Décembre 17, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Précurseur et vigoureux !!

Étonnant petit opuscule que ce Manifeste de l’anarchie écrit en 1850 par Anselme Bellegarrigue et réédité récemment par Lux éditeur ! On peut considérer que ce texte constitue la première exhortation clairement énoncée en faveur de l’anarchisme.
Qui est Anselme Bellegarrigue ? Peu d’informations à son sujet. Il naît en 1813 à Montfort dans le Gers, et très jeune, il part pour l’Amérique du Nord. Au cours de ses pérégrinations, il se forge un attachement farouche aux libertés individuelles et à la notion de démocratie sans gouvernement central. De retour en France en 1848, il participe à la révolution tout en demeurant très critique quant à l’avenir de celle-ci. Pour lui, passer d’une forme de gouvernement à une autre ne change rien sur le fond. Fin 1848, il publie un pamphlet Au fait, au fait !! Interprétation sur l’idée de démocratie. Un style accrocheur, fort en gueule comme il se doit dans ce type de document. Vous le retrouverez en seconde partie de l’ouvrage. Il y dénonce avec virulence et justesse les partis politiques et leurs responsables qui, selon lui, usurpent tous les pouvoirs et détournent les révolutions vers davantage d’autorité et de centralisme. Après la révolution quelle qu’elle soit, « au lieu de constituer le pays, ils se sont empressés de se constituer eux-mêmes en gouvernement », protégeant ainsi leurs prérogatives. En cela, il est visionnaire.

« Qui dit anarchie »
Mais surtout, en avril 1850, il fait paraître son journal L’Anarchie, Journal de l’ordre qui est considéré comme le premier périodique anarchiste, le numéro 1 contient le manifeste et sa célèbre formule :
« Qui dit anarchie, dit négation du gouvernement ;
Qui dit négation du gouvernement, dit affirmation du peuple ;
Qui dit affirmation du peuple, dit liberté individuelle ;
Qui dit liberté individuelle, dit souveraineté de chacun ;
Qui dit souveraineté de chacun, dit égalité ;
Qui dit égalité, dit solidarité ou fraternité ;
Qui dit fraternité, dit ordre social ;
Donc, qui dit anarchie, dit ordre social.
»

Nous connaissons tous la citation de Élisée Reclus ; « l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre » … je me garderai bien d’écrire qu’Anselme Bellegarrigue avait tout écrit à l’avance mais la lecture de son manifeste nous révèle d’agréables surprises. Ainsi il se distingue de nombreux théoriciens du droit qui considèrent que l’intérêt général est au-dessus des intérêts particuliers qui doivent s’y soumettre. Pour lui, « l’intérêt collectif ne peut être complet qu’autant que l’intérêt privé reste entier, car comme on ne peut entendre par intérêt collectif que l’intérêt de tous, il suffit que, dans la société, l’intérêt d’un seul individu soit lésé pour qu’aussitôt l’intérêt collectif ne soit plus l’intérêt de tous et ait, par conséquent, cessé d’exister. » On retrouve du Stirner mais la différence réside dans l’égoïsme de Stirner alors que Bellegarrigue visait le collectif.

Le pouvoir, l’ennemi du peuple
Il évoque aussi la notion de désobéissance civile, Thoreau n’est pas loin. « Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y a des tyrans ! Eh bien vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande. » Avec cette citation, vous songez au Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie.
Dans d’autres pages, vous retrouverez Proudhon. « Un gouvernement étant donné, vous ne pouvez pas éviter la faveur qui fonde le privilège, qui provoque la division, qui crée l’antagonisme, qui détermine la guerre civile. »
Certains passages font écho à Louise Michel. « Il n’y a pas de pouvoir qui ne soit l’ennemi du peuple […] le pouvoir est toujours le pouvoir, c’est-à-dire le signe irréfragable de l’abdication de la souveraineté du peuple. »

Francis Pian

Manifeste de l’anarchie, Anselme Bellegarrigue. Ed. Lux, 2022




Source: Monde-libertaire.fr