Juillet 30, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Quatre ans d’horreur !

Jaurès assassiné le 31 juillet 1914, la déferlante nationaliste, antiallemande se répand sur la France comme l’a si bien relaté Roger Martin de Gard dans Les Thibault. Nous avions déjà commenté, dans cette rubrique, le livre de Guy Dechesne Un siècle d’antimilitarisme révolutionnaire qui développe cette thématique en tant qu’historien. Début août 1914 s’enclenche le premier conflit mondial avec son cortège de souffrances, de millions de morts, d’illusions savamment entretenues par une presse et des politiciens patriotes jusqu’à l’hystérie. Après la fin du conflit, prolifère une littérature de tranchée. Qui s’exprime et surtout qui y était dans ces tranchées ? Certes, ne pas être dans la première ligne du front n’exclut pas de savoir rendre compte des scènes insoutenables mais certains s’en sont fait une source de droits d’auteur alors qu’ils n’y figuraient pas ou peu.
Les éditions Agone rééditent le livre de Jean Norton Cru intitulé Témoins qui procède en 1929 à l’analyse de plus de deux cents ouvrages de guerre. Quel intérêt pour nous anarchistes ? « Ce livre a pour but de faire un faisceau des témoignages des combattants sur la guerre, de leur impartir la force et l’influence qu’ils ne peuvent avoir que par le groupement des voix du front les seules autorisées à parler de la guerre, non pas comme un art, mais comme un phénomène humain. » Non, la guerre n’est pas belle, ce n’est pas un art, elle tue, détruit et nous en avons la preuve tous les jours.

« Dégonfler l’autorité militaire »
Jean Norton Cru s’appuie sur les témoins, les petits comme Max Deauville qui espère que son livre contribuera à « dégonfler l’autorité militaire de tout ce qu’elle a de prétentieux, de sot, de ridicule et parfois d’odieux ».
En marge des récits de guerre épiques, l’auteur s’inscrit dans la critique des légendes, des effets de sabre et des mensonges colportés pendant quatre ans au nom de l’intérêt supérieur de la patrie.
Dans une lettre à sa sœur, il écrit : « Si j’ai un espoir c’est que cette guerre fera naître une littérature réaliste des combats, due à la plume des combattants eux-mêmes, à la plume des survivants et à celle des morts dont on sortira les lettres, les carnets de route, les notes intimes. » ce sera une partie de l’objet de son livre puis des publications postérieures dont les célèbres Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier.

Témoins
s’est imposé comme une référence incontournable à chaque fois qu’il est question plus généralement du témoignage.
Ce livre paradoxal sera l’objet d’une vive polémique, les voix nationalistes comme Barrès, les communistes comme Barbusse le critiqueront, d’autres y trouveront des références pour mieux dénoncer la guerre en général et le bourrage de crâne, « le patriotisme bruyant, verbeux et ostentatoire », la propagande qui accompagne tout conflit. « C’est un monument de la littérature, une véritable histoire du front et des tranchées, selon Philippe Oliveira, responsable de cette édition, une de meilleures portes d’entrée pour aborder ce que fut cette guerre pour ceux qui la vécurent. »

Une œuvre d’historien
Comme tout objet de polémique, il fut davantage critiqué, voire honni, que lu, et pourtant il figure parmi les plus cités. On le qualifie même d’Américain en raison de ses antécédents familiaux pour lui retirer tout crédit, d’autres les plus virulents le rejettent… peut-être parce qu’il a critiqué leurs livres. Les historiens y sont davantage favorables trouvant un outil d’analyse de la vision et du discours sur la guerre. Jean Norton Cru réalise lui aussi une œuvre d’historien en recensant les ouvrages disponibles, en procédant à leur analyse avec méthode, chaque ouvrage est présenté de la même façon (biographie, synthèse du livre et appréciation). Il dénonce les propos absurdes tels que « les bons soldats sont courageux, les mauvais soldats ont peur », les faits de propagande comme la célèbre tranchée des baïonnettes.
Nous y retrouvons quelques auteurs qui nous sont connus tels que Léon Werth pour son livre Clavel soldat. « Le récit est appuyé sur une expérience réelle que l’auteur n’a pas transposée ni modifiée dans un but littéraire. » Cette appréciation de Cru révèle le sens de son travail, de son engagement. Rappelons que Werth fut de sensibilité libertaire. Elie Faure neveu d’Elisée fait l’objet d’une note. D’autres sont oubliés comme Guy Hallé, poilu du front. Pourtant selon Jean Norton Cru, son récit Là-bas avec ceux qui souffrent, constitue un chef-d’œuvre notamment dans l’analyse psychologique des combattants.
Reprenons l’idée fondamentale de Jean Norton Cru, « rassembler les relations des narrateurs qui ont agi et vécu les faits, à l’exclusion des spectateurs, qu’ils soient du quartier général à quelques kilomètres de la scène ou dans leur bureau à Paris. »
Et n’oublions jamais les mots inscrits sur le monument aux morts de Gentioux en Creuse : « Maudite soit la guerre ».

Francis Pian

Témoins, Jean Norton Cru. Rééd. Agone, 2022

Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier
. Rééd. La Découverte, 2013
Les Thibault, tome III, Roger Martin du Gard. Ed. Gallimard, coll. Folio
Un siècle d’antimilitarisme révolutionnaire. Socialistes, anarchistes, syndicalistes et féministes 1849-1939, Guy Dechesne. Ed. Atelier de création libertaire, 2021

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Source: Monde-libertaire.fr