Mai 9, 2022
Par Le Monde Libertaire
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« L’émancipation du travail et des travailleurs »”

Les débats syndicaux du premier tiers du 20ème siècle sont passablement oubliés de nos jours. Certes, nous nous souvenons des enjeux politiques, de la césure entre les socialistes et les communistes au Congrès de Tours en 1920, mais qu’en est-il des rivalités au sein de la Confédération générale du travail ? De la création de la CGTU aux mains des communistes ? De la prise de conscience syndicale face aux évènements mondiaux ? Sylvain Boulouque nous propose un petit opuscule consacré à la vie d’un syndicaliste, Julien Le Pen et à la présentation d’articles publiés par ce dernier notamment dans le journal de la CGT, Le Peuple. A travers ces prises de position se dessinent les questions opposant libertaires et communistes, les méthodes de dialogue de ceux-ci étaient particulièrement violentes. Toutes les interventions de Julien Le Pen « reflètent les préoccupations d’un syndicalisme libertaire : les conditions de travail, la guerre, la menace factieuse, le communisme, l’indépendance du syndicalisme. » Évidemment les quarante chroniques retenues sont le choix de Sylvain Boulouque mais pour qui s’intéresse à l’histoire du mouvement ouvrier, elles ont l’authenticité du témoignage et la qualité de la rédaction. La plume et l’atelier pour reprendre une conception libertaire.

La plume et l’atelier
Pour ceux qui voudraient disposer d’une biographie plus complète de Julien Le Pen, il convient de se référer à Julien Le Pen, un lutteur syndicaliste et libertaire, une biographie publiée par Sylvain Boulouque en 2020 aux éditions de l’Atelier de création libertaire. Ouvrier qualifié, monteur électricien, Le Pen intègre le mouvement des universités populaires et la formation des travailleurs sera toujours une priorité dans son combat syndical. Il faut donner les moyens de s’informer, de comprendre les enjeux politiques, économiques et sociaux pour mener un combat plus efficace.
En prolongement de la Révolution de 1917, Le Pen fait partie des libertaires qui se rangent, un temps, parmi les minoritaires de la CGT, tout en refusant les consignes de Moscou. Il dénonce la radicalisation des positions « selon une vision duale ami/ennemi, réduisant l’espace syndical à un affrontement entre “traîtres réformistes” et “syndicalistes révolutionnaires” ». La CGTU d’obédience communiste créée au congrès de Saint-Étienne en 1922 démontre l’influence du PCF, le travail fractionnel de ses militants et les méthodes bolcheviques. Plusieurs tribunes soulignent cette rivalité et ses conséquences.
Le Pen reprend la démarche de Pelloutier et de Pouget. Il souligne aussi que « les grèves par les durs sacrifices qu’elles imposent aux travailleurs doivent être déclenchées à bon escient », dans la lignée d’Eugène Varlin, un des fondateurs de l’Association internationale des travailleurs.
Après l’accession d’Hitler au pouvoir, il défend la nécessaire action des travailleurs puis l’unité pour éviter qu’elle ne se fasse « dans les cimetières ».

La dignité de la classe ouvrière
Les thèmes abordés dans les tribunes sont particulièrement actuels. Il dénonce la rationalisation des méthodes de production entraînant un surmenage que l’on pourrait appeler burn-out de nos jours, « un accroissement d’accidents, de fatigue, de chômage » pour le plus grand profit des industriels. Dans le combat syndical, il s’interroge : « Que deviennent alors la dignité de la classe ouvrière, son droit de contrôle, son idéal d’émancipation, espoirs sans doute lointains, mais qui reculent davantage au contact de ces désastreuses réalités ? »
D’autres textes soulignent la sensibilité pacifiste au sein du syndicalisme. A l’occasion du 1er mai 1931, sa tribune s’interroge sur la faible mobilisation des militants et, au-delà, des travailleurs.
Pour qui est peu coutumier des combats et des méthodes des communistes, les échanges via les journaux L’Humanité, Le libertaire, Le Peuple, mettent en exergue les méthodes calomnieuses des communistes.
La crise économique de 1929 conduit le gouvernement de centre gauche à promouvoir une politique au service du capitalisme et donc à exiger des sacrifices à la classe ouvrière. Pour Julien Le Pen, le gouvernement a trop peur d’affronter les « nantis ». Un air de déjà vu récemment ?? Et notre libertaire de rappeler qu’ainsi « se trouve confirmée à nouveau cette vérité essentielle que la classe ouvrière ne saurait être défendue et sauvée que par elle seule ». La Charte d’Amiens n’est pas loin, ni les principes de l’AIT. Dans la dernière chronique retenue par Sylvain Boulouque, Julien Le Pen défend la thèse que « la CGT reconstituée pourra montrer une activité, une puissance accrue, triompher du capitalisme, des pouvoirs publics, redonner le bien-être à la classe ouvrière et réaliser les buts du syndicalisme, l’émancipation du travail et des travailleurs ».

Francis PIAN

Sylvain Boulouque. Le Pen, Le Peuple.. Ed. Atlande, 2022
Julien Le Pen, un lutteur syndicaliste et libertaire Ed. Atelier de création libertaire, 2020




Source: Monde-libertaire.fr