Novembre 26, 2022
Par Le Monde Libertaire
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D’autres choix, relever la tête !

Les multinationales ne font pas de cadeaux, elles cherchent le fric à tout prix sans aucune considération à l’égard des habitants, des territoires, des biotopes. Nous le savons et les États sont incapables de maîtriser ces puissances financières. Les récents débats de la COP27 en sont la preuve flagrante.
Intéressons-nous à une situation plus locale et exemplaire. La scène se déroule en France, dans le Soissonnais, une commune de 1 870 habitants, Courmelles, se mobilise contre l’installation d’une usine de production de laine de roche par la multinationale Rockwool. Son jeune maire, Arnaud Svrcek, témoigne, dans son livre Le village contre la multinationale paru au Seuil, de la crainte des habitants, des manipulations de l’entreprise, des retournements de veste de la classe politique institutionnelle et des menaces de saisine de la justice pour étouffer toute contestation.

Réindustrialisation à n’importe quel prix ?
Le Soissonnais a subi la désindustrialisation dans les années 1980, les usines ferment, le chômage explose, le désespoir est manifeste dans les familles, les jeunes quittent les lieux. Alors l’État, les élus locaux se lancent dans une opération de réindustrialisation, acceptant tous les projets, toutes les conséquences. En l’espèce, Rockwool surfe sur le changement climatique et fait croire que son produit est écologiquement compatible.
Or le processus de fabrication n’a rien d’écologique, il s’agit de la fusion de roche basaltique dans un four à plus de 1.500°C avec quantité de rejets dans l’air, une consommation d’eau et d’énergie pour un produit final très peu recyclable. Pour les habitants, d’autres choix sont possibles : « Ces usines ne sont pas une fatalité et des alternatives écologiques existent. Plutôt que d’artificialiser nos terres, pourquoi ne pas développer une filière de culture du lin ou du chanvre qui serait transformée localement en isolants biosourcés ? »

Chacun ressent « un amer sentiment d’abandon et de mépris. Le mépris des industriels et des décideurs pour les citoyens, le mépris des villes pour leurs périphéries, le mépris pour nos terres devenues des territoires sacrifiables ».

« Ne plus nous laisser faire »
« Ce livre raconte comment nous avons décidé de ne plus nous laisser faire. Et comment un village est entré en résistance contre une multinationale et ceux qui lui déroulent le tapis rouge. » Arnaud Svrcek, élu maire en 2020, découvre le projet d’une usine avec une cheminée de 47 mètres recrachant nuit et jour des rejets toxiques. Mais il y a encore « mieux » : les travaux débutent alors que l’enquête publique n’est pas close. Le mépris du droit est manifeste. Soulignons que l’État, aujourd’hui, prépare des lois assouplissant les procédures déjà bien faibles de contrôle des installations classées. La loi gêne les industriels ? il suffit de changer la loi. Donnons un chèque en blanc à ces mêmes industriels.

Et puis évidemment, il y a le chantage à l’emploi, les menaces qui ne sont pas que verbales, les accusations. Oui, c’est le témoignage d’un élu du terrain qui assume ses responsabilités dans son village par dévouement et non par déroulement de carrière. Il utilise toutes les ficelles jusqu’à refuser le permis de construire. Lui et son équipe ont droit aux pressions des institutionnels (préfet, élus locaux, députés), de l’entreprise. Celle-ci alterne séduction, visite d’usine en apparence modèle, actions devant les tribunaux. Certains élus locaux se désespèrent et pourtant le combat s’organise.

Les manifestations démontrent la mobilisation de la population. Les élus de Cormelles rencontrent ceux de la vallée de la Fensch, particulièrement ceux d’Illange en Moselle, ceux de Saint-Eloy-les-Mines en Auvergne qui subissent les effets des pollutions. Des experts démontrent le danger des rejets. Le transport des matières premières sur de longues distances apparaît absurde. De nombreux espaces protégés sont menacés. L’analyse de la technicité des emplois promis démontre que ce ne sont pas les habitants du secteur qui seront embauchés. Le travail fouillé et argumenté des opposants produit un résultat étonnant, le commissaire enquêteur donne un avis défavorable sur le projet. La bataille devient juridique. Des menaces de demande de dommages et intérêts sont brandies par l’entreprise appuyée par le triste monde politique.

Ce témoignage est emblématique des combats menés aujourd’hui, non contre l’emploi, mais en faveur d’alternatives préservant les personnes et les territoires. Arnaud Svrcek conclut par une formule classique mais toujours de bon sens : « qu’ils sachent que peu importe la taille de l’adversaire, les seuls combats perdus d’avance sont ceux que l’on ne mène pas ».

Francis Pian

Le village contre la multinationale, Arnaud Svrcek. Ed. du Seuil, 2022




Source: Monde-libertaire.fr