires, selon elle. Elle sera la plus virulente dans l’exigence de rĂ©pression des grĂšves. Les rĂ©unions du conseil dĂ©montrent la veulerie des cadres du parti qui se dĂ©faussent, mentent, s’accusent les uns les autres. Ces scĂšnes seront frĂ©quentes dans l’Union soviĂ©tique jusqu’à sa fin. Dans un livre que j’ai commentĂ© dans cette rubrique, Tchernobyl par la preuve. Vivre avec le dĂ©sastre et aprĂšs, Kate Brown. Ed. Actes Sud, 2021, nous retrouvons les mĂȘmes attitudes et le mĂȘme mĂ©pris envers les femmes et les hommes du peuple. VoilĂ  qui nous fait penser Ă  la cĂ©lĂšbre rĂ©flexion de Louise Michel, « Le pouvoir est maudit ». Confiez-le Ă  n’importe qui, il pervertit son dĂ©tenteur. Le systĂšme soviĂ©tique ne pouvait pas produire autre chose, nous le savons, mais Kontchaloski le met admirablement en images et donne Ă  rĂ©flĂ©chir sur le rapport au pouvoir.

Le culte du secret

Les structures locales s’affolent, car les ouvriers s’organisent, le politburo s’inquiĂšte aussi. Les scĂšnes de manifestations montrent une foule qui veut seulement vivre dignement. La valse-hĂ©sitation du pouvoir conduit Ă  une prise en main par le KGB. LĂ  oĂč l’armĂ©e tire Ă  blanc et en l’air au-dessus des ouvriers, des snipers KGB depuis les toits visent la foule, il y a des morts. Des ouvriers qui manifestent contre le pouvoir dans la patrie du socialisme en un seul pays
 Impensable ! Alors, il suffit de cacher cette rĂ©alitĂ©. Les morts sont enterrĂ©s clandestinement, les meneurs arrĂȘtĂ©s par le KGB (je ne donne pas cher de leur avenir
), la chasse aux blessĂ©s, la dĂ©lation, les fonctionnaires signent une dĂ©claration selon laquelle ils certifient qu’ils ne rĂ©vĂšleront jamais ce qui s’est passĂ©, la ville est simplement coupĂ©e du pays et du monde et reconquise par l’armĂ©e, comme un air de Commune de Paris. Le sang des 26 tuĂ©s et 87 blessĂ©s sĂšche sur la place et y adhĂšre, tout un symbole
 trĂšs simple, il suffit de la recouvrir Ă  nouveau d’asphalte !! L’information parvient assez rapidement en Occident mais en URSS, il faudra attendre 1992 pour que les populations russes soient informĂ©es. Le culte du secret, la peur, les menaces ont fait leur Ɠuvre. La reprise en main par le rĂ©gime est fascinante, on trouve des ouvriers pour dĂ©noncer leurs camarades, on organise mĂȘme un bal sur la place de la fusillade en faisant venir des Komsomols d’une autre rĂ©gion pour y danser. Le cynisme est total. Je laisse le spectateur dĂ©couvrir ce film sur un plan cinĂ©matographique. DerniĂšre rĂ©flexion politique, le rĂ©alisateur s’est attachĂ© Ă  montrer que mĂȘme victimes de la rĂ©pression, des communistes continuaient Ă  « y croire » (« Staline n’aurait jamais fait cela »), pendant que d’autres totalement dĂ©sabusĂ©s vivaient du systĂšme.

Il faut se dĂ©pĂȘcher d’aller voir ce film.

Francis PIAN

Chers camarades, AndreĂŻ Kontchaloski. 2020




Source: Monde-libertaire.fr