Septembre 30, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Au premier rang dans la guerre d’Espagne

Les éditions Syllepse publient le livre de Gonzalo Berger et Tania Ballo, Les combattantes, l’histoire oubliée des miliciennes antifascistes dans la guerre d’Espagne.
« La récupération de la mémoire de ces femmes, de leurs paroles, de leurs espoirs, de leurs vies : voilà le mérite de ce livre. Elle s’appuie sur les recherches, pour certaines décrites par le menu dans ces pages, des descendantes et des descendants ou de personnes les ayant connues ainsi que sur des recherches documentaires aussi vaste que complexes. Un travail de limiers passionnés qui est une réussite. »
J’ajouterai qu’au fil des pages, vous retrouverez le même espoir, le même enthousiasme et engagement que ceux des femmes de la Commune de Paris. De la même manière que l’histoire officielle a longtemps occulté l’action des communardes, hormis l’incontournable Louise Michel, il fut de bon ton d’oublier l’engagement de celles qui ont combattu les armes à la main dans les Milices antifascistes. Dès 1937, elles furent reléguées à des tâches « féminines » d’intendance ou renvoyées à l’arrière du front. C’est l’histoire de ces miliciennes qui nous est présenté en suivant le parcours de certaines mais la liste des 1195 enrôlées en Catalogne et recensées par les auteurs, figurant en fin d’ouvrage n’est pas définitive. Il est encore des inconnues qui ont défendu leurs droits, leurs libertés car elles savaient ce qu’elles perdraient en cas de victoire des franquistes. Les fosses communes n’ont pas révélé les identités des corps. Oui, les femmes de la Commune et celles de la guerre d’Espagne se tendent la main dans leur combat commun.

Femmes libres
La situation des femmes en Espagne au début du 20e siècle était très dure particulièrement pour celles du peuple. Travail sous-payé, éducation réduite, sous l’autorité des hommes, dans une inégalité sexiste systématique, même dans l’action militante, elles devaient se battre pour exister. Lors du congrès de la CNT du 28 juin 1918 apparaît Libertad Rodenas du syndicat du textile. Une des premières, elle prend la parole et intervient dans des meetings. Arrêtée, emprisonnée, elle poursuit son action. En juillet 1936, elle avait 49 ans, appartenait à une génération qui avait traversé des décennies de lutte et de répression. Avec ses camarades, celles des Brises libertaires, elle vivait l’effervescence de Barcelone, de la révolution sociale. Elle joua un rôle clé dans la création de l’association Femmes libres.
Certes la CNT et la FAI sont au premier plan, mais il ne faudrait oublier le POUM et les autres mouvements de gauche républicaine, c’est une mobilisation générale dans les combats de rue. Et pour qui s’est rendu à Barcelone, il y a une part d’émotion de s’imaginer les quartiers de Gracia, du Ranval vibrants des idéaux de justice sociale.
Relisons l’appel des femmes : « Souvenez-vous, femmes, que vous vivez en Catalogne, que si le fascisme venait à triompher, toutes les conquêtes féminines seraient balayées : pour eux, la femme n’est qu’une esclave, une machine à faire des enfants, un objet de plus écrasé par le joug de l’exploitation masculine. »
Ce sont les mêmes accents que ceux de Paule Mink, d’André Léo en 1871. A l’instar des communardes, elles s’engagent comme ambulancières mais font aussi le coup de feu au front. Dans la colonne Durutti, elles seront 160 sur le front de l’Aragon. Comme à Paris en 1871, la vision machiste n’apprécie guère leur présence, elles furent même qualifiées de prostituées. « Dire que les femmes partaient au front pour coucher avec les miliciens… Tout ça, c’est un mensonge. » s’insurge la milicienne Casilda Hernaez, lieutenante dans la 153e brigade mixte de l’Armée populaire républicaine.

Au plus proche des femmes du peuple
Souvent dans les couples engagés, l’action de l’homme l’emportait sur celle tout aussi primordiale de la femme, en termes de notoriété et de postérité. Pourtant elles sont sur tous les fronts, celui de l’Aragon, celui de Madrid, celui des Asturies, même après la consigne les retirer des premières lignes. Les parcours de ces femmes sont étonnants de courage. Vous lirez leur rôle dans le combat sur l’île de Majorque, notamment celui des cinq infirmières. Vous apprécierez la venue de femmes d’autres pays, signe évident d’une solidarité internationale, là où les États dits démocratiques faisaient preuve de couardise.
La défaite fut terrible. L’exode, la Retirada en France, l’accueil sordide réservé par la France du Front populaire… mais pour ceux et celles qui restent, la dénonciation, les arrestations, les fusillades. Pour les autres la souffrance de l’exil, poursuivre sa vie en France, au Mexique, en Grande Bretagne. Les témoignages sont passionnants et aussi le silence. Certaines familles ignoraient tout de l’action de leurs tantes, grands-mères, cousines. Celles-ci se taisaient, gardant au fond de leurs souvenirs, leurs gestes.
Comme le dit, à un journaliste, Ramona Siles Garcia : « N’oublie jamais que je suis une femme qui a combattu pour son cher pays. »
Au travers de ces vies, c’est un beau parcours dans la guerre d’Espagne au plus proche des femmes du peuple et des militantes.

Francis Pian

Les combattantes. L’histoire oubliée des miliciennes antifascistes dans la guerre d’Espagne, Gonzalo Berger et Tania Ballo. Éditions Syllepse, 2022

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L’émission du 28 septembre était largement consacrée à l’Espagne, mais aussi à l’immigration, à l’enseignement professionnel et à Paris.




Source: Monde-libertaire.fr