Mai 28, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Dans le quotidien de la Makhnovtchina

« La liberté et l’État, qu’il soit de droit ou despotique, ou n’importe quel autre type d’État, sont incompatibles. Tant que le pouvoir existera, il n’y aura qu’une fiction de liberté ou même l’absence de cette fiction. La liberté n’est concevable que dans une société débarrassée du pouvoir… » Celui qui s’exprime avec autant de conviction s’appelle Viktor Fédorovitch Bélach, chef d’état-major de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle d’Ukraine, lors de la révolution de 1918 à 1921, un proche de Nestor Makhno. Les éditions Acratie publient, sous le titre Les routes de Nestor Makhno, le manuscrit des souvenirs de ce militant-militaire rapportant dans le détail les évènements politiques et évidemment les opérations militaires tant pour mobiliser les paysans d’Ukraine que pour s’opposer à la réaction, aux armées blanches, au pouvoir bolchévik. Arrêté par le NKVD, il meurt en 1938, son fils, Alexandre, reprend le texte et pendant près de 30 ans, complète, enrichit ce document qui nous éclaire sur le quotidien de la Makhnovtchina, l’organisation des troupes, la personnalité de Makhno.

Un récit tout en mouvements
Prenons en compte l’avertissement du traducteur. L’auteur a écrit ces mémoires dans les geôles de la Tchéka en attendant son exécution. Son récit n’a rien formellement d’une confession arrachée par ses geôliers mais on peut supposer que Viktor Bélach a pris quelques précautions en rédigeant son récit qui reste malgré tout un témoignage à charge contre le pouvoir bolchévik. C’est un récit à la fois chaotique et organisé, tout en mouvements, tout comme la Makhnovtchina le fut. Le but de Bélach n’est pas littéraire mais historique. Il fut considéré par les tenants du pouvoir en URSS comme un hors-la- loi. Nous savons tous que les bolchéviks n’hésitent pas à utiliser le mensonge pour disqualifier leurs pires ennemis et à asséner ce mensonge comme la vérité, même encore aujourd’hui.

Les routes de Nestor Makhno nous entraîne dans les débuts de la révolution en Ukraine, les hésitations, les difficultés à s’organiser. Rapidement Makhno devient un symbole dénommé Batko [note] mais d’autres hommes vont peser et Viktor Bélach en fait partie au même titre qu’Archinov ou Voline. A noter qu’il était ouvrier machiniste de locomotive. Sa capacité à mesurer les enjeux politiques, les trahisons, les retournements et les mouvements des troupes ennemies est impressionnante. Pour Archinov, « Doué d’aptitudes remarquables pour la stratégie militaire, il élaborait tous les plans concernant les mouvements des troupes et en assumait l’entière responsabilité. » Nous avons souvent entendu parler des techniques de guerre de la makhnovtchina, nous en avons une description précise.

De plus, il ne se laisse pas manipuler et sa lucidité à l’égard du comportement des personnes dont Makhno en fait un témoin précieux.

Passage de témoin intéressant, presque émouvant que le travail du fils qui, enfant à Gouliaï Polié, « se savait considéré comme le fils d’un ennemi du peuple » aux yeux du pouvoir communiste. Adulte, il part à la recherche des documents disparus lors des arrestations à répétition de son père, il interroge les rares témoins. Comment accorder le moindre crédit aux textes rédigés par les tenants du pouvoir, y compris un certain Tepper, makhnoviste passé au service de la Tchéka, tous auteurs de calomnies ? « Ces gens-là n’écrivaient pas l’Histoire, mais persuadaient les masses du fondement scientifique de leur idéologie dans le but de compromettre l’anarcho-communiste makhnoviste. » J’ai pu faire ce constat lors d’échanges avec des Ukrainiens et des Russes, voici une dizaine d’années, qui considéraient les troupes de Makhno comme un ramassis de brigands suivant la version officielle.

Une référence historique
Le fils a enrichi le travail du père par des documents : ordres opérationnels, retranscriptions de conversations téléphoniques, déclarations politiques…L’équilibre entre le témoignage par le père et les compléments apportés par le fils fait de ce livre, une référence historique. Songeons aussi à la difficulté de diffuser les idées anarchistes dans cette période révolutionnaire. Bélach souligne les apports théoriques et la diffusion de brochures consacrées à Reclus, Bakounine, Tolstoï. On oublie la sensibilité anarchiste de Tolstoï : « La passion pour le pouvoir n’est pas compatible avec la bonté […] Aucun pouvoir ne peut être érigé ni conservé sans auto-glorification et humiliation des autres, sans hypocrisie, sans trahison, sans prisons et forteresses, sans bagnes et exécutions. »

Nous connaissons malheureusement les combats, les trahisons, les ordres de Lénine exigeant le blé d’Ukraine, les voltefaces des bolchéviks, l’acharnement de Trotsky. Nous sommes en 1919, « chaque terme des dernières déclarations de Trotsky était un mensonge volontairement nuisible accompagné de son intention non dissimulée de résoudre des problèmes politiques par des moyens militaires ». Fin septembre 1921, « la victoire sur l’insurrection avait délié les mains des bolchéviks et leurs organes. Cela leur permettait de restaurer la stérilité politique et l’ordre en Ukraine ». Les souffrances du peuple ukrainien sont loin d’être achevées et Viktor Bélach de conclure : « Ils avaient finalement pacifié la situation ». La suite nous est connue.

Francis Pian

Viktor et Alexandre Bélach, Les routes de Nestor Makhno. Éditions Acratie, 2022
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Source: Monde-libertaire.fr