Juin 18, 2022
Par Le Monde Libertaire
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« L’association, au sens réel de l’utopie ! »

Comment lutter contre la puissance du patronat, du capitalisme, de l’Argent quand on est un ouvrier disposant seulement de sa force de travail, un prolétaire ? Le code civil est implacable dans sa définition du contrat, y compris du contrat de travail, au début du 19ème siècle : un accord de volontés entre deux parties abstraitement égales en droits. N’oublions pas que la loi Le Chapelier de 1791 interdit toute coalition ouvrière, toute corporation. Donc, nous avons d’un côté le patron avec la force de son argent et de l’autre un individu isolé avec sa seule force de travail. Ne refaisons pas l’histoire du monde ouvrier sur ce siècle de luttes âpres. Nous avons déjà réalisé, dans la présente chronique, des recensions d’ouvrages de belle tenue sur cette question.
L’aspiration à l’union, à la solidarité va alimenter les débats dans le sens d’une « réorganisation plus juste et égalitaire du travail » pour reprendre la formule des coordonnateurs de l’ouvrage S’unir, travailler, résister, les associations ouvrières au XIXème siècle, paru aux Presses universitaires du Septentrion. Charles Fourier est en première ligne pour dénoncer l’anarchie industrielle. Selon lui, l’association constitue le moyen de résister aux logiques de domination induites par le capitalisme industriel renforcé par l’essor du salariat et la mécanisation. L’aliénation par le salariat, la prolétarisation, est dénoncée par toutes les sensibilités militantes. L’association permet de retrouver une forme de maîtrise du travail, des salaires, du rythme de travail et de la transmission des savoir-faire. Cela permet aussi de valoriser la dignité de la classe ouvrière. Trop ignorée, trop méprisée par les classes dominantes, elle montre qu’elle sait s’organiser et produire. Je renverrai à un article consacré à la verrerie ouvrière de Carmaux, extrait du Dictionnaire de l’anarchie d’André Giraud, éditions Honoré Champion, 2021 (Chronique à venir). Plus récemment, nous pourrions faire référence à Lip comme le rappelle Charles Piaget dans son livre On fabrique, on vend, on se paie, Lip 1973. Ed. Syllepse, 2021 (Chronique Des idées et des luttes 21 juin 2021).

Agir collectivement et en autonomie
C’est aussi, par ces pratiques associatives, un coup porté à la vision classique du politique, à savoir la remise du pouvoir dans les mains de ceux qui prétendent savoir l’exercer… Dans la haine versaillaise à l’égard de la Commune, cette dimension est déterminante. Comment d’incultes ouvriers pouvaient prendre en mains leur destin et gérer une collectivité locale ou nationale ?? Dans l’association, les membres agissent collectivement et en autonomie par rapport au pouvoir économique et politique.
A l’instar des auteurs de l’ouvrage, nous pouvons nous interroger sur l’oubli relatif de cet outil dans les luttes sociales actuelles à un moment où le néolibéralisme casse les solidarités et les dynamiques collectives. Il semble que les luttes émancipatrices contournent le monde du travail. De plus la conception républicaine et libérale de l’association, loi de 1901, a détourné le sens du mot. Elle recouvre aussi bien les œuvres sociales, culturelles que les collections de timbres et la pétanque. La dimension « luttes sociales » est occultée de ce fait. Enfin, il est possible de concevoir ces associations comme « un proto-syndicalisme informe et balbutiant […] en raison de leur caractère non-institutionnalisé […] elles ont frayé des voies singulières et inintégrables dans le processus menant aux organisations de masse, politiques ou syndicales, du XXe siècle ».
Pourtant, l’association aspire à une démocratie fondée sur la participation directe de toutes et de tous aux décisions et embrassant l’ensemble des activités humaines réconciliant la figure du citoyen et celle du travailleur. Elle est au cœur de l’autogestion, une forme de socialisme démocratique. Certains auteurs se réfèrent au fédéralisme proudhonien.

Des concepts d’une grande modernité
Pour revenir au cœur de l’ouvrage, l’analyse des courants de pensée et des initiatives autour de la révolution de 1848 est très originale car cette période est peu étudiée de nos jours. Or la diversité de la pensée ouvrière, socialiste, qualifiée de façon méprisante de socialisme utopique par Marx et consorts, contient des concepts, des visions d’une grande modernité.
La première partie de l’ouvrage porte sur les prémices du mouvement sous la monarchie de Juillet avec les ouvriers-typographes parisiens. Se développent aussi des associations destinées à former les ouvrières et les ouvriers sans oublier des initiatives dans la production comme la Société générale pour la fabrique des rubans de Saint-Étienne.
La deuxième partie présente l’âge d’or avec en héritage les coopératives de consommation, les sociétés de secours mutuel, le compagnonnage. Une étude particulière porte sur les Voraces lyonnais, une autre sur la Banque du peuple, la Société du Crédit au travail, tentative de financement des associations.
Enfin le dernier pan de l’ouvrage porte sur la diffusion de l’idée associative en Italie, en Egypte, en Russie.
Près d’une quinzaine de contributeurs assure l’analyse de ce phénomène. Michèle Riot-Sarcey souligne dans sa contribution, le lien avec les luttes actuelles. Elle donne de l’association une définition dynamique : « Une brèche expérimentale, collective, inspirée ou non des théories critiques, ouvertes par des hommes et des femmes, en rupture avec la société d’ordre et qui, conformément à leur idéal concret d’une démocratie vraie, imaginent un autre monde possible » !!

Francis Pian

S’unir, travailler, résister, les associations ouvrières au XIXème siècle, Carole Christen, Caroline Fayolle, Samuel Hayat (dir.). Ed. Presses Universitaires du Septentrion, 2021

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Source: Monde-libertaire.fr