Mars 26, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Comprendre pour mieux combattre

James Guillaume (1844-1916) est souvent présenté comme l’un des proches de Michel Bakounine et l’un des spécialistes de l’Association internationale des travailleurs, l’AIT en raison de son monument, un livre en quatre tomes, L’Internationale, Documents et Souvenirs. Pourtant son action et son influence en pédagogie notamment en France au cours de la IIIe République méritent d’être mises en valeur. L’Université de Genève, en 2016, organise un colloque sur le thème « James Guillaume, l’émancipation par les savoirs » visant à reconstituer les réseaux intellectuels et pédagogiques au sein desquels il s’est inséré. Les éditions Noir et Rouge ont l’heureuse initiative d’assurer la publication des actes de cette rencontre. Il s’agit de montrer « dans quelle cohérence, ses réflexions en matière d’éducation et d’instruction s’inscrivent aux côtés de ses travaux d’histoire comme de son engagement social et libertaire ». L’ouvrage enrichit « notre regard sur des débats pédagogiques de l’époque de la IIIe République en renouvelant également le sens qu’ils peuvent revêtir pour aujourd’hui ».

Un rôle de passeur
Nous savons bien que la Commune de Paris et l’ensemble des courants socialistes font de l’éducation, une priorité. Après les massacres de fin mai 1871, les militants qui ont pu s’enfuir, maintiennent cet idéal. D’autres s’insèrent habilement dans les institutions républicaines et le système d’instruction, à l’instar de Ferdinand Buisson. En effet, celui-ci soutient des initiatives comme l’orphelinat de Cempuis géré selon les méthodes de Paul Robin. C’est lui qui appelle James Guillaume qu’il a connu en Suisse pour l’accompagner dans la rédaction du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire. Comment un homme militant de la 1e internationale peut-il participer à la mise en place d’un outil essentiel de la République bâtie sur la Semaine sanglante ? Plusieurs contributions éclairent l’évolution de la pensée et de l’engagement de James Guillaume. S’il est socialiste de sensibilité libertaire, il ne s’affirmera jamais comme anarchiste, il rejette même le terme qu’il estime négatif. Pourtant ses travaux d’historien de la Révolution française, puis des débuts du mouvement ouvrier montrent une réflexion indéniable en ce sens et pour les militants que nus sommes, ses écrits nourrissent encore notre réflexion. De retour en France en 1880, il s’engage dans le combat pour la transmission des connaissances. En cela, il se distingue évidemment de la bourgeoisie qui voulait assurer le strict minimum au peuple pour qu’il joue simplement son rôle dans la production des richesses. James Guillaume déclare à Kropotkine : « ce que je crois efficace (relativement) et ce qui m’intéresse, c’est la propagande dans les masses populaires, par le moyen des universités populaires et des organisations syndicales ; propagande qui doit faire comprendre que l’émancipation de la raison est inséparable de l’émancipation par le travail ». D’où son engagement dans le syndicalisme révolutionnaire, son action au sein de la CGT, ses publications dans La Vie ouvrière, La Bataille syndicaliste, L’École émancipée jusqu’à la fin de sa vie. Dans L’Action directe, il fait partie des militants qui considèrent qu’un mouvement est « d’autant plus puissant qu’il compte davantage de militants informés, connaissant bien leur milieu et les conditions de leur industrie, au courant des mouvements révolutionnaires étrangers, sachant quelles formes ils revêtent et de quelles forces dispose l’organisation patronale ».

James Guillaume, une formation de géographe

La géographie rentre dans la stratégie de Guillaume et d’autres intellectuels anarchistes. « Les approches anarchistes de la science et spécialement de la géographie, comme instrument de transformation sociale et de luttes contre les religions, aident à comprendre James Guillaume et à établir des éléments de continuité plutôt que de rupture dans sa trajectoire intellectuelle, ainsi qu’à réévaluer ses liens avec le circuit des géographes anarchistes ». Au fil des interventions contenues dans cet ouvrage, nous retrouvons nombre d’anarchistes qui participèrent à cet engagement dont évidemment les frères Reclus et leur entourage. Leurs points communs : les aspects antireligieux et laïques des sciences géographiques, la participation à l’entraide, le concept de liberté montagnarde (voir Élisée Reclus, Du Sentiment de la nature dans les sociétés modernes, Ed. Bartillat, 2020) et de la participation décisive de la géographie à la construction d’une éducation pour tous.
De plus, comme le souligne Hugues Lenoir, « il préfigure ce qui pourrait être considéré comme l’image et les pratiques de la famille libertaire où sont respectés les droits mutuels en toute réciprocité et sans que celle-ci relève ou ne cède à un quelconque laxisme. […] L’éducation et l’école doivent favoriser le libre développement de l’enfant et lui permettre de devenir son propre projet d’être. »

Francis Pian

Ouvrage collectif. James Guillaume, l’émancipation par les savoirs. Ed. Noir et Rouge, 2021




Source: Monde-libertaire.fr