Septembre 25, 2022
Par Le Monde Libertaire
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La Zone, un vrai pays de Cocagne ?

« La Zone », « c’est la zone », « des zonards », La Zone interprétée par la merveilleuse Fréhel… mais de quoi parle-t-on ? Que recouvre ce terme et ses dérivés ? L’interrogation prend encore plus de sens quand Jérôme Beauchez intitule son livre publié chez Amsterdam, Les sauvages de la civilisation, Regards sur la Zone, d’hier et d’aujourd’hui. « La Zone a d’abord été le toponyme d’un territoire annulaire ceinturant les fortifications de Paris. Peu après leur érection au cours de la décennie 1840, la Zone a pris forme telle une fille illégitime de cette enceinte dont elle a usurpé (on dirait aujourd’hui « squatté ») une bande de terrain initialement réservée aux manœuvres militaires. » On y retrouve les classes dangereuses évoquées par Louis Chevalier, les exclus, les bas-fonds de Dominique Kalifa, les sauvages de la civilisation, les Apaches de Francis Carco. Ils inquiètent les pouvoirs publics, les bourgeois et la presse en relaie avec délice les crimes, les exactions, quitte à en rajouter pour faire vendre. Ce monde mal connu est un entre-deux, ni Paris, ni la banlieue. Par exemple, le 15e arrondissement s’arrête à la porte de Versailles puis Issy-les Moulineaux commence plus loin. Entre les deux, nous trouvons aujourd’hui le parc des expositions construit sur la Zone d’hier. Des enfants du 15e y jouaient malgré les remontrances de leurs parents, souvenir familial garanti.

Un entre-deux, ni Paris, ni banlieue
En 1907, un médecin note : « Nous avons décrit autrefois les huttes habitées des environs de Paris ; ces ramassis de cabanes, de voitures de nomades usés, de wagons déclassés […] habités par de s chiffonniers, des mendiants, des indigents, des miséreux […] Ce ne sont ni plus ni moins, pour la plupart, que les locataires du ministre de la Guerre. Ils habitent la zone militaire […] une curiosité mais aussi une honte pour Paris. ».
D’autres quartiers parisiens connaîtront cette réputation et ce désastre sanitaire, autour de Maubert, la cité Jeanne d’Arc dans le 13e arrondissement, donc en plein Paris. Un monde underground, déconsidéré, une zone de non-droit. Crise du logement oblige, les baraques de 2 mètres sur 2 se multiplient. Elles accueillent des bistrots, des épiceries, des filles, des receleurs. On y loge sans rien payer à l’Etat. Attention, il y a des petits et des grands zoniers, ces derniers sous-traitent leurs terrains et les pauvres habitations. Les métiers oubliés tels que les mouroniers, les cueilleurs de gui, les mégotiers, les chiffonniers ou chiftires. La pauvreté est le lot commun pour les 30 000 zoniers estimés. La gauche et la droite ont un regard également méfiant à leur égard. Le terme de lumpenproletariat cher à Marx s’applique. Toute une littérature se développe et c’est un des intérêts du livre que d’en faire une synthèse avec Bruant, Jehan-Rictus, De Bercy, Lorrain, Carco. Les chanteuses réalistes telles que Fréhel qui y finira sa vie tout comme La Goulue, Damia, Berthe Silvia serviront cette image de bohème parfois tragique. Les photographes en feront un objet de prédilection, notamment le célèbre Atget qui pénètre dans les venelles bohémiennes de Paris et de la Zone et qui saura toujours représenter la dignité de ses sujets. A noter que ce livre contient de nombreuses photos, plans, gravures qui éclairent la lecture.

La Vallée de la misère
L’hygiène y est déplorable, les épidémies fréquentes ; dans le nord de la Zone, la Peste bubonique refait surface en 1920. De la maladie à la maladie sociale, il n’y a qu’un pas pour les bourgeois. Certaines interventions à la Chambre dénoncent les étrangers venus d’Orient. On parle de Vallée de la misère entourant Paris. Certaines pages sont d’une actualité rare, des visions d’aujourd’hui, des propos sinistrement actuels. Figurez-vous que ces zoniers ne sont pas dignes d’habiter dans les Habitations à bon marché (HBM) qui commencent à gagner sur la Zone !! Côté presse, les zoniers sont exotisés mais on ne leur donne pas la parole. Il faut créer du fantasme. Dans les années de l’Occupation, l’administration va « nettoyer » la Zone. Que deviendront les gitans livrés au nazisme ? L’idée d’un périphérique fait son chemin. Après-guerre, la Zone « s’efface comme une tache de graisse frottée vigoureusement ». Vers la porte de Pantin, le nord de Paris, Levallois restent quelques ilots. Brassens en rappelle le souvenir dans La princesse et le croque-note.
Peut-on encore parler de Zone aujourd’hui ? Bernard Lavilliers l’évoque en province. Mais quid des zonards ? Ils en sont plus une incarnation mais le territoire de la Zone a disparu. Ce ne sont pas les bidonvilles. Le photographe Yan Morvan évoque dans ces reportages, les Hell’s Angels. Les squatts comme celui des Maraîchers vers Nation à Paris ou L’Usine à Montreuil peuvent un temps recréer cette ambiance et cette quête de chemins de traverse. Jérôme Beauchez ouvre des pistes de réflexion en conclusion mais il ne ferme pas la discussion. La Zone entre alternative et opposition ? En tout cas, la Zone n’est pas la banlieue. « La Zone n’a pas cesser d’exister. […] ses histoires et les façons de les raconter ne cessent d’être utiles à la compréhension du traitement dont les marges font l’objet, d’hier à aujourd’hui. »

Francis Pian

Les sauvages de la civilisation. Regards sur la Zone, d’hier et d’aujourd’hui, Jérôme Beauchez. Ed. Amsterdam, 2022




Source: Monde-libertaire.fr